Derrière les mots de... Nicolas Sarkozy

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Dans son discours musclé axé sur le retour aux fondamentaux et destiné à remobiliser son électorat après la défaite aux régionales, le chef de l'État s'est montré particulièrement combatif sur le front de l'agriculture française, qui traverse une grave crise. « Je suis prêt à aller à une crise en Europe plutôt que d'accepter le démantèlement de la politique agricole commune », a ainsi prévu Nicolas Sarkozy, lorsque la Commission vient d'engager ses travaux pour présenter, d'ici à la fin de l'année, au Parlement européen un texte législatif pour la nouvelle PAC (politique agricole commune) qui doit être mise en oeuvre à partir de 2013. Décryptage de Jean-Christophe Bureau, José Bové et Guy Vasseur. Jean-Christophe Bureau, professeur d'économie, AgroParisTech Déterrer la hache de guerre alors que la Commission européenne entame ses réflexions sur la réforme de la PAC est surprenant, difficile même à comprendre et sans doute peu constructif. Le chef de l'État avait toutefois déjà durci la position française lors du dernier Salon de l'agriculture, en mettant en avant deux principaux arguments. Le premier, assez largement répandu dans nos campagnes, consiste à défendre le principe de prix agricoles élevés... quitte à alimenter une hausse des coûts de production par l'accroissement du prix de l'alimentation animale comme du prix des terres. L'autre argument, plus largement partagé au sein de l'Union européenne, est de pointer les standards européens qui seraient plus contraignants qu'ailleurs et par conséquent, nuisibles à la compétitivité de l'agriculture européenne. C'est sans doute vrai pour les OGM, partiellement vrai pour tout ce qui concerne le « bien-être » des animaux mais très discutable pour le reste. En fait, l'Europe se montre assez laxiste en matière de contraintes environnementales dans le secteur de l'agriculture. Ceci étant dit, le risque de démantèlement de la PAC n'est pas exclu, même s'il est aujourd'hui moindre qu'il y a deux ans avec la chute des prix agricoles. Même la Grande-Bretagne apparaît moins rigide sur le dossier. Toutefois, la France redoute que les négociations sur la nouvelle PAC ne remettent en cause le principe de la préférence communautaire. La France est même pratiquement la seule à la défendre, même si la préférence reste inscrite dans le traité de Lisbonne et au coeur de la PAC depuis 1958. Les négociations s'annoncent cependant difficiles, d'autant que cette fois-ci, l'adoption de la nouvelle PAC relèvera d'une co-décision avec le Parlement. Le processus sera donc plus long pour un calendrier serré car les textes législatifs devraient être bouclés au plus tard fin 2011. Ce qui est certain, c'est que la France devra accepter une très sensible diminution des subventions de la PAC, et qu'il sera difficile de faire accepter par les autres pays membres de l'OMC une protection aux frontières de l'Europe. José Bové, député européen, vice-président de la commission agriculture et développement rural au Parlement européen Cette déclaration s'inscrit avant tout dans un contexte très politique de bilan des élections régionales. L'ensemble du discours ne vise d'ailleurs qu'un objectif, celui de récupérer un électorat potentiellement de droite dans le giron de l'UMP, avec les thématiques traditionnelles de la sécurité, de la valeur travail ou des impôts. Et bien évidemment, l'électorat paysan, plutôt classé à droite, n'est pas oublié. Il l'est d'autant moins que l'analyse des résultats électoraux a montré que dans les départements ruraux, y compris dans les villages, le total des voix de la gauche a été supérieur à celui de l'UMP. Parallèlement, la montée inquiétante du vote Front national dans les campagnes est le signe d'un ras-le-bol généralisé. Mais entre le discours et l'action concrète du gouvernement, notamment au Conseil européen, il existe un sérieux décalage. La méfiance du monde paysan à l'égard de Nicolas Sarkozy ne cesse d'ailleurs d'augmenter depuis la gestion catastrophique de la crise laitière, le couac du discours présidentiel de l'automne dernier ou encore même l'absence du chef de l'État à l'inauguration du Salon de l'agriculture. Les faits sont têtus et la France n'a rien fait pour s'opposer à la hausse des quotas laitiers. La voix d'une France défenderesse de son agriculture semble avoir du mal à se faire entendre au Conseil de l'Europe. La détermination soudaine du président en faveur de la PAC doit désormais se traduire par des engagements clairs. Mais, pour l'instant, je n'ai pas senti, ni à Bruxelles ni à Strasbourg, une volonté de la France d'instituer un réel rapport de force. L'élément nouveau concerne le Parlement, qui est désormais co-décisionnaire. Les premiers travaux de la commission parlementaire ont en effet révélé un consensus des principaux partis en faveur d'un maintien de la PAC au moins au niveau actuel. En revanche, le président de la Commission, M. Barroso, souhaite toujours que la part de l'agriculture dans le budget européen ne dépasse pas 30 % en 2013, contre 42 % aujourd'hui. Cela ne permettrait pas de répondre ni aux besoins des nouveaux États membres ni à une réorientation de la PAC plus écologiquement responsable. Le vrai rapport de force sera là, entre la Commission et le Parlement. Guy Vasseur, président des chambres d'agriculture Le chef de l'État a pris conscience de la gravité de la crise qui frappe le monde agricole. Les résultats des comptes d'exploitation sont catastrophiques et nous continuons sur cette lancée, avec des cours aussi déprimés, il est à craindre une faillite de grande ampleur de l'agriculture française. Il me paraît donc particulièrement important de redonner des perspectives et opportun de taper dès maintenant le poing sur la table alors que la Commission européenne doit rendre ses propositions de réforme de la PAC d'ici à l'automne. Cette prise de position de Nicolas Sarkozy s'inscrit dans la continuité de ses déclarations lors du dernier Salon de l'agriculture, qui a manifestement été un déclencheur. Le chef de l'État porte un message fort : il ne laissera jamais tomber l'agriculture française et il est prêt à aller jusqu'au bout pour la défendre. Il est grand temps de donner un coup de frein au libéralisme débridé de la Commission européenne, qui met en péril les exploitations agricoles, l'aménagement des territoires, les industries agroalimentaires et, au final, la sécurité alimentaire de l'Europe. Et la situation est tellement grave qu'il faut agir au plus vite et conforter le cadre européen de soutien à l'agriculture. Il faut comprendre les propos du chef de l'État comme une affirmation politique forte. Elle s'adresse tout d'abord aux agriculteurs français dont l'inquiétude est extrême face à un horizon qui demeure sombre mais aussi à nos partenaires européens. Car, sur le dossier agricole, la France n'est pas aussi isolée que l'on veut bien le dire. Michel Barnier puis Bruno Le Maire ont réussi à faire avancer l'idée d'une PAC forte et régulatrice. Et de plus en plus d'États membres prennent aussi conscience de l'importance des enjeux agricoles pour notre indépendance et nos territoires.

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