Divergences entre Paris et Berlin : le commentaire d'un Français en Allemagne....

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Par Romaric Godin Christine Lagarde aurait dû se souvenir d'Azincourt. Comme la chevalerie française qui croyait alors ne faire qu'une bouchée du petit nombre d'archers anglais dispersés, elle a chargé le modèle économique allemand, s'imaginant sans doute que les dissensions au sein de la coalition berlinoise lui ouvriraient la porte de Brandebourg. Mais l'Allemagne entière a serré les rangs autour des vertus de son modèle. Et, comme à Azincourt, elle n'avait guère de réserves à opposer à cette contre-attaque. Il était alors aisé à Berlin ou à Francfort d'ironiser sur « la jalousie » de la Ministre et de donner quelques leçons de compétitivité à une économie française molle et désindustrialisée. Cette inconscience tactique pourrait pourtant produire des conséquences plus vastes : celles de voir ce modèle économique allemand s'imposer comme celui de la future politique européenne commune. Déjà Angela Merkel a prévenu, avec des accents très nietzschéens, qu'il n'était pas question que les « faibles » imposent aux « forts » leurs conditions. Rassurée grâce aux attaques françaises sur les vertus de ses choix, l'Allemagne entend donc bien ne pas céder à la puissance de la misère. Une croissance faible et beaucoup de précaritéMais le risque devient alors immense qu'elle impose au continent la misère de sa puissance. Car si le modèle allemand permet à ses entreprises de gagner des parts de marché, il peine à créer de la croissance. Au cours des dix dernières années, l'Allemagne affiche une croissance annuelle moyenne d'à peine 1 %, contre 1,3 % pour la zone euro et 1,8 % pour la France. Le pays n'a pu dépasser la moyenne européenne que deux fois en dix ans, en 2006 et 2008, lorsque le commerce mondial était rayonnant. Maigre bilan qui s'amenuise encore lorsque l'on constate, malgré les promesses de Gerhard Schröder, que cette politique de l'offre n'a pas tenu ses promesses de redistribution. Aujourd'hui, 6,52 millions d'Allemands vivent encore avec les minimums sociaux, en moyenne, 446 euros mensuels. Ils sont 450.000 de moins qu'en 2006, certes, mais ils vivent aussi avec 20 euros de moins qu'alors. Et si le chômage a baissé, la précarité a envahi le marché du travail, des salaires de misère ont vu le jour, alimenté par ce cas unique en Europe : l'inexistence d'un salaire minimum. Là encore, le bilan est donc bien maigre, mais il n'est pas fini. Sans ressources sur leurs marchés intérieurs, les banques allemandes sont allées chercher de la croissance ailleurs, souvent -- comme dans le cas d'Hypo Real ou des Landesbanken -- en prenant des risques inconsidérés. Elles ne doivent aujourd'hui leur survie qu'à la générosité publique. Et n'est-ce pas la faiblesse de la demande intérieure qui a provoqué la faillite de Karstadt et le retard allemand dans le secteur en croissance de la vente en ligne ? Une compétitivité paralysée par la criseOui, l'Allemagne est puissante, mais sa puissance est faible. Et impuissante. La croissance allemande dépend entièrement de l'évolution du commerce mondial sur laquelle elle n'a aucune prise. Sa compétitivité ne peut rien contre une crise mondiale comme celle de 2009 et, en attendant les effets du plan de relance chinois sur son économie, l'Etat ne peut que limiter la casse. En deux ans, il aura dépensé pas moins de 120 milliards d'euros pour réduire le recul du PIB à 5 % l'an dernier et s'offrir une croissance de 1,2 % cette année ! Cette impuissance, les entreprises pourraient la découvrir également. Car les tant vantées PME du Bade-Wurtemberg pourront-elles éternellement lutter face à des groupes chinois qui produisent mieux et moins cher ? Déjà, dans le secteur de l'énergie solaire, la compétitivité allemande n'est plus qu'un mirage face aux produits asiatiques. Seule vertu : éviter l'inflationLe modèle allemand n'a, en réalité, qu'une vertu : en comprimant la demande, il évite l'inflation. Et de fait, depuis dix ans, les prix croissent moins vite outre-Rhin que dans la zone euro. Ce modèle rappelle ces bourgeois d'Issoudun décrits par Balzac dans La Rabouilleuse qui refusent de voir passer la route de Paris à Toulouse « en objectant que si la grande route traversait leur ville, les vivres augmenteraient de prix et l'on serait exposé à payer les poulets trente sous ». Cette route, c'est celle de la croissance que l'Allemagne a sacrifiée sur l'autel de la stabilité. Face aux appels des responsables allemands qui invitent le reste de l'Europe à faire « comme eux », l'Europe doit de façon urgente se demander si son besoin le plus urgent est celui de la stabilité ou de la croissance.

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