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Léviathan et la malédiction de Fukushima

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Publié le 16 mars 2011 à 20:28 - Mis à jour le 16 mars 2011 à 20:28

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C'est le monde à l'envers. On croyait le citoyen du XXIe siècle excédé par l'excès de règles, de procédures et de contrôles. La catastrophe nucléaire du Japon réveille au contraire l'aspiration à se placer sous la protection d'une autorité encore plus enveloppante et protectrice. Le mythe d'un monde régi par un système de contrôle « rationnel et parfait » resurgit à l'occasion de toute grande crise - Tchernobyl en 1986, la crise financière en 2008 - pour s'évanouir dans les périodes d'accalmie au profit d'un désir de secouer la tutelle de Léviathan, symbole biblique du pouvoir absolu décrit par Thomas Hobbes. Lequel vivait dans un climat de peur et d'incertitude, les révolutions anglaises et le règne d'Henri IV n'étant pas sans parenté avec notre monde de Fukushima. Le prince, le savant et le journaliste sont les trois acteurs en interaction permanente quand survient une catastrophe technologique. Le premier tire sa légitimité de la promesse de sécurité que l'État moderne est censé assurer aux citoyens. Le deuxième est prié de sortir de sa tour d'ivoire, de surmonter ses hésitations et - mission impossible - de prévoir l'imprévisible. Le troisième a pour mission de contraindre les deux autres à parler, à s'expliquer et à s'engager.Autant le principe de « prévention » d'un risque connu donne prise à une approche rationnelle, autant le principe de « précaution » d'un risque éventuel déborde du champ de la science pour donner lieu à un affrontement subjectif entre partisans et adversaires des paris sur l'avenir. Quand l'OMS annonce que l'insécurité routière est la cause de 1,2 million de morts chaque année dans le monde, dont 90 % dans les pays en développement, lesquels ne possèdent que la moitié du parc automobile, on est face à un problème de « prévention » identifiable et soluble en s'inspirant des méthodes expérimentées dans les pays développés. Même clarté des enjeux et des remèdes quand le procès de la catastrophe de l'« Exxon Valdez » en Alaska en 1989 révèle que l'homme de quart souffrait d'une grave addiction à l'alcool et à la drogue. Mais, à l'inverse, dès que l'on entre dans une controverse impliquant la science en marche - neutre, évolutive, hésitante - le discours de « précaution » réveille aussitôt le procès des lumières et du progrès. La dénonciation de la logique destructrice de la « technoscience » ne date pas des manifestations antinucléaires du début des années 1970. La grande cassure de l'idée de progrès remonte à la guerre de 1914-1918, premier épisode des exterminations industrielles du XXe siècle. Dès lors, on assiste à un découplage entre la trajectoire prodigieuse des sciences et des techniques d'un côté et la lecture tragique de la modernité par les élites intellectuelles. Le XIXe siècle avait la religion du progrès. Le XXe a subi le martyre des dictatures scientistes de Lénine, Staline et Hitler. Le XXIe hésite entre l'attachement aux acquis de la science et la terreur sacrée devant la tentation prométhéenne de « voler le feu ».De Max Weber à Michel Foucault, les grands penseurs du siècle passé s'inquiétaient de l'enfermement progressif des sociétés dans un carcan de protections liberticides. Weber parle de la tyrannie silencieuse de la rationalisation. Foucault exprime son horreur des contrôles infantilisants. Autant d'abandons de pouvoir individuel présentés comme la contrepartie nécessaire à la sécurité des citoyens. Lesquels se disent prêts à accepter de nouvelles concessions pour peu qu'on les délivre de la peur panique d'être les prisonniers d'une planète Terre hostile et fragile. Illusoire refuge. Il faudra bien qu'un jour s'impose l'idée d'une méthode de « prévention » dispensée du passage par la voie autoritaire de « l'interdiction ».

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