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Chypre : le leurre de la victoire contre un paradis fiscal

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Publié le 19 mars 2013 à 22:03 - Mis à jour le 19 mars 2013 à 22:03

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Ainsi donc, l’argument ultime a été trouvé pour défendre le plan « de sauvetage » de Chypre : la lutte sans merci de l’Union européenne contre les « paradis fiscaux. » Les \"méchants\" chypriotes cachaient dans leurs coffres l’argent des \"méchants mafieux\" russes. On veut mettre fin à ce scandale par une ponction directe dans le coffre-fort des oligarques ? Qui peut s’en plaindre ? Et voici que les défenseurs de la politique européenne entament sur toutes les ondes cette antienne : « On ne croyait pas que fût possible, mais l’on peut mettre à genoux un paradis fiscal dans l’UE », etc. Fermez le ban ? Pas si simple.Pas de volonté de lutter contre le paradis fiscal chyprioteCe discours semble trop beau pour être honnête. D’abord, il n’y a jamais eu de volonté de « casser » Chypre comme paradis fiscal avant ce week-end. Sur ce sujet, les Européens ont toujours avancé prudemment. Voici un mois, le nouveau président de l’Eurogroupe, Jeroen Disselbloem, affirmait que la clé du blocage chypriote était le refus de l’ancien président communiste de privatiser les biens de l’Etat chypriote. Nullement de frapper les exilés fiscaux. Jeudi dernier, avant l’ouverture du conseil européen, le secrétaire d’Etat allemand aux Finances, Stefan Kampeter, connu pourtant comme un « dur », a explicitement affirmé qu’il « n’y avait aucun signe à Chypre de dépôt illégal. » Bref, les ministres des Finances de la zone euro ont revêtu leur armure de défenseur de la veuve et de l’orphelin dans la nuit de vendredi à samedi. Pas très crédible.Une taxe contre les exilés fiscaux ?Par ailleurs, si l’ambition de l’Europe avait été de mettre fin à ce scandale d’un « paradis fiscal » au cœur de l’Union européenne, la taxe sur les dépôts aurait été ajustée en conséquence, en la limitant aux non-résidents ou aux citoyens étrangers. Il est difficile de croire que les Chypriotes qui vivent et travaillent à Chypre le font pour échapper au fisc allemand, français ou russe. Or, il n’a jamais été question d’une telle mesure. Il eût pourtant suffi de taxer à 23 % l’ensemble des dépôts des non-résidents qui s’élève à 25 milliards d’euros pour obtenir les 5,8 milliards d’euros. Mais c’eût été sans doute envoyer un signal très dangereux à l’ensemble des investissements étrangers en zone euro qui aurait pesé sur les autres « paradis fiscaux » de la zone euro, ceux du nord de l’Europe.Chypre, un tuyau dont on se passeraCar, on ne cessera jamais assez de dire que, dans la lutte contre les « paradis fiscaux », les dirigeants européens font d’abord de la communication en étrillant quelques boucs émissaires bien choisis. Ce fut la Suisse, c’est aujourd’hui Chypre. Mais le fond du problème n’est réellement jamais traité. Le fond du problème, c’est le manque de transparence des trusts basés dans les dépendances de la couronne britannique comme les îles Cayman ou Jersey, sans compter ceux basés à Londres même. Sans ces systèmes, Chypre n’est qu’un tuyau qui, si on le casse, sera aussitôt remplacé par un autre. Et cette fois, certainement en dehors de la zone euro. Rappelons que Berlin, aujourd\'hui donneur de leçons, avait en décembre voulu imposer l\'accord Rubik avec la Suisse, ce qui aurait protégé le secret bancaire suisse...La \"flat tax\" n\'est pas un péché en EuropeSur la question purement fiscale, il est vrai que Chypre a une très faible imposition sur les entreprises, avec une « flat tax » (impôt à taux unique) de 10 % (qui sera relevée à 12,5 %). Cela pose un problème de compétition fiscale au niveau de la zone euro, mais ce n’est pas interdit par les traités, bien au contraire, et n’a jamais été sérieusement combattu par les ministres des Finances de la zone euro. Plusieurs pays européens ont eu recours au levier fiscal pour attirer les capitaux. La Slovaquie ou la Bulgarie, exemples parmi les plus choyés de libéralisme réussi par la Commission, ont utilisé la « flat tax » avec succès pour dynamiser les investissements dans les années 2000. L’Irlande en est un autre exemple d’imposition très faible. Un exemple gênant pour les Européens puisque dans le plan de sauvetage irlandais, ils n’avaient pas demandé un relèvement significatif du taux d’imposition. Mais il est vrai que les investisseurs irlandais étaient non des Russes ou des Grecs, mais des Allemands et des Français. Enfin, les Européens tolèrent également fort bien la fiscalité néerlandaise. Au point que le président de la république française peut accueillir dans son palais la signature d’un contrat historique d’EADS, une entreprise basée aux Pays-Bas pour des raisons purement fiscales…L’Europe et les oligarquesMais enfin, qui se plaindra de la ponction faite aux oligarques russes ? Sur ce point encore, la position de l’Europe n’est guère convaincante. Lorsque l’argent russe va vers Chypre, il est forcément « sale. » En revanche, lorsque l’argent russe construit un gazoduc sous la baltique vers l’Allemagne ou investit dans le football britannique, il devient respectable. Autant que lorsque, pour sauver le site de Florange, le gouvernement français fait els yeux doux au groupe russe Severstal. Mais si ce dernier avait repris le site, il l’aurait sans doute fait avec de l’argent ayant transité par Chypre… Les Européens, prompts à pleurer sur le sort peu enviable de Vladimir Khodorkovski qui croupit dans une geôle sibérienne, oublient que ce dernier, avait construit son empire sur la banque Menatep, basée à… Chypre ! Ceux qui fustigent la république chypriote sur ses liens avec Moscou étaient connus lorsque, en 2004, ne se sont guère manifesté lorsque l’on a accepté l’île dans l’UE puis dans la zone euro. Pourtant, chacun savait déjà que Chypre était le coffre-fort de l’économie russe. Autrement dit, si l’Europe avait voulu donner une leçon aux oligarques, elle ne ferait pas les yeux doux devant leurs investissements et elle leur aurait donné depuis fort longtemps.Frapper le point faible, sans se soucier des conséquencesPour finir, il faut rappeler que Chypre a certes beaucoup vécu de ses avantages fiscaux, mais que, contrairement à ce qu’on entend ici ou là, cela n’a jamais suffit. Sa balance des paiements est en déficit chronique. Autrement dit, l’argent quitte plus le pays qu’il n’y rentre. Chypre n’est donc pas le Luxembourg ou les îles Cayman, pays qui ont construit l’ensemble de leurs économies sur les flux de capitaux entrants. Du reste, ce n\'est pas l\'activité offshore de Chypre qui l\'a conduit à demander l\'aide européenne, mais le PSI de la Grèce, décidé par les dirigeants européens ! Frapper les dépôts chypriotes, c’est simplement affaiblir le seul point fort de son économie, mais un point fort déjà insuffisant. Et comme Chypre ne deviendra jamais le centre d’une industrie exportatrice, c’est mettre à mort cette économie. Sans proposer d’alternative, sans proposer de plans d’investissement pour assurer la relève.Conclusion : un leurre pour cacher le manque de solidaritéLa réalité, c’est que le plan chypriote n’a jamais réellement eu pour vocation de mettre fin à un paradis fiscal. Simplement, parce que l’Europe n’a aucune stratégie de lutte cohérente contre les paradis fiscaux. Ce plan est le simple fruit de la loi du plus fort. Devant des Chypriotes aux abois, sans poids dans la zone euro, banquiers des « autres » (c’est-à-dire des Russes), on a imposé la solution la moins douloureuse pour les « grands » et la plus douloureuse pour Chypre. Sans se soucier des conséquences. Le vrai fond de l\'affaire, c\'était de faire payer les autres. C’est la nouvelle version de la solidarité européenne. Et pour redorer le blason de cette peu glorieuse logique, on a construit a posteriori ce mythe de la lutte contre un paradis fiscal.

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