Livres : le voyage vers l'empire du ciel et de la terre... (seconde partie)

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Plus que tout autre pays, c\'est la Chine qui exerce sur nous une irrésistible attirance, ce en quoi nous ne sommes guère différents de nos ancêtres qui, depuis le haut Moyen Âge, ont vu dans cet empire du Ciel et de la Terre, comme le nommaient les empereurs chinois, le royaume des « merveilles », une terre d\'exploration et de conquête. Nombreux sont les récits anciens de voyages et de découvertes qui ont été récemment réédités, encore plus nombreuses les études savantes sur les conditions dans lesquelles ces expéditions vers l\'Orient étaient organisées entre le XVe et le XVIIIe siècle. Pour tous ceux qui s\'intéressent à cette partie du monde ou qui y voyagent souvent, replonger aux sources de ce voyage est aussi une façon de comprendre un peu mieux la complexité des relations que l\'Occident entretient depuis si longtemps avec l\'Asie.Le monde selon Marco PoloSi l\'on veut se replonger dans l\'un des textes fondateurs de la découverte de la Chine, Le Livre de Poche vient de rééditer le texte de Marco Polo, avec une introduction de Pierre-Yves Badel, professeur honoraire de littérature française médiévale. Le voyage de Marco Polo doit être replacé dans ce contexte. À la fin du XIIIe siècle, la rivalité entre Venise et Gênes pour le contrôle des voies maritimes de la Méditerranée, de l\'Adriatique et de la mer Noire est à son comble. Les Polo sont une famille de négociants vénitiens avec une base à Constantinople. Ils y ont créé une maison de commerce qui dispose d\'un comptoir à Soudak, en Crimée. Deux des frères Polo, Nicolo (qui a laissé sa femme enceinte à Venise en 1254) et Maffeo, quittent Constantinople pour Soudak à la recherche de nouveaux partenaires commerciaux en terre mongole, dans les zones contrôlées par la Horde d\'Or, le long de la Volga, où ils restent un an, puis marchent vers l\'Orient, éloignés de leur terre d\'origine par des guerres violentes entre clans mongols. Ils atteignent Boukhara où ils restent... trois ans, avant d\'être invités par le grand khan mongol Khoubilaï, petit-fils de Genghis Khan, à le rencontrer. Ils sont de retour à Acre en 1269, rentrent à Venise où Nicolo fait la connaissance de son fils, Marco, âgé de 15 ans.Maffeo, Nicolo et Marco repartent en 1272, porteurs de lettres du pape Grégoire X pour Khoubilaï, et ce n\'est qu\'en 1275 qu\'ils rejoignent l\'empereur mongol, devenu depuis 1271 empereur de Chine, fondateur de la dynastie des Yuan, qui gouvernera l\'empire du Milieu pendant un peu moins d\'un siècle. Les Polo vont rester plus de quinze ans en Chine et ne rentreront à Venise qu\'en 1295. Et c\'est en prison, à Gênes, que Marco mettra en œuvre cette Description du Monde, avec un autre prisonnier, Rustichello de Pise, écrivain de métier. On ne sait pas très bien quelle méthode de travail utilisèrent les deux hommes, s\'ils ont disposé de documents, de notes préalables écrites par Marco où si ce dernier n\'a fait confiance qu\'à sa mémoire. Écrit en français, ce livre va connaître un succès considérable, de nombreuses copies circulant dans l\'Europe entière du vivant du voyageur. L\'on a conservé jusqu\'à aujourd\'hui près de 140 manuscrits, la plupart en langues française, toscane et vénitienne, sous des titres divers (Le Roman du grand Khan, Les Conditions et coutumes d\'Orient...). Vers 1310-1314, un dominicain de Bologne, frère Francisco Pipino, en réalise une copie en latin. C\'est cette version qui sera la première à être imprimée, à Anvers, en 1485, dont Christophe Colomb lira et annotera un exemplaire.Qu\'a fait Marco Polo durant toutes ces années en Chine ? On ne le sait pas très bien. On pense qu\'il effectua des missions diplomatiques ou de renseignement pour l\'empereur dans certaines régions, dans le sud-ouest du pays, au Champa (Annam), en Inde, puisqu\'il existe des références à de tels séjours dans son livre. En réalité, le texte de Marco Polo n\'est pas un livre de voyage au sens où les écrivains arabes l\'entendaient. Ce n\'est pas non plus un livre sur les Chinois, mais sur les Mongols en Chine, comme le relève Pierre-Yves Badel. Il parle davantage de la chasse et de la guerre que de Confucius ou de la culture chinoise. Mais il est prolixe en descriptions de villes, ports et ponts de pierre qui témoignent de l\'intense activité économique de l\'empire, il écrit sur le commerce, l\'argent, les denrées, la logistique, il raconte les matières premières trouvées en Chine, comme l\'or, l\'argent, les perles, le bois précieux, les épices, l\'ambre, le musc... Autant de sujets dont il savait qu\'ils captiveraient ses lecteurs, membres comme lui de la communauté des marchands de Venise, avides de « merveilles » et de richesses tangibles. Extrait :« C\'est un fait que c\'est dans cette cité de Pékin que se trouve la banque du Grand Seigneur. Et elle est organisée de telle façon que l\'on peut bien dire que le Grand Seigneur est passé maître en alchimie. Voici pourquoi. Il fait faire la monnaie que je vais vous décrire. Il fait prendre des écorces d\'un arbre, le mûrier, dont les vers à soie mangent les feuilles. On prend une écorce toute fine qui est entre le bois de l\'arbre et l\'écorce extérieure, et qui est blanche. Et cette écorce fine comme du papier, on la fait noircir. Quand ces billets sont faits, on les découpe comme suit : le plus petit vaut un demi-tournois, le plus grand, dix besants d\'or. Tous ces billets portent le sceau du seigneur. Il en fait faire chaque année une grande quantité - cela ne lui coûte rien - et quand ces billets ont été faits, il s\'en sert pour tous ses paiements. Il fait interdire par toutes ses provinces, par toutes ses cités, et partout où il est le souverain que nul, s\'il tient à la vie, ne les refuse, car il serait sans tarder mis à mort. Je vous assure que chacun les accepte volontiers et qu\'on s\'en sert pour payer les marchandises qu\'on achète et qu\'on vend, comme s\'ils étaient d\'or fin. Sachez aussi que tous les marchands qui viennent de l\'Inde ou d\'un autre pays et apportent de l\'or, de l\'argent, des perles, des pierres précieuses, ne doivent vendre ces denrées à personne d\'autre qu\'au seigneur. Le seigneur fait payer ces richesses très généreusement avec ces billets et les vendeurs les acceptent très volontiers parce qu\'ils sont payés comptant et aussi parce qu\'ils peuvent acheter avec tout ce dont ils ont besoin. Le seigneur achète chaque année un trésor tel qu\'on ne peut l\'estimer et il le paie avec ce qui ne lui coûte rien. »Marco Polo, La Description du monde

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