L'Ukraine prête à privatiser ses terres agricoles

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« Dans deux ans, les entreprises ukrainiennes et étrangères pourront acheter des terres agricoles », affirme le vice-premier ministre ukrainien Sergueï Tihipko. L'horizon peut sembler lointain, mais c'est une véritable révolution pour ce pays, plus vaste que la France et assis sur 32 millions d'hectares de terres arables souvent considérées comme les plus fertiles du monde. « Il y a encore des problèmes techniques, comme le cadastrage de la terre, mais dans deux ans, les terres seront accessibles aux investisseurs », poursuit l'ancien gouverneur de la banque centrale ukrainienne aujourd'hui membre du gouvernement de Mykola Azarov. Grenier à bléLe potentiel agricole de l'Ukraine ? longtemps appelé grenier à blé de l'Europe ? est colossal. La plupart des grandes entreprises françaises y sont présentes depuis de nombreuses années, que ce soit dans le domaine des céréales (Soufflet, Louis Dreyfus, Euralis, Malteurope, Champagne Céréales) ou dans le secteur laitier (Bel, Danone, Lactalis, Bongrain). L'ancien patron de Poweo, Charles Beigbeder, investit lui aussi le grenier à blé de l'Europe. Sa société AgroGeneration loue déjà 20.000 hectares en Ukraine et vise 100.000 hectares d'ici deux ans. Gigantesques parcellesKolkhozes et sovkhozes ont été privatisés depuis le début des années 1990. Les agriculteurs y travaillant sont donc devenus propriétaires d'une partie des gigantesques parcelles qu'ils cultivent. L'agriculture emploie 20% de la population active et fait vivre 20 millions d'Ukrainiens. Mais la privatisation des terres est aujourd'hui inaboutie. Un moratoire interdit toujours la vente des terres agricoles qui peuvent en revanche être louées par des entreprises ukrainiennes ou étrangères pour 49 ans. C'est ce moratoire, qui court jusqu'en 2012, que Viktor Ianoukovitch entend lever. Doper les rendementsLa privatisation des terres ukrainiennes est-elle un préalable à la modernisation de l'agriculture ukrainienne ? Malgré un potentiel considérable, l'Ukraine souffre de la modicité de ses rendements (3 tonnes de blé l'hectare). L'utilisation d'engrais ou de nouvelles semences permettraient de doper ces rendements. La Banque Mondiale pousse donc depuis plusieurs années pour une privatisation des terres qui permettraient, en les hypothéquant, d'emprunter auprès des banques les fonds nécessaires à la modernisation de l'agriculture ukrainienne. Levée du moratoireJean-Jacques Hervé, conseiller pour les questions agricoles de la filiale ukrainienne du Crédit Agricolegricole, estime que cela n'a pas grand sens. « Aucun des groupes agro-alimentaires ukrainiens ne considère comme une priorité la levée du moratoire sur la vente des terres », explique-t-il. Il faut investir (engrais, semence, fuel, tracteurs) environ 1.000 dollars par an et par hectare pour produire du blé. Pour une entreprise ukrainienne à la tête de 200.000 hectares, cela signifie qu'elle doit trouver chaque année 200 millions de dollars pour financer sa campagne. Valoriser les hypothèques« Il est totalement illusoire de penser que des entreprises agricoles qui doivent lever des centaines de millions de dollars pour financer leur campagne trouveront dans le même temps un milliard de dollars pour acquérir le foncier », estime Jean-Jacques Hervé. La Banque Mondiale fait valoir que la privatisation des terres permettra à leurs propriétaires de les hypothéquer pour lever des fonds. Mais là encore, Jean-Jacques Hervé estime « qu'aucune banque n'acceptera de prendre une hypothèque sur de la terre agricole. Pour valoriser une hypothèque, il faut un marché, or sur les 50.000 exploitations agricoles recensées en Ukraine seules 8.000 d'entre elles disposent de plus de 1.000 hectares ». Oligarques et pouvoirPour ce spécialiste, qui a conseillé le précédent gouvernement, « le vrai marché organisé, c'est celui de la location de la terre agricole. Quand le marché sera structuré, il sera alors temps de privatiser les terres. Il est tout simplement trop tôt ». Et, si la privatisation des terres agricoles visait avant tout à permettre à quelques oligarques proches du pouvoir de mettre la main sur les dernières richesses non privatisées du pays ?

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