Libra vous

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Il faut s'imaginer ce que le déploiement de Calibra pourrait concrètement signifier. D'abord, au plan individuel. De fait, chaque action sur la plateforme pourrait être aisément monétisée. Pour encourager ses utilisateurs à passer plus de temps sur la plateforme, il suffirait par exemple à Facebook de décréter que les clics sur les « j'aime » des contenus sponsorisés pourraient devenir une activité rémunératrice.
Il faut s'imaginer ce que le déploiement de Calibra pourrait concrètement signifier. D'abord, au plan individuel. De fait, chaque action sur la plateforme pourrait être aisément monétisée. Pour encourager ses utilisateurs à passer plus de temps sur la plateforme, il suffirait par exemple à Facebook de décréter que les clics sur les « j'aime » des contenus sponsorisés pourraient devenir une activité rémunératrice. (Crédits : Dado Ruvic)
La monnaie numérique que Facebook projette de déployer à l'adresse de ses 2,4 milliards d'utilisateurs n'est pas encore une réalité car elle essuie de nombreux revers. Elle pourrait un jour le devenir et, par la même, accélérer l'emprise de ce réseau social sur les citoyens et sur les États.

Les philosophes de la Grèce antique avaient inventé un mot pour désigner la démesure : l'hubris. Pour Platon comme pour Aristote, ainsi que pour les auteurs des épopées, ce concept permettait de relater avec lyrisme certains traits de caractère des héros qui, grisés par leurs conquêtes, prétendaient se hisser au rang des dieux. Némésis, déesse de la vengeance, s'appliquant alors à remettre à leur place l'outrance de ces simples mortels.

Recouvrant à la fois les significations de démesure et d'orgueil, l'hubris s'applique sans réserve lorsqu'il s'agit de qualifier la quête de toute-puissance, à l'instar de celle de Mark Zuckerberg qui, après avoir annoncé, il y a quelques années, qu'il voulait « connecter le monde » à Internet1, s'est décidé à doter l'humanité d'une nouvelle monnaie : la devise Libra. Sauf que Némésis, en l'occurrence les responsables de gouvernements, y compris jusqu'à celui du Président des États-Unis2, rappela récemment au fondateur de Facebook que battre monnaie restait encore le privilège des Etats-nations.

L'arbre qui cache la forêt

En imaginant permettre à ses 2,4 milliards d'utilisateurs mensuels de payer et d'envoyer de l'argent par internet - Mark Zuckerberg déclara qu'«envoyer de l'argent à quelqu'un devrait être aussi simple que de lui envoyer une photo »3 -, l'hubris de Facebook était évident : faire en sorte que les utilisateurs de la plate-forme se transforment en consommateurs. Ce tour de passe-passe étant rendu possible grâce à Calibra4, filiale de Facebook, en charge de la mise au point du logiciel d'utilisation de la cryptomonnaie Libra intégrée à toutes les applications de l'univers Facebook (Messenger, WhatsApp, Instagram).

En d'autres termes, à charge pour l'unité de compte Libra de rendre possible le commerce entre les utilisateurs du réseau social et à Calibra de mettre en place les conditions technologiques pour rendre possible cela et, au passage, collecter les données financières (même anonymisées) des clients de Facebook. Au fond, il ne s'agit là que de reproduire un modèle économique « classique » des Google, Amazon et Facebook consistant à tout savoir sur les habitudes de consommation de leurs clients, afin de faire commerce de ces précieuses données.

Collecte de données

L'argument consistant à répéter que c'est le prix à payer pour disposer de services performants et gratuits semble, avec ce projet Libra, atteindre ses limites. Outre le scandale Cambridge Analytica, la divulgation de plusieurs millions de profils de membres du réseau social[5], il faut s'imaginer ce que le déploiement de Calibra pourrait concrètement signifier. D'abord, au plan individuel. Chaque action sur la plateforme pourrait ainsi être aisément monétisée. Pour encourager ses utilisateurs à passer plus de temps sur la plateforme, il suffirait par exemple à Facebook de décréter que les clics sur les « j'aime » des contenus sponsorisés pourraient devenir une activité rémunératrice.

La course au profit pouvant mener à des dérives, que se passerait-il si, en réglant sa course Uber grâce à la monnaie Facebook, ce dernier pouvait avoir accès à l'évaluation de notre profil de client suite aux notations reçues de la part des multiples chauffeurs nous ayant transporté ? L'utilisation de cet indicateur par le réseau social pourrait permettre de dresser notre « profil social », voire d'extrapoler notre solvabilité dès lors qu'une application nous aurait identifié comme bon ou mauvais payeur ? Sans tomber dans les travers d'un discours dystopique extrême, les risques existent qu'à l'instar du réseau social WeChat en Chine - en ce compris la fonctionnalité existante WeChatPay6 - que ce projet Libra puisse un jour aboutir à cette forme « crédit social » consistant à noter les personnes en fonction de leurs profil et de leur activité sur les réseaux sociaux.

Souveraineté numérique

Au plan collectif, l'avènement de la Libra repose sur l'idée que « la monnaie reste l'un des rares domaines de la vie quotidienne qui ne s'est pas entièrement numérisé. Facebook veut donc s'engouffrer dans cette brèche pour faire de la Libra LA monnaie d'internet. » comme le précise Clément Jeanneau, cofondateur de Blockchain Partner7.

Sur le fond, la Libra, monnaie universelle de Facebook, verra-t-elle le jour ? S'il est possible d'en douter du fait du récent retrait de 5 partenaires majeurs de ce projet (Paypal, Visa, Mastercard, eBay et Stripe...) et de l'hostilité affichée des Etats, soucieux de préserver leur souveraineté en interdisant cette cryptomonnaie a motif qu'elle fragiliserait la protection des consommateurs et des investisseurs, voire qu'elle ouvrirait la porte à des opérations de blanchiment d'argent et de financements illicites, il n'empêche que l'initiative de Facebook aura permis de faire prendre conscience aux États et aux citoyens que les cryptomonnaies sont devenues une réalité.

Même ardues à comprendre du fait qu'elles s'adossent le plus souvent sur des supports technologies particuliers (blockchain, bitcoin...), « ces cryptomonnaies sont aux banques et aux monnaies traditionnelles ce que l'email fut à la Poste, ce que le streaming est aux marchands de disques, ce que Youtube est aux chaînes de Télévision...Une vague de décentralisation, de désintermédiation, de redistribution des cartes, inarrêtable car mondiale, instantanée car numérique. » comme le rappelait Alexandre Stachtchenko, cofondateur et DG de Blockchain Partner et président de la ChainTech, auditionné au Sénat il y a quelques mois dans le cadre de la commission d'enquête sur la souveraineté numérique8.

En faisant le pari que, demain, les cryptomonnaies apparaitront dans notre quotidien en devenant un levier économique et de pouvoir inédit, une chose est sûre, l'hubris des GAFA et autres BATX Chinois n'est pas prêt de perdre en intensité et Némésis n'y pourra plus grand chose.

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NOTES

1https://www.lemonde.fr/pixels/article/2015/09/28/mark-zuckerberg-veut-connecter-toute-la-planete-a-internet-d-ici-cinq-ans_4775030_4408996.html

2 https://www.cnet.com/news/trump-says-facebooks-libra-currency-has-little-standing-or-dependability/

3 https://www.cnbc.com/2019/05/01/mark-zuckerberg-at-f8-payments-commerce-to-become-more-important.html

4 https://calibra.com/

5 https://www.latribune.fr/opinions/blogs/homo-numericus/winter-is-coming-761567.html

6 https://blog.fonepaw.fr/cest-quoi-wechat-pay-comment-utiliser.html

7 https://blockchainpartner.fr/debat-sur-libra-que-faut-il-en-penser/

8 https://blockchainpartner.fr/audition-au-senat-sur-la-souverainete-numerique/

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Commentaires
a écrit le 05/11/2019 à 12:17 :
L'emprise, c'est déjà le cas, pas besoin de monnaie pour cela. Mais je trouve intéressant dans la valorisation de ce type de groupe, mais aussi de l'économie réelle, du coup cela sera sans doute une monnaie de spéculation, mais aussi effectivement le moyen pour ces groupes d'imposer le régime aux pays endettés !!!!

Il ne fait aucun doute, surtout si l'on voit ce qui s'est passé en Angleterre et aux us !!!!
a écrit le 05/11/2019 à 9:42 :
Quels services rend Facebook ?
A part pour les gens d'avoir l'impression d'exister en envoyant des photos et de commentaires dont le niveau est généralement d'une platitude abyssale...je ne vois pas.Facebook, c'est le niveau 0 de la culture, de la communication.
Et ce qui m'étonne (enfin, pas vraiment...) c'est que 2.4 Milliards de personnes "pitent", au truc, comme les poissons pour un appât alléchant....qui les emmènera pourtant directement dans la poêle à frire !
a écrit le 05/11/2019 à 8:54 :
Nos données se vendent sous le manteau depuis des années, le principe de la Libra (vivement que mon correcteur d'orthographe reconnaisse ce mot !) pourrait en plus lever le voile sur cette hypocrisie générale. Oui il vaut mieux devenir propriétaire et gagner de l'argent avec, vu que de toutes façons il n'y a et n'y aura aucune sécurité sur internet, réseau peer to peer et donc par définition perméable, il vaut mieux en tirer un bénéfice plutôt que de continuer de nous faire piller tout en nous disant que non c'est interdit voyons !

ON comprend par contre pourquoi MZ a autant de bâtons dans les roues malgré sa puissance financière...

On est de plus en plus nombreux à l’entendre cette LIbra qui peut compenser de graves défaillances de nos systèmes politiques et économiques. ON étouffe en néolibéralisme, on attend un peu d'oxygène et nos politiciens appartenant à l'oligarchie sont paramétrés pour tout donner à ces derniers.

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