Un banquier moraliste
La Tribune
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Comment peut-on être à la fois banquier et croyant?? Être banquier et avoir des valeurs?? L'objet initial de mon livre était de répondre à ces questions. Mais les événements ont totalement transformé mon projet. J'ai commencé à écrire en avril 2008. Au moment où j'ai terminé le manuscrit, en avril 2009, nous avions assisté à la chute de Lehman Brothers, à un retournement de l'économie sans précédent depuis quatre-vingts ans, à la première grande crise de l'ère de la mondialisation. Pourtant, je n'ai pas écrit un livre sur la crise. Ce que j'explore, ce sont des questions morales et spirituelles mises en lumière par cette crise, mais qui s'imposaient à notre conscience depuis longtemps déjà. Elles sont apparues au niveau le plus fondamental en raison du phénomène de la globalisation. D'où ces « Réflexions sur l'argent, la morale et un monde incertain » qui forment le sous-titre et la substance de mon livre.Ma vision de la mondialisation doit beaucoup à Teilhard de Chardin, le paléontologue, philosophe et jésuite français. Dans son livre « le Phénomène humain » (1955), il explique que la mondialisation renvoie à quelque chose de fondamental dans l'esprit humain qui existe depuis le commencement des temps. Au début, l'humanité est concentrée en un point, mais en se déployant autour du globe au fil des millénaires, elle finit par se rencontrer elle-même et par nouer des liens. Et au fur et à mesure que ces liens s'intensifient, la conscience humaine évolue et se développe. Teilhard de Chardin se projette ensuite vers le futur et se demande où cela peut conduire. Il envisage deux scénarios possibles. L'un est que cette convergence de l'humanité au niveau intellectuel deviendra de plus en plus intense et constructive jusqu'à atteindre ce qu'il appelle le point oméga, la combinaison la plus haute de réussite et de bonheur humain. L'autre possibilité est que le mal, qu'il étudie longuement, se répande lui aussi sur la terre par le même phénomène de connectivité, jusqu'à la catastrophe, le bien et le mal étant pour ainsi dire dressés l'un contre l'autre, avec pour résultat un désastre pour l'humanité. On pourrait décrire la mondialisation comme le fait le célèbre chroniqueur du « New York Times », Thomas Friedman, dans son dernier livre « La terre est plate »?: les échanges commerciaux, en créant des liens entre les différentes parties du monde, feraient que les gens deviendraient tous à peu près pareils, les systèmes économiques et politiques convergeraient vers un modèle unique?; les raisons de se faire la guerre disparaîtraient et un capitalisme américanisé triompherait partout. Je trouve cette vision de l'avenir simpliste, comme d'ailleurs la version plus pessimiste qu'en proposait Samuel Huntington avec sa théorie du « Choc des civilisations ». Teilhard de Chardin, il y a plus de cinquante ans, offrait une vision infiniment plus subtile, car ouverte à différentes possibilités. Ses mots trouvent aujourd'hui une résonance particulièrement puissante.La mondialisation se développe par le commerce, c'est vrai, et ce depuis les temps les plus reculés. On a découvert dans le nord de l'Écosse des objets qui ne pouvaient venir que du sud de l'Italie et dataient d'au moins 3.000 ans. Nous savons tous que le développement de l'argent et du crédit a contribué à accélérer et intensifier ces échanges?: il ne s'est pas fait sans être combattu comme un mal, ni sans connaître des périodes cycliques d'excès, de crises et de catastrophes. L'argent comporte une ambiguïté fondamentale qui fait que philosophes et théologiens, à travers l'histoire, ont toujours été mal à l'aise quant au rôle de l'argent, du capitalisme et du commerce. Chez Aristote, comme chez Confucius, à peu près au même moment de l'histoire humaine, on trouve l'expression d'une profonde défiance envers l'argent, le commerce et le profit. Cette prévention, dont les témoignages abondent dans l'histoire, tient sans nul doute au fait que les gens ont du mal à accepter les conséquences de ces activités. Dans l'Europe médiévale, l'argent était fourni par la communauté juive aux chrétiens. Les juifs n'étaient pas autorisés à se prêter de l'argent entre eux, les chrétiens n'étaient pas censés en prêter à d'autres qu'eux, enfin, pour toutes sortes de raisons, les juifs ont été marginalisés dans un rôle de prêteurs d'argent qui leur a façonné une image aux conséquences tragiques. Que ce soit dans la Bible, dans le Coran, chez Aristote ou chez Confucius, le rôle de l'argent est entouré de suspicion. Plus tard, au moment de la révolution industrielle du XIXe siècle, des penseurs comme Marx et Engels, des écrivains comme Dickens dans le monde anglophone et Zola dans le monde francophone ont exprimé leur inquiétude à propos des effets du commerce et de l'industrialisation sur l'esprit humain.Le processus capitaliste s'accompagne d'une urbanisation galopante. L'an dernier, pour la première fois de l'histoire, plus de la moitié de la population mondiale vivait en ville, et la proportion atteindra 80 % vers 2050. Georg Simmel, un sociologue que je considère comme un observateur de la réalité urbaine plus pertinent que Karl Marx et qui écrivait il y a un peu plus de cent ans, a analysé le fait que le comportement humain, en ville, devient de plus en plus contractuel et individualiste, et de moins en moins relationnel. Il utilisait le mot aliénation dans un sens très différent de Marx et d'ailleurs moins négatif. Il voyait dans ce processus de contractualisation et d'individualisation une force libératrice qui permettait aux gens de s'affranchir des structures rigides du monde rural, de se développer et de trouver leur voie. Mais qui, dans le même temps, les privait de cadres moraux. Comme si tout était englobé dans le marché. Imaginez que nous nous disions?: s'il existe un contrat, si ce que je fais est légal, s'il y a un marché, je n'ai pas besoin de me poser d'autres questions ? comme par exemple?: est-ce bon, est-ce juste, est-ce équitable?? Le marché deviendrait le seul arbitre du bien. Ces questions, nous y sommes confrontés aujourd'hui. Dans le monde des affaires, nous avons tendance à vivre un peu trop selon les principes que je viens d'énoncer, mais nous n'envisagerions pas que nos vies personnelles répondent à cette logique consistant à dire?: si le contrat et la loi le permettent, alors je peux le faire. La réponse que nous avons trouvée est de compartimenter nos vies.Georg Simmel a aussi exploré les effets de ce phénomène d'aliénation dans l'art et la littérature. Selon lui, la redécouverte émerveillée de la nature par les romantiques du XIXe siècle se produit dans un environnement urbain et n'aurait pas pu avoir lieu dans les structures du monde rural antérieur. L'individu doit être séparé de son environnement naturel pour être capable d'en faire l'inventaire, d'établir des relations avec lui. Et ce qui est vrai pour l'art l'est aussi dans le domaine du commerce et des échanges internationaux.Le XXe siècle, avec son cortège de crises et de guerres, a débouché sur une période extrêmement prospère. Mais même au milieu de cette prospérité, le malaise autour de la question de l'argent subsistait. Encore plus d'ailleurs quand la chute du communisme a laissé le capitalisme devenir roi. La crise majeure que nous connaissons depuis deux ans conduit beaucoup de gens en Grande-Bretagne, en France et en Amérique, à réclamer un droit d'inventaire. Il nous faut en tirer les leçons non seulement techniques, mais humaines. Qu'avons-nous fait, qu'allons-nous faire, quelles sont nos valeurs?? La seule question que doivent se poser les dirigeants d'entreprise doit-elle être?: comment maximiser la valeur pour l'actionnaire?? Face à la valeur, quelle est l'importance des valeurs??De très nombreuses questions découlent de celle-ci. Par exemple, quels sont les effets d'une économie entièrement régie par le marché sur les pauvres de ce monde?? Qu'est-ce que ça signifie pour un continent entier d'être exclu du phénomène des marchés globalisés?? je parle bien sûr de l'Afrique? Dans les pays riches, 10 % ou 20 % de la population sont laissés au bord de la route. Une deuxième série de questions se pose, celle qui concerne l'impact de nos activités sur la planète, c'est la thématique du réchauffement climatique.Enfin, il y a des questions qui se posent à nous tous, et d'une façon particulièrement aiguë pour les banquiers. Quelles sont les valeurs qui guident ma vie?? Est-ce que je contribue au développement humain?? Toutes les enquêtes montrent, et les managers le savent bien, que l'argent n'est jamais, ou pratiquement jamais, la priorité numéro un. Très peu de gens travaillent seulement pour gagner de l'argent, ou pour s'occuper. La plupart veulent sentir qu'ils contribuent à quelque chose.Ma dernière remarque. Dans un monde régi par le marché, et je pense qu'il n'y a pas d'alternative crédible au marché, en dépit de tous ses défauts, beaucoup de gens éprouvent un malaise?: tous les clichés sur l'argent sont vrais. On découvre assez vite qu'on ne peut pas l'emporter avec soi, qu'on ne peut pas faire plus de trois repas par jour, que l'argent est incapable de nous rendre heureux. François d'Assise, une figure qui semble bien lointaine des circonstances modernes, a montré que la joie pure, la satisfaction véritable, vient du fait de donner, que le sens du pardon vient du fait d'être pardonné, que le vrai sens de la vie vient de donner de soi-même. Cela semble loin du consensus actuel, mais ce sont les valeurs qui parlent vrai à la condition humaine. n Stephen Green vient de publier « Good Value. Reflections on money, morality and an uncertain world ». Allen Lane, 2009, 208 pages, non traduit en français.
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