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Faut-il avoir peur de la Bundesbank ?

La Tribune

Publié le 21 août 2012 à 21:03 - Mis à jour le 21 août 2012 à 21:03

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Depuis que la crise de la dette souveraine a débuté en Europe, il n’est pas une semaine sans que la Bundesbank ne lance une offensive contre la politique de gestion de cette crise par la BCE. Cette semaine n’aura pas fait exception alors que semble se dessiner le scénario d’une intervention massive de l’institution de Francfort pour mettre fin à l’éclatement des écarts de taux au sein de la zone euro.Peur de la Buba ?Lundi, le bulletin mensuel de la « Buba », a lancé une charge à peine voilée contre la volonté de Mario Draghi de « tout faire pour sauver l’euro ». « La Bundesbank réaffirme sa vision critique sur le rachat des obligations d’Etat de la zone euro, en particulier en raison des risques considérables sur la stabilité monétaire », pouvait-on lire dans ce bulletin. Le ton était du reste presque menaçant puisque la Bundesbank rappelait que « toute socialisation des dettes doit se faire en passant par les parlements ou les gouvernements et non par l’action des banques centrales ». Or, si la BCE rachète de la dette italienne, espagnole et grecque, ce sont bien les 17 pays de la zone euro qui deviendront comptables des pertes éventuelles enregistrées sur ces titres. Les observateurs nous assurent que les investisseurs ont été fort apeurés par cette nouvelle charge de la Buba. Ont-ils eu raison de craindre la colère de la banque centrale allemande ? Pour répondre à cette question, il est nécessaire d’examiner les vrais pouvoirs de la Buba.La Buba, part de l’EurosystèmeLa Bundesbank n’est plus, en réalité, la véritable banque centrale de l’Allemagne. L’institution qui détermine la politique monétaire de la république fédérale, c’est la BCE, comme dans les 16 autres pays de la zone euro. La Buba n’est que l’instrument chargé d’appliquer en Allemagne la politique définie au niveau de la BCE. Comme le rappelle la « Loi sur la Bundesbank » dans son article 3, « la Deutsche Bundesbank est, en tant que banque centrale de la république fédérale, une partie intégrale du système européen des banques centrales ».Un 23ème des voixLa « Buba » a cependant son mot à dire au sein du conseil des gouverneurs de l’Eurosystème qui est l’organe de décision de l’Union économique et monétaire. C’est lui qui définit notamment la politique monétaire. La Bundesbank a cependant beau être le premier « contributeur au capital » de la BCE avec 18,93 % du total, soit 1,72 milliard d’euros, son président ne pèse qu’un vingt-troisième dans le conseil. Ce conseil est en effet constitué des six membres du directoire de la BCE et des 17 gouverneurs ou présidents des banques centrales des pays membres de la zone euro. Et chacun y a une seule voix en vertu non des traités européens, mais des statuts de la BCE et d’un règlement interne qui précise que, tant que la zone euro ne compte pas plus de 18 membres, chaque gouverneur dispose d’une voix au sein du conseil.Des soutiens limitésEn Allemagne, ce règlement rend plus d’un député et d’un économiste furieux et on réclame un droit de vote proportionnel à la part de chaque pays dans l’économie de la zone euro ou à la part de sa participation au capital, ce qui donnerait à l’Allemagne un peu plus de 27 % des droits de vote. Mais en dehors de l’Allemagne, rien ne semble devoir bouger sur ce point. Le président de la Buba, Jens Weidmann, doit se contenter de la situation actuelle et d’un poids réel très réduit dans la prise de décision de la BCE. Sur qui peut-il compter au sein du conseil des gouverneurs ? Dans le meilleur des cas sur les pays ayant une vraie tradition de stabilité, ceux de l’ancienne « zone mark » : la Finlande, l’Autriche, les Pays-Bas, le Luxembourg. A la rigueur des pays comme l’Estonie et la Slovaquie, qui dépendent beaucoup de leurs exportations avec la Finlande et l’Allemagne, pourraient rejoindre ce camp. Mais Jens Weidmann n’est pas certain de faire le plein, puisque même Angela Merkel affiche son soutien à Mario Draghi, entraînant dans son sillage le membre allemand du directoire, Jörg Asmussen. Peut-être le nouveau directeur luxembourgeois, Yves Mersch, est-il le plus susceptible de soutenir la position allemande. Au mieux, donc, Jens Weidmann peut compter sur sept membres sur 23 du conseil des gouverneurs. Mais son prédécesseur Axel Weber n’avait été suivi en 2010 que par son collègue néerlandais lorsqu’il avait refusé la première vague de rachat de la BCE décidée par Jean-Claude Trichet.2012 n’est pas 1992La « Buba » n’a donc plus la force de jadis lorsque son président Helmut Schlesinger, au début des années 1990, avait « sanctionné » la politique très généreuse d’échange des marks de l’est décidée par Helmut Kohl par un resserrement monétaire de 275 points de base en moins de deux ans, ses taux directeurs passant de 6 % à 8,75 %. Un resserrement qui avait provoqué la crise du système monétaire européen en 1992 et plongé le reste de l’Europe dans la récession. Cette fois, Jens Weidmann semble condamné à cultiver la nostalgie de ce bon vieux temps en publiant sur le site de la Buba une interview croisée avec Helmut Schlesinger, symbole d\'une politique de la Buba indifférente à l\'environnement européen. La Buba ne pourra maintenant ni empêcher la politique de la BCE, ni la « saboter » a posteriori.Un pilier de l’histoire économique allemandePourtant, le rôle de la Bundesbank est peut-être encore plus important que le laisse penser ses attributions. D’abord, il y a le poids de l’Allemagne. En s’opposant à la Buba, la BCE sait qu’elle prend un risque de cohérence de la zone euro dont les fondements sont copiés sur la « culture de stabilité » allemande. Il est difficile politiquement de mener le sauvetage de l’Allemagne sans la Buba. Mario Draghi a toujours cherché à tenter de minimiser le conflit entre les deux institutions, mais le ralliement d’Angela Merkel lui est précieux. Sauf que la chancelière elle-même doit convaincre son gouvernement et sa majorité de la nécessité d’abandonner la « stabilité » monétaire pour sauver l’euro. On a vu lundi que même Wolfgang Schäuble ne voulait pas d’objectifs d’écart de taux fixés par la BCE. L’opposition de la Bundesbank, qui est une institution très respectée outre-Rhin où elle est considérée comme un des piliers du « miracle économique » des années 1950 et 1960, apporte de l’eau au moulin des adversaires d’Angela Merkel. Et complique ainsi la déjà très difficile équation politique de la chancelière.Une influence sur Karlsruhe ?Les mises en garde de la Bundesbank ne peuvent être ignorées en Allemagne. Elles doivent être contournées par le gouvernement par des contre-arguments, celui du nécessaire sauvetage de l’euro par exemple, mais elles peuvent également alimenter la réflexion d’institutions autrement dangereuses pour Angela Merkel comme la Cour constitutionnelle de Karlsruhe. Cette cour a, du reste, écouté Jens Weidmann début juillet dans le cadre de ses audiences avant sa décision attendue le 12 septembre prochain sur le MES et le pacte budgétaire. Or, le président de la Buba et la Cour de Karlsruhe se retrouvent sur un point essentiel outre-Rhin : l’argument démocratique. La Bundesbank estime que la socialisation des dettes des pays européens, où le crédit des uns peut être utilisé pour racheter les dettes des autres, suppose la mise en place d’une responsabilité commune, donc d’une fédération. Un processus qui ne peut être imposée par la BCE, mais qui doit être politique et démocratique. Karlsruhe ne dit rien d’autres lorsque, depuis 2009, elle prévient que tout abandon de souveraineté doit se faire sous la surveillance et avec l’accord du Bundestag. Et que ce dernier doit désormais être authentiquement partie prenante de la politique européenne de l’Allemagne. Autrement dit, l’opposition de la Buba à la politique de la BCE soutenue par Berlin risque de revenir, par ricochet, via Karlsruhe. Et ceci est fort préoccupant, car la chancelière ne peut contourner la cour constitutionnelle.Jens Weidmann n’est pas un boutefeuLe pouvoir de la Bundesbank est donc encore loin d’être réduit à néant dans une Allemagne encore fascinée par le mythe du « D-Mark, pierre angulaire du miracle économique ». Mais la véritable question est peut-être ailleurs. Si Jens Weidmann fait flèches de tout bois contre la BCE, c’est peut-être justement parce qu’il sait qu’il n’a pas le pouvoir d’infléchir cette politique. A plusieurs reprises, celui qui fut conseiller d’Angela Merkel, a prévenu que l’éclatement de l’euro serait catastrophique pour l’Allemagne et, voici un an, en septembre 2011, il avait même reconnu qu\'une \"socialisation des dettes au sein de l’UEM\" n\'était pas exclue. Et ce, devant l’association des entrepreneurs familiaux allemands, un groupe très opposé à l’euro. Autrement dit, l’objectif de Jens Weidmann est également bien de sauver l’euro. En aucun cas, il ne peut-être considéré comme un boutefeu.Une opposition utile ?L’opposition entre la Buba et la BCE pourrait être moins le signe d’un conflit aigu que d’une complémentarité. Elle permettrait de mettre en avant l’existence au sein de la zone euro d’une tendance favorable à la stabilité monétaire. Une tendance qui pourrait se révéler utile pour freiner la baisse de l’euro qui serait provoquée par une intervention massive de la BCE, mais qui pourrait également freiner les appétits interventionnistes des pays du sud. Ce serait un contrepoids utile à la BCE même, comme l’opposition allemande à l’euro peut, occasionnellement, être un argument stratégique pour Angela Merkel face à ses partenaires européens. Pourquoi alors se priver de critiquer la BCE, surtout si cela ne peut avoir de conséquences concrètes ? Et si Jens Weidmann et Mario Draghi étaient les meilleurs alliés du monde ?

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