« L'impérialisme chinois agit par infiltration »

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Le thème de l'exposition, « Better city better life » promeut non l'homme comme sujet, mais l'homme dans la ville, dans la communauté. »sur l'exposition universelleLa seule crise qu'ils risquent de ne pas savoir contrôler est celle de l'idéologie, car ils n'ont ni penseurs, ni écrivains. »sur la carence idéologiqueAujourd'hui son nationalisme lui confère une formidable cohésion. Mais elle est surtout animée par une revanche. Ne pas le voir serait un déni. »sur l'identité nationale« Better city better life », qu'évoque pour vous le thème retenu pour l'Exposition universelle de Shanghai ?Il traduit chez les Chinois une volonté de trouver un thème consensuel pour le monde entier dans la droite ligne de leur idéologie de l'harmonie. En effet deux idéologies s'affrontent dans le monde : celle des droits de l'homme qui pose l'individu comme sujet premier. Le « je pense donc je suis » de Descartes. Face à lui, l'idéologie chinoise est plus situationnelle. L'homme est intégré dans le cosmos, dans la famille. Derrière ce thème, la Chine promeut donc sa propre idéologie, celle de l'intégration et non celle de l'effraction que l'on trouve chez les Grecs. Ce n'est donc pas un choix innocent. Ce n'est plus l'homme comme sujet, mais l'homme dans la ville, dans la communauté. Personne ne songera à critiquer ce thème qui fait l'unanimité. Mais en creux, on y décèle bien une rivalité idéologique, et la négation du sujet et des libertés.Cette idéologie de l'harmonie n'est-elle pas en contradiction avec le développement exponentiel et anarchique des villes chinoises ?Qu'est-ce qu'on appelle la ville ? La cité au sens grec ? Non ! La cité c'est le centre, l'agora, là où autour d'une agora, se construit la politique, là où on délibère. À Shanghai il n'y a pas de place. Quant à Pékin, Tian'anmen est une place de parade ou de mausolée mais n'a pas pour fonction d'être une agora. Les villes chinoises s'étendent démesurément et n'ont rien d'une cité. Il n'y a pas d'équivalent en Europe. Dans la tradition chinoise, c'est le marché qui prévaut dans la ville, et le citadin est avant tout un citadin consommateur.Un citadin consommateur n'est-ce pas fragile ? Les Chinois sont-ils armés pour faire face au rouleau compresseur de la consommation ?Il ne faut pas oublier l'histoire de la Chine, et distinguer avant et après la venue de l'Occident. Avant, ce sont les missionnaires qui n'ont pas abouti. Les Chinois n'avaient que faire de ce grand récit. La seconde fois, ce sont les canons qui ont débarqué en Chine à la seconde moitié du XIXe siècle. Le pays se retrouve alors conquis par une science physique qui le fascine. La Chine est en retard, bien qu'au XVIIe siècle, elle a eu, elle aussi, ses Léonard de Vinci, Galilée et Newton. Elle a donc emprunté à l'Occident la science moderne et le bolchevisme. Aujourd'hui, son nationalisme lui confère une formidable cohésion. Mais elle est surtout animée par une revanche. Ne pas le voir serait un déni. Ils veulent y arriver par les mêmes moyens que nous. La Chine sera, sous peu, la première puissance mondiale. Si elle minimise son ascension pour n'effrayer personne et se développer à bas bruit, elle mute par une sorte de « transformation silencieuse ». À l'inverse de l'ex-URSS, la Chine passe du socialisme au capitalisme sans rupture. Elle fait mûrir sa puissance. L'impérialisme chinois n'est ni celui des Romains, ni celui des Américains. Il agit par incidence, infiltration, insinuation, influence.Mais leur absence de culture ne constitue-t-elle pas une bombe à retardement ?Nous ne sommes pas au même moment de notre histoire. Ils sont jeunes et nous vieux. En Europe, nous entamons notre déclin et nous devons penser l'après-apogée. Le grand art des dirigeants chinois est d'avoir su maintenir la régulation. Ils ont toujours un sceau d'eau à la main pour éteindre les feux. La seule crise qu'ils risquent de ne pas savoir contrôler est celle de l'idéologie, car ils n'ont ni penseurs, ni écrivains. La Chine a emprunté à l'Occident sa science et une forme politique mais n'a pas pensé son rapport à l'intellectuel au motif que ce n'était pas urgent. Combien de temps cela peut-il durer ? Il va manquer le sens. D'autant qu'il n'y a pas ou peu de religieux dans cette société. Nous, nous avons une certaine façon de justifier la vie et ses objectifs. Nous avons le sens du projet, de la liberté du sujet. Eux sont ouverts aux possibles. C'est l'inverse de l'homme kantien défini par la rupture, par des lois morales, par le « royaume des fins ». Dans le « Better city better life », il y a la comparaison avec la situation présente, mais pas de finalité. Aucun aboutissement de l'histoire, parce que la Chine est incapable de la penser. Son talon d'Achille, c'est qu'elle ne pense pas. Elle essaye de se brosser une identité postiche. Les fameuses « valeurs asiatiques », ça ne vaut rien ! On ne peut pas porter un peuple avec cela. De son côté, l'Occident sait penser et gérer le négatif, il a su lui donner une forme et le faire travailler. Le bien réel de la démocratie est de donner un statut à l'autre, à l'opposant. Le christianisme porte en lui de savoir se relever des difficultés. La Chine l'a esquivé. Le tao chinois ne donne pas sa place au négatif, ni au désir. Leur histoire est d'autant plus violente qu'ils ont idéalisé l'harmonie sans penser ni le sacrifice, ni l'héroïsme, ni la douleur et la mort. Il n'y a aucun mauvais moment. Tout est opportunisme.Quels sont alors nos terrains de dialogue ?Si on fait semblant de se comprendre mutuellement, on court vers l'échec. Ce qu'il faut envisager, c'est la situation actuelle, non sous l'angle de la crise telle qu'elle est aujourd'hui présentée. Mais plutôt sous celui d'une évolution. Aujourd'hui, alors que nous perdons notre potentiel, l'Extrême-Orient, lui, est en phase d'ascension. C'est chronique et non critique. C'est dans l'ordre de l'histoire des civilisations. Le vrai problème, c'est qu'on ne sait pas par où le prendre. La démocratie est devenue un régime de non-vérité, médiatique et sans conviction, entièrement tournée sur le court terme. À l'inverse de la Chine qui s'inscrit dans le temps long, qui agit en amont en toute discrétion. « Better city better life » n'indique donc pas de dessein... à dessein. Il n'y a pas de modèle imposé. Il ne mobilise pas et tue le désir. C'est juste une glu idéologique servie par les Chinois comme le slogan des JO de Pékin : « Un même monde pour un même rêve ». Beaucoup risquent de le lire comme un mot d'ordre de l'époque. Il faut le critiquer.Propos recueillis par Laurent Chemineau et Sophie Péte

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