Climat : la grande mutation du XXIè siècle

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(Crédits : DR)
Le changement climatique, voilà le dossier le plus lourd de ce début du XXIème siècle. Sur ce sujet, le livre de Jacques Mistral se révèle plutôt complet et réaliste. Par Pierre-Yves Cossé, ancien commissaire au Plan

Ce n'est pas une mince affaire de réunir vingt économistes, dont quelques vedettes, pour diagnostiquer la lutte contre le réchauffement climatique et les solutions possibles. Jacques Mistral y est parvenu et le livre : « Le climat va-t-il changer le capitalisme ? La grande mutation » publié chez Eyrolles est une réussite.

Certes, le titre accrocheur est un titre d'éditeur et la question posée reste sans réponse explicite. En revanche, sur les aspects techniques et géopolitiques, ainsi que sur la gamme des choix s'offrant aux acteurs, les exposés sont documentés et aussi objectifs que possible. Ils sont plus complémentaires que divergents- ce qui n'était pas évident- et la plupart sont marqués de réalisme. Ils se répètent rarement mais certains sont elliptiques, chaque auteur n'ayant eu droit qu'à une quinzaine de pages. On aurait aimé, par exemple, que notre prix Nobel, nous en dise plus sur le « bon accord » à négocier par 196 pays et les conditions de mise en œuvre. Un absent dans l'ouvrage : la biodiversité.

Fixer un prix du carbone

La proposition centrale de nos économistes est la fixation d'un prix du carbone, unique pour tous les agents économiques et suffisamment élevé à long terme, cette visibilité entraînant le changement progressif des comportements. Leur préférence, pour y parvenir, est le marché des prix d'émission (cap-and trade) plutôt que la taxe carbone. Ce choix repose sur des considérations plus pragmatiques que théoriques : facilité des vérifications (utilisation de satellites) accord politique moins difficile à obtenir, moindre visibilité des compensations qui seraient accordées aux pays en développement.

Vers un accord a minima à Paris en décembre

A vrai dire, aucun des auteurs ne pense qu'il sortira de la COP de Paris un marché mondial du CO2 et des engagements durs sur des objectifs chiffrés contraignants et contrôlables. On ne parviendra à un accord ni sur la prise en compte du passé ni sur un mécanisme de convergence des émissions par tête compte tenu des niveaux de départ trop différents. Le prix du carbone efficace pour l'Europe et les États-Unis pénaliserait trop fortement les activités industrielles dans les pays en développement.

Un réchauffement supérieur à 2 degrés est dans ces conditions difficilement évitable.
Mais des accords partiels apparaissent possibles. Pierre- Noël Giraud propose des objectifs de réduction de gaz à effet de serre fixés unilatéralement et associés à une trajectoire, qui seraient suivis par une organisation multilatérale. Des mécanismes d'échange de droits et de financement d'investissements d'adaptation pour les pays pauvres seraient inclus dans l'accord.
Christian de Perthuis et Pierre- André Jouvet suggèrent un dispositif de type bonus-malus basé sur le niveau moyen d'émissions par tête. Tout pays dépassant le niveau moyen d'émission par tête verserait une contribution pour chaque tonne émise au dessus du seuil. Chaque pays émettant moins que ce niveau de référence recevrait une compensation calculée sur le nombre de tonnes qu'il a permis d'économiser par rapport à la moyenne mondiale. Le bonus-malus inciterait l'ensemble des pays à réduire leurs émissions par habitant plus vite que la moyenne.
Quant à Jean Tirole, il se résigne à un processus en deux étapes : un premier accord entre les grands émetteurs, actuels et futurs, (Etats-Unis, Union Européenne, Chine, Russie, Brésil, Canada, Japon, Australie, Inde) les petits émetteurs se ralliant dans un certain délai.

La mobilisation des collectivités locales

Ces vues pourraient paraître chimériques, s'il n'y avait dans l'ouvrage plusieurs éléments conduisant à l'optimisme. Le principal est la montée de nouveaux acteurs moins contraints que les Etats nationaux. Au premier chef, les collectivités locales qui se mobilisent. Pour l'Europe, Jean-Marie Chevalier relève les milliers de villes engagées dans des programmes locaux énergie-climat et l'existence d'une organisation Energycities qui suit les programmes et les réalisations. Ces initiatives ont plusieurs avantages par rapport à ce qui se fait à l'échelle nationale : combinaison des différentes ressources brisant l'intégration verticale exclusive, appui de consommateurs plus proches des élus et soucieux de contrôler leur demande, présence dans les métropoles de nouvelles entreprises innovant, dans le dur (matériel de stockage, de comptage, d'optimisation) ou dans les services. Bien sûr des erreurs, plus ou moins coûteuses, sont commises mais le développement du benchmarking devrait accélérer les apprentissages. Les progrès annoncés dans le stockage de l'énergie accéléreront la transition énergétique.


Les collectivités locales européennes ne sont pas les seules à se mobiliser. La description par Bruno Fulda des initiatives en cours aux Etats-Unis est stimulante. Vingt-deux États représentant près de la moitié de la population et un tiers du PIB se sont fixés un objectif de réduction des émissions et font partie d'un marché d'émissions régional. De nombreuses villes, associées dans des réseaux, ont pris des initiatives. New-York s'est mise sur la trajectoire de réduction de ses émissions de 30% en 2030 par rapport à 2005.
Ces collectivités locales auront un statut officiel à la conférence de Paris et elles se feront entendre.

Les GAFA achètent les bonnes idées à n'importe quel prix

Autre acteur décisif, des grandes entreprises, qui se mobilisent, par conviction ou souci de valoriser leur image. Aux Etats-Unis, cette mobilisation peut être spectaculaire, les GAFA (Google, Amazone, Facebook, Apple) achètent les bonnes idées à n'importe quel prix. Le groupe d'entreprises RE100 s'est fixé l'objectif d'utiliser à terme 100% d'énergie renouvelable. Des firmes développent des techniques de pointe dans différents secteurs (véhicules électriques) et les Etats-Unis occupent la deuxième place mondiale dans la production solaire.
En Europe aussi, des entreprises trouvent et proposent des choix de consommation plus économiques, aptes à modifier les comportements. Mais son ambition de faire « la course en tête » n'est-elle pas minée par l'insuffisance coordination de sa politique et ses contradictions internes (Patrice Geoffron) ?
Toujours aux Etats-Unis, l'influence des ONG (dont les 5 millions de particuliers qui apportent leur soutien à WWF) et des think tanks n'est pas négligeable, même si la puissance du lobby pétrolier reste considérable.

 La prise de conscience de l'opinion publique

 Un autre facteur d'optimisme est la prise de conscience par les gouvernements et l'opinion publique que la pollution créée des situations insupportables, notamment dans les villes. Le cas le plus évident est celui de la Chine, il inspire le titre choisi par Patrick Artus, « Plus une menace pour le climat ? ».  La Chine est le pays où les émissions de CO2 rapportées au PIB ont baissé le plus de 1995 à 2014. Les investissements dans les énergies renouvelables sont considérables. Le marché des émissions de CO2 est en place dans cinq villes et sera unifié nationalement en 2016. La pollution dans plusieurs dizaines de grandes villes et les réactions de plus en plus vives de leurs habitants expliquent tout autant cette priorité relativement nouvelle que le changement progressif du modèle de croissance.

La création verte créera-t-elle des emplois?

Peut-on faire l'hypothèse que la société est mûre, au moins dans les pays développés, et que l'opinion est sur le point de basculer, au point de faire pression sur des gouvernements, qui retrouveraient des marges de manœuvre ? Les auteurs ne la font pas explicitement. Il est vrai que le chômage et les nationalismes exacerbés incitent à la prudence et que les macros économistes ne sont guère encourageantes. Pour Pierre- Noël Giraud, la « croissance verte » ne créera pas d'emplois. Elle signifie uniquement « à capital humain et social donné, une réduction de la consommation des biens matériels au profit d'un « bien public » immatériel : la qualité du climat » Les modèles ne sont guère éclairants (Frédéric Gonand), ils ne font apparaître que des effets minimes sur la croissance des politiques de lutte contre le réchauffement climatique. Symétriquement, le dérèglement climatique mondial ne serait pas susceptible de perturber les grands équilibres mondiaux, même si les perturbations locales seront fortes. Reste ouverte la solution de l'auto-assurance.

Une épargne abondante susceptible de financer la transition énergétique

En revanche, le financement de la croissance verte est possible. Selon A Brender et P Jacquet, il existe une épargne abondante susceptible d'être mobilisée, moyennant quelques innovations et des garanties publiques. La proposition de Michel Aglietta de rendre éligibles à la politique de rachats de la BCE des titres privés dont l'impact bas carbone serait garanti est juste mentionnée (JM Chevalier). Elle méritait plus.

Quant aux conclusions nettes et positives du rapport Stern, selon lesquelles les avantages attendus demain sont très supérieurs aux coûts engagés aujourd'hui, elles sont jugées irréalistes ; les avantages futurs seraient survalorisés par le choix normatif d'un taux d'actualisation très bas.

Des crises de toute nature ouvrant la voie à des conjugaisons fatales

Ce n'est pas l'indicateur du PIB mondial qui peut être un guide pour l'action mais plutôt les mécanismes et les incitations suggérés par les économistes de la régulation. Car le danger est bien là, comme l'indiquent K Schubert et A Suwa -Eisenmann à propos des pays pauvres en Afrique subsaharienne et en Asie du sud : chute des rendements agricoles, déforestation, migrations et conflits.
Les propos de Geoffroy Parker, historien britannique, recueillis fort opportunément par Jacques Mistral, et reproduits en « prélude » du livre, méritent d'être médités : « C'est le climat qui fait d'une crise une catastrophe...la conjugaison de la guerre et du mauvais temps, c'est la synergie fatale ». Et il donne de nombreux exemples de révoltes, insurrections, frondes, rébellions, où cette conjugaison s'est faite. Notre vingt et unième siècle est riche en crises de toute nature ouvrant la voie à des conjugaisons fatales.

Dernier mérite de Jacques Mistral, il a convoqué pour la post face notre ambassadeur chargé depuis 2009 de la négociation internationale pour les pôles arctique et antarctique, Michel Rocard, qui traite du réchauffement climatique et de l'évolution de l'arctique. Notre ambassadeur est pédagogue et initiera beaucoup de lecteurs à un sujet mal connu, qu'il s'agisse des aspects historiques, diplomatiques et politiques ou des aspects physiques et géographiques. Connaissiez-vous l'effet de réflexion, appelé « albedo » qui dépend de la couleur des substances frappées ? L'eau transparente réfléchit beaucoup plus la chaleur que la glace... qui va fondre sur des millions de kilomètres carrés. Et je n'avais pas à combler mes ignorances que sur l'albedo.

Pierre-Yves Cossé
12 juin 2015

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Commentaires
a écrit le 21/06/2015 à 8:19 :
Monsieur Cossé a raison d'aborder ce problème lié au climat, mais il devrait inclure la relation avec l'énergie. Il devrait se rapprocher de Benjamin Dessus. Merci.
a écrit le 18/06/2015 à 3:05 :
Aucune mention du coût de l'agriculture intensive, et plus particulièrement de l'élevage: manger de la viande, des produits laitiers, et des oeufs, c'est être complice de 50% du réchauffement climatique, les Nations Unies exhortent les populations à migrer vers un régime végétalien pour sauver la planète. Preuve que nos économistes sont des carnistes et ne veulent pas renoncer à ce qui est dans leur assiette. Il y a une mutation évidente à effectuer: l'agriculture d'élevage doit disparaître au profit d'une agriculture maraîchère, de toutes façons les derniers évèvements le prouvent avec les blocages d'abattoirs de la part des éleveurs réclamant une hausse des prix: la production de viande n'est pas un secteur viable et durable, économiquement et écologiquement parlant.
a écrit le 18/06/2015 à 3:05 :
Aucune mention du coût de l'agriculture intensive, et plus particulièrement de l'élevage: manger de la viande, des produits laitiers, et des oeufs, c'est être complice de 50% du réchauffement climatique, les Nations Unies exhortent les populations à migrer vers un régime végétalien pour sauver la planète. Preuve que nos économistes sont des carnistes et ne veulent pas renoncer à ce qui est dans leur assiette. Il y a une mutation évidente à effectuer: l'agriculture d'élevage doit disparaître au profit d'une agriculture maraîchère, de toutes façons les derniers évèvements le prouvent avec les blocages d'abattoirs de la part des éleveurs réclamant une hausse des prix: la production de viande n'est pas un secteur viable et durable, économiquement et écologiquement parlant.
a écrit le 17/06/2015 à 17:35 :
Il y a des écrits pour comprendre, se faire une idée, imaginer le monde demain et des actes pour agir, refuser l'immobilisme, soutenir les initiatives.
Je vous invite à découvrir mypositiveimpact.org, une plateforme de solutions pour le climat.
a écrit le 17/06/2015 à 14:44 :
Merci pour ce billet qui donne envie de lire le livre. J'ai un (gros) problème avec la suggestion de Jean Tirole de commencer par un accord entre les grands émetteurs. A part l'UE et peut-être le Brésil je ne les vois pas prêts à un accord.
Réponse de le 21/06/2015 à 8:00 :
L'effet de la relation entre cout du travail et prix de l'énergie est d'autant plus sensible que le développement économique est plus développé. Jean Tirole a raison.
a écrit le 17/06/2015 à 13:26 :
C'est difficile de faire comprendre que la solution existe; elle consiste à basculer la fiscalité du travail sur la fiscalité énergétique. Mais qui est contre?
Réponse de le 21/06/2015 à 7:49 :
Cela correspond à basculer la fiscalité de la production sur la fiscalité de la consommation; c'est la même chose, mais l'effet est différent. Essayez de comprendre!
a écrit le 17/06/2015 à 13:20 :
Lisez plutôt la page 12 de la note n°6 du conseil d'analyse économique, c'est moins long et surtout moins cher.
a écrit le 17/06/2015 à 13:16 :
Il faut donner un prix au carbone, d'accord, mais il faut surtout utiliser ce supplément de prix pour réduire le cout du travail, à niveau constant. A NIVEAU CONSTANT.

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