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L'homme qui écrit les parfums

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Publié le 12 août 2012 à 21:02 - Mis à jour le 12 août 2012 à 21:02

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Il y a plus de 200 molécules dans le parfum d'une rose, et aucune d'entre elles n'est porteuse de l'odeur de la rose... Ce grand mystère des odeurs et des parfums, un homme tente de le percer depuis son adolescence...Dans son laboratoire de Cabris, près de Nice, tapi dans une pinède d'où l'on embrasse du regard une partie de la riviera française, Jean-Claude Ellena est assis à sa grande table de bois blond. Une dizaine de flacons, portant des noms de code, sont posés devant lui. parmi eux, se trouve probablement le nouveau parfum qu'Hermès va lancer en décembre prochain et un certain nombre de « projets », en attente de mûrissement, d'une inspiration nouvelle, de l'ajout de quelques milligrammes d'une essence de bergamote qui vient d'un petit producteur italien, de quelques gouttes d'acétate d'exil qui, ajouté à de la fructone et à de l'essence de rose, recrée le parfum de la poire ou d'un soupçon d'alcool phényléthylique qui évoque l'odeur du saké et du riz cuit... Dans ces quelques flacons, se joue en réalité l'avenir d'Hermès dans les parfums...Une passion héritée de son père, parfumeur à GrasseÀ 65 ans, Jean-Claude Ellena est devenu une icône du monde du parfum. Cette passion des odeurs est une affaire de famille : son père était parfumeur à Grasse et le jeune Jean-Claude a passé son enfance avec les ramasseuses de jasmin qui allaient porter chaque jour leur cueillette à la distillerie voisine. il est embauché à 17 ans comme apprenti chez l'un des grands noms grassois de l'époque, les laboratoires Antoine Chiris où il s'initie à toutes les étapes de l'élaboration de la matière première des parfums, ces essences, élixirs, alcools, décoctions de fleurs, plantes ou autres matériaux. C'est encore l'époque où l'on obtient le musc en faisant mariner de la poudre de sang séché, des brisures de tabac, du fumier de mouton dans un mélange de molécules chimiques... il fait ensuite ses armes de laborantin et d'assistant parfumeur dans l'une des grandes maisons de production de parfums, Givaudan, qui travaille pour toutes les grandes marques françaises. C'est là qu'il va créer des parfums qui resteront marquants comme First, de Van Cleef & Arpels, ou Déclaration, de Cartier.En 2003 il crée pour Hermès le premier parfum de la gamme des Jardins, Un jardin en Méditerranée, qu'il « écrira » après la visite, en Tunisie, du jardin de Leïla Menchari, qui créé les vitrines d'Hermès. « Je cherchais l'idée directrice, puis j'ai vu une jeune femme briser une feuille de figuier, la porter à son nez et l'expression de son visage à ce moment précis a provoqué un déclic, et j'ai travaillé autour de cette odeur de la feuille de figuier », se souvient-il aujourd'hui. C'est à cette occasion que naîtra chez Hermès l'idée de recruter « son » parfumeur et de renouer ainsi avec une tradition des années 1950, lorsque toutes les grandes maisons de couture avaient leur propre parfumeur. Les discussions mettront quelques mois avant d'aboutir. il est vrai que Jean-Claude Ellena y met une condition : que seuls lui et la dirigeante d'Hermès parfums (à l'époque Véronique Gautier, aujourd'hui Catherine Fulconis) soient les décideurs ultimes, et qu'il n'y ait pas de test de marché au préalable. « Nous étions d'accord sur un point central : nos parfums devaient être des parfums de conviction ». Il est vrai que la maison est alors dirigée par Jean-Louis Dumas, qui avait coutume de dire qu'Hermès était l'œuvre des artistes et des artisans, et non du marketing. Le pari semble aujourd'hui réussi. Jean-Claude Ellena a créé l'ensemble de la gamme Hermessence, des parfums de niches qui ne sont vendus que dans les boutiques Hermès et nulle part ailleurs. Terre puis Voyage sont venus enrichir la gamme des parfums plutôt destinés aux hommes, quoique Jean-Claude Ellena ne goûte guère cette façon de partager le marché. Et un nouveau parfum, plutôt féminin, va être lancé en décembre, ce qui constitue pour Hermès un événement très important.Un immense potentiel de création de valeurEn quelques années, le parfum qui n'était pas au centre de la stratégie ou de la personnalité de la maison devient aujourd'hui une composante importante de l'image d'Hermès mais aussi de son développement futur. Le succès d'Hermès a même conduit un certain nombre de ses concurrents, dont les plus prestigieux, à lui emprunter le concept de la « collection », symbolisée par les Jardins et Hermessence, mais aussi à faire revenir des parfumeurs au sein même des marques.il y a donc dans l'acte de création d'un parfum un potentiel de création de valeur considérable. « Le poids de la responsabilité par rapport au marché est parfois angoissant », confie Jean-Claude Ellena.De fait, les enjeux financiers du lancement et du succès d'un parfum sont de plus en plus lourds. Or, l'acte de création d'un nouveau parfum obéit, dans le cas de Jean-Claude Ellena en tout cas, à une sorte d'ascèse et de recherche solitaire. C'est la raison pour laquelle il travaille seul, avec une assistante, à Cabris, loin de l'agitation parisienne et des sollicitations permanentes. Les parfums s'élaborent peu à peu, à partir d'une formule qu'il écrit à l'encre bleue sur une feuille de papier et qui comporte l'ensemble des ingrédients choisis, exprimés en milligrammes. Chaque formule peut faire l'objet de plus d'une centaine d'essais afin d'en changer la composition, les ingrédients ou les dosages.Les progrès de la chimie fine ont joué un rôle important dans la composition des parfums. Il existe aujourd'hui sur le marché 10 000 molécules d'odeurs, naturelles ou artificielles. Les parfumeurs en utilisent en général de 1 000 à 1 200. Jean-Claude Ellena se contente de 200 molécules, « pour ne pas empiler les odeurs mais trouver des associations différentes, inattendues, plus esthétiques », dit-il. Deux cents petites fioles, disposées sur des plateaux tournants, à disposition de l'assistante, qui passe de longues heures à peser au milligramme les compositions puis à les chauffer pour les homogénéiser. Beaucoup de ces fioles contiennent des odeurs artificielles, portant le nom chimique de la molécule. D'autres recèlent de précieuses essences, comme cette lavande, traitée selon un procédé mis au point par Jean-Claude Ellena lui-même, et dont le secret est jalousement gardé.Naturellement son travail est suivi de près par les laboratoires de recherche qui lui proposent régulièrement des molécules nouvelles. « Les produits d'origine naturelle sont complexes, ils ont pris un contour parfaitement défini. Les produits de synthèse sont plus intéressants car leurs contours, à part quelques exceptions, sont moins marquants, donc plus souples d'utilisation et propices aux illusions, aux manipulations, à l'abstraction », écrit Jean-Claude Ellena dans son Journal d'un parfumeur.Même si Jean-Claude Ellena ne crée « que » trois parfums par an, il conduit beaucoup d'essais en même temps. Certains parfums mettent des années à s'élaborer, d'autres voient le jour en quelques semaines. Il existe des odeurs qui résistent, comme celle de la menthe, l'une des plus difficiles à traiter dans un parfum car tellement galvaudée, mais sur laquelle Jean-Claude Ellena continue de travailler, comme un texte qu'il remettrait à l'ouvrage sans discontinuer. Le parfum c'est de la science, du bricolage, de la malice, de la patience, de l'audace et le « je-ne-sais-quoi » de plus qui fait qu'il s'intègre à l'intime, qu'il y laisse une trace durable. Et tout cela dépend peut-être des parfums que rencontre Jean-Claude Ellena sur la route de Cabris, ou sur le marché de Vintimille.

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