L'analyse de Erik Izraelewicz : Trichet, mangeur de chapeaux

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La crise de l'Europe aura été un véritable... festin de chapeaux. Elle a obligé tous les grands acteurs de la scène européenne à avaler, à une occasion ou à une autre, leurs chapeaux, à renoncer à l'une ou l'autre de leurs convictions. De ce point de vue, le week-end des 8 et 9 mai, celui du "plan historique" de sauvetage de l'euro aura été une véritable apothéose. Autour de la table, le plus gourmand a été Jean-Claude Trichet. Le patron de la Banque centrale européenne que l'on croyait inflexible s'est révélé, une fois de plus, un grand pragmatique. L'ex-patron de la Banque de France a opéré, en quelques instants, plusieurs virages successifs spectaculaires. S'il a aidé au soulagement, temporaire, des marchés et des politiques, notre avaleur de chapeaux en chef engage en réalité l'Europe sur une voie à hauts risques. Ses revirements à répétition conduisent à s'interroger sur la crédibilité de son discours. Des principes inscrits dans le "marbre"En un mois à peine, Jean-Claude Trichet est revenu sur quatre grands principes qu'il présentait comme intangibles jusqu'alors. Il aimait à dire, le menton bien en avant et dans une langue de bois particulièrement dure, que ces principes, et d'autres, sont inscrits dans "le marbre" de la constitution européenne, dans celui de la BCE aussi. Que jamais, lui vivant, il n'accepterait d'y renoncer. Premier principe: jamais l'Europe ne viendrait au secours d'un pays de la zone euro en difficulté. Seconde règle: jamais il ne serait fait appel au FMI pour régler les problèmes internes à la zone. Troisième règle: jamais la BCE n'accepterait l'éligibilité de tous les titres d'un pays déterminé à ses opérations de refinancement. Jamais enfin la Banque ne prendrait l'engagement d'acheter tous les emprunts d'Etat européens, à guichet ouvert. Dans le cadre du plan de sauvetage de l'euro de 750 milliards, tous ces principes ont été abandonnés -- avec l'aval de Jean-Claude Trichet . Un banquier central n'est pas un politiqueLe patron de la BCE avance pour se défendre trois arguments. Un : "A situation exceptionnelle, solutions exceptionnelles". Avec le risque d'un éclatement de l'euro, on était bien dans une situation que l'on peut qualifier d'exceptionnelle. Deux. Ces renoncements successifs sont provisoires. Ils sont l'occasion de reconstruire une union monétaire que tout le monde disait à juste titre inachevée. Effectivement, la crise a relancé le processus d'approfondissement de l'euro. Trois. S'il a mangé quelques chapeaux, les responsables politiques européens en ont avalé beaucoup aussi -- de Nicolas Sarkozy qui ne voulait pas du FMI à Angela Merkel qui assurait que jamais au grand jamais elle ne signerait un chèque pour les Grecs. Cela étant, le patron d'une banque centrale n'est pas un homme politique -- Jean-Claude Trichet nous l'a souvent dit. Il n'a pas, a priori, droit à la même "souplesse" que des élus. Ce qui fait sa légitimité, c'est sa crédibilité -- celle qu'il entretient dans la mise en oeuvre de sa mission, assurer la stabilité des prix dans la zone euro. Une crédibilité atteinteCette crédibilité, Jean-Claude Trichet avait su, depuis la création de l'euro, la construire et la renforcer. On avait souvent brocardé -- voire dénoncé -- ses obsessions, ses courbes et ses graphiques : son "dogmatisme" et sa langue de bois, c'était aussi ce qui faisait sa force. De fait, l'euro a connu depuis onze ans des hauts et des bas, il est néanmoins resté, comme le montrait Isabelle Croizard dans nos colonnes ("La Tribune" du 14 mai) en moyenne et sur longue période autour de son niveau d'introduction. La stabilité monétaire était la mission exclusive de la BCE, elle a été remplie, grâce en grande partie à la crédibilité de Jean-Claude Trichet. On savait qu'il protégeait l'Europe des dérives populistes auxquelles les politiques ne parviennent pas toujours à résister. On découvre qu'il a les mêmes faiblesses que les politiques. Absurde un jour, acceptée le lendemain?Alors, peut-on encore croire Trichet? C'est la question que soulèvent ses abandons successifs. La rumeur, sur les marchés, évoque la possibilité de voir un pays de la zone euro en sortir: le patron de la BCE avait jugé, immédiatement, il y a quelques semaines, que cela était totalement "absurde" -- comme l'était la participation du FMI à un plan de sauvetage de l'euro. Est-ce finalement aussi absurde ? Les spéculateurs s'interrogent sur une nouvelle architecture de l'euro -- avec un euro du Nord et un euro du Sud. "Absurde" toujours. Vraiment inimaginable ? Les débats sur l'objectif de la politique monétaire -- une inflation de 4% plutôt qu'une cible de 2% -- impulsés par DSK, le patron du FMI et ses experts ? Une ineptie, pour le gardien de l'euro. Sur toutes ces questions, la parole de Trichet est désormais mise en doute. Il pourrait changer d'avis -- pour cause de nouvelles circonstances exceptionnelles. À qui se fier désormais?Pour éviter de se trouver ainsi en porte-à-faux et être obligé de renier sa parole, Alan Greenspan avait trouvé un subterfuge: il travaillait, par ses discours, à ne pas se faire comprendre. Comme le rappelle souvent Jean-Claude Trichet, l'ex-patron de la Fed avait, un jour qu'il était auditionné par une commission du Congrès, répondu à un élu: "Si vous m'avez compris, c'est que je me suis mal exprimé". Jean-Claude Trichet avait lui-même choisi une autre approche. Pour le patron de la BCE, c'était: "Si vous m'avez si bien compris, c'est que je me suis bien exprimé". On l'avait finalement trop bien compris. Le roseau plie mais ne rompt pas, le chêne ne plie pas mais risque, dans la tempête, de s'effondrer -- et d'emporter avec lui l'euro, l'Europe et le reste.

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