« C'est l'idée qu'on se fait du bien qui permet le pire »

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La polémique n'a cessé d'enfler. Jusqu'à prendre des proportions grotesques. Elle cache pourtant l'essentiel : avec « Des gens très bien », Alexandre Jardin réussit son meilleur livre. Car l'écrivain a tombé le masque pour regarder, exorciser surtout, la réalité. Celle d'un grand-père, Jean Jardin, directeur de cabinet de Pierre Laval au moment des grandes rafles. Comment vivre avec cette honte ? Avec ce poids ? C'est ce que raconte Jardin. Il s'agit là de son histoire - et non de l'Histoire comme ont voulu le faire croire ses détracteurs, Pierre Assouline en tête. Il la crache d'une voix puissante, qui épouse la violence de ces années noires. Rencontre.Qui était Jean Jardin, votre grand-père ?Le directeur de cabinet de Pierre Laval de la fin avril 1942 à octobre 1943, c'est-à-dire son bras droit. L'homme qui prépare les décisions et les fait appliquer. Il était en poste pendant toutes les grandes rafles de Vichy, comme celle du Vél'd'Hiv. Techniquement, il ne pouvait pas ne pas savoir ce qui s'était passé puisque le rôle du « dircab » c'est de synthétiser toutes les informations et de traiter le transversal. Or la politique antisémite de Vichy a touché la totalité des ministères.Qu'est-ce qui vous a décidé à vous confronter à ce grand-père ?J'approche le moment tant redouté de mes 46 ans, l'âge de la mort de mon père. Toute ma famille a eu un rapport gravement perturbé avec le réel depuis 1942. J'ai fait onze ans de psychanalyse. On ne peut réintégrer la vie sans une mise à nue des choses. Mon père, lui, a foncé dans la fiction, vivant de manière romanesque pour échapper à la réalité. Ça a fait beaucoup de morts entre lui, mon oncle et mon frère qui se sont suicidés. Le déshonneur chez nous a été double. Non seulement mon grand-père a collaboré mais les siens ont vécu dans le déni. Or je ne veux pas léguer à mes enfants ce rapport à la vie, cette mémoire infecte, le déshonneur de cette cécité prolongée.C'est aussi une certaine France que vous décrivez dans votre livre.Oui, la France « Des gens très bien ». Ce titre a un sens ironique. Mais son sens premier s'applique aussi. À la Libération, mon grand-père a rendu au gouvernement provisoire les clés et l'argent de l'ambassade de Berne, fonds secrets compris. Il était prêt à lâcher les enfants juifs aux Allemands mais pas à voler dans les caisses ! Il n'était pas nécessaire d'être un monstre pour participer à la politique d'extermination. C'est l'idée qu'on se fait du bien qui permet le pire.À l'issue de la polémique et des attaques dont vous avez fait l'objet, comment allez-vous ?Pour ce qui est des attaques personnelles, j'y ai consenti en publiant ce livre. Mais j'ai eu très peur pour l'état de la France. Les appels de la presse étrangère m'ont obligé à prendre la plume pour défendre mon pays et nuancer ce que nous sommes. Et j'ai ressenti cela comme une humiliation. Passé cette vague émotionnelle, ce livre m'a permis de renouer avec ma vitalité. Tant qu'on se dérobe, on s'amoindrit. Et c'est pareil pour un pays. Propos recueillis par Yasmine Youssi? « Des gens très bien », Grasset, 304 pages, 18 euros.Alexandre Jardin, écrivain

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