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L'analyse de Erik Izraelewicz : protectionnistes de tous les pays, unissez-vous !

La Tribune

Publié le 25 janvier 2010 à 08:53 - Mis à jour le 25 janvier 2010 à 08:53

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18 juillet 2026

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« Pour ou contre un protectionnisme européen ? » Ce soir-là, c'était il y a quelques jours à Paris, l'Association des anciens élèves de l'ENA avait convoqué sur le ring deux combattants, deux brillants économistes indépendants. Le combat était à front renversé : le premier, Jean-Luc Gréau, un « libéral » qui avait longtemps travaillé au service du patronat, défendait, face à la crise, le recours à « un protectionnisme européen assumé ». Le second, Jean Pisani-Ferry, un proche du « socialiste » DSK, s'y opposait avec fermeté. Le plus intéressant dans cette soirée, c'est, qu'à l'évidence, l'auditoire, ce petit concentré d'élite française, semblait plus sensible aux arguments du premier qu'à ceux du second. Face à la crise, qui est aussi une crise des idées, une perte de repères dans les frontières idéologiques traditionnelles, le libre-échange perd de sa superbe, le protectionnisme voit, en France comme ailleurs, le camp de ses défenseurs se renforcer. C'est Serge Dassault, qui, dans « Le Figaro » du 2 janvier s'inquiétait de la déferlante chinoise. C'est Hakim El Karoui, un jeune banquier d'affaires qui monte, qui se présente sans complexe « pro-protectionniste ». C'est le président de la République française, lui-même, qui milite pour une taxe carbone européenne destinée à « protéger » nos marchés des importations de produits fabriqués dans des pays qui ne s'engagent pas suffisamment dans la lutte contre le réchauffement climatique. Le basculement idéologique n'est pas une exception française. Un peu partout dans le monde, des industriels, des financiers et des politiques virent de bord. Ils avaient profité, peu ou prou, de la vague de libéralisation des échanges des trente dernières années. Ils commencent à s'interroger sur les risques qu'elle fait courir au monde aujourd'hui, à leurs propres affaires surtout.Les trois arguments contreCeux qui militent en faveur d'un recours, au niveau européen, de mesures de protection se heurtent pour l'instant à trois arguments forts : l'histoire, la politique et la géographie. L'histoire, d'abord. La crise de 1929 a démontré, en son temps, que, face à un krach financier, les mesures de protection commerciales ne pouvaient, en aucun cas, être une solution. Pis, qu'elles ne pouvaient que dégrader davantage encore les choses. C'est l'enchaînement, au lendemain de l'effondrement de la Bourse de Wall Street, de dispositifs protectionnistes qui a plongé le monde dans la dépression. Cette fois-ci, le monde est resté ouvert. Il y a bien eu, ici ou là, des « pulsions » protectionnistes, pour reprendre l'expression utilisée lundi par Pascal Lamy, le patron de l'OMC lors d'un colloque de la Coface à Paris. Il y a bien eu aussi, un peu partout, des plans de sauvetage nationalistes (dans la banque, l'automobile, etc.), des droits de douane temporaires (sur l'acier, le pneumatique, etc.) et des tensions commerciales accrues. Le commerce mondial a chuté en 2009 de 10 % en volume, retrouvant son niveau de 2005. Il ne s'est pas effondré. Globalement, le système de libre-échange n'a, pour l'instant, pas été remis en cause. Il permet aujourd'hui d'entrevoir, un peu partout, des signes d'une prochaine reprise.Deux. La politique. Pour que l'Europe parvienne à se protéger, encore faudrait-il que les Européens, tous ensemble, en conviennent. La politique commerciale à l'égard du reste du monde est certes la seule vraie politique communautarisée. Sur un tel sujet, l'instauration d'un protectionnisme européen, une entente entre les Vingt-Sept est pourtant totalement exclue. Un seul cas : l'Allemagne. Elle est en train de retrouver son leadership sur le Vieux Continent. Elle a développé toute son économie autour de la grande exportation. Elle y sera radicalement opposée. Trois. La géographie. S'il est une chose qui est acquise aujourd'hui, c'est la nouvelle géographie de la croissance, qui est en train de s'imposer sur la planète. Les pays émergents (les Basic, dit-on désormais pour Brésil, Afrique du Sud, Inde et Chine) sont la nouvelle locomotive du monde. Ils vont l'être de plus en plus. Ils sont engagés dans des stratégies de rattrapage économique ? ils partent de loin. Ils ont pour eux la démographie, les outils et l'envie. Ils vont tirer la croissance dans le reste du monde. C'est déjà ce que l'on constate aujourd'hui. Il serait, dans ces conditions, suicidaire de la part des Européens de vouloir se couper de ces pôles de dynamisme, de prendre le risque de perdre l'accès à ces nouveaux marchés émergents, de se refermer sur soi, sur des marchés saturés, des populations fatiguées et des structures rigidifiées. Il y a enfin, en France, un grand risque à s'engager dans ce débat sur le protectionnisme. Par inclination, par fatigue intellectuelle ou par cynisme politique, il pourrait conduire à des stratégies de repli dangereuses. Les propos de Christian Estrosi, le ministre de l'Industrie, dans la bataille de la Clio, sont à cet égard symptomatiques et inquiétants. « Toute voiture française destinée à être vendue en France doit être fabriquée en France », avait-il déclaré au plus fort de la polémique. Si chaque pays dans le monde avait appliqué ce principe, il y a longtemps que les usines de Flins auraient dû fermer, que la France se serait appauvrie ! On peut considérer qu'il s'agit d'un dérapage verbal malheureux. Il n'en reste pas moins que l'on sait, depuis Méline, la France facilement séduite par ce genre d'arguments.Passoire ou forteresse ? Cela étant, le débat lancé par les nouveaux protectionnistes ne doit pas être rejeté en bloc. En 2004, c'est l'un de ceux qui avait le plus activement oeuvré en faveur du libre-échange tout au long du siècle dernier qui devait le lancer. Prix Nobel d'économie, l'économiste américain Paul Samuelson avait consacré l'essentiel de ses travaux et de sa carrière à populariser les théories du commerce international (de Ricardo à Heckscher-Ohlin) qui aboutissaient à un plaidoyer sans faille en faveur de la libéralisation des échanges. En 2004, et pour la première fois, Paul Samuelson s'est interrogé, dans un article de la prestigieuse « American Economic Review », sur la pertinence de ces théories, alors qu'émergeaient dans le monde de nouveaux géants économiques. La thèse est simple : face à des pays, à des régions, à des empires qui ne jouent pas totalement selon les mêmes règles du jeu (en matière de droit social, de propriété intellectuelle, de transparence des marchés, de politique monétaire, etc.) et qui disposent d'une énorme armée de réserve, la liberté totale des échanges est-elle profitable à long terme pour tout le monde ? Le choc n'est-il pas, pour nos vieilles économies, trop violent ? L'Europe-passoire est insupportable. L'Europe-forteresse serait sûrement une mauvaise réponse. Une petite dose de protection collective peut néanmoins se révéler nécessaire. Le chemin est étroit. C'est le défi de l'Europe aujourd'hui.

La Tribune

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