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De la passion à la crise du leadership

Benjamin Tainturier et Yves Cohen

Publié le 17 mai 2017 à 08:16

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Dans le cadre du cycle de cours « Humanités & Sociétés » à destination des étudiants de l'Institut de Technologie et de l'Innovation de Paris Sciences et Lettres (PSL-ITI), Yves Cohen, Directeur d'études EHESS, historien de l’action au XXe siècle, dresse une analyse historique du leadership.

Depuis quand le leadership traditionnel est-il « en crise » selon vous ?

Mon expérience sociale a commencé avec 1968, cette immense révolte anti-autoritaire, dont, bien évidemment, les étudiants n'avaient pas le monopole ! Des contestations radicales de l'autorité dans les entreprises ébranlèrent également le leadership traditionnel : le cas de l'usine Sud-aviation reste le plus bel exemple.

Le livre de Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le Nouvel Esprit du capitalisme précise bien que ces mouvements ne sont pas restés lettre morte, et que les réclamations des ouvriers de plus d'autonomie, de contrôle de leur activité ont poussé à des transformations du management à partir des années 1990. Nombre de cadres refusaient eux-mêmes la posture hiérarchique traditionnelle. Le management cherche depuis à alléger les hiérarchies, par exemple en renforçant l'organisation par projet, sans toutefois que la souveraineté des actionnaires en soit en rien affectée.

Les mouvements sociaux très importants dans les années 2010, sur les places, réussissent bien qu'ils se déclarent sans leader et qu'ils demeurent inorganisés. Cela diffère considérablement des mouvements du début du XXe siècle. Mais ils sont la plupart du temps très violemment réprimés par les pouvoirs qui ne supportent pas une telle liberté. À y regarder de plus près, beaucoup d'institutions internationales fonctionnent ainsi : est-ce que nous ne traverserions pas un mauvais temps pour les leaders ?

Quelles différences faites-vous entre chef, leader, manager ?

Dans plusieurs cas, ces trois mots existaient déjà dans les différentes langues. Leur sens évolue au début du XXe siècle.

On a souvent la tentation d'opposer le chef, plus formel, qui commande, et le leader, qui émerge et dispose d'une vision. La langue française, avant d'emprunter le mot « leader » à l'anglais, était bien embêtée pour exprimer cette nuance. Entre le manager et le leader, un article célèbre de Abraham Zaleznik, en 1977, se demande : Managers and leaders, are they different ? Pour cette conception, le manager relève du règlement et de la rationalité tandis que le leader se trouve investi de qualités mystiques. Je n'en juge pas : ce sont des différenciations qui se sont construites historiquement.

Le chef est une figure de la modernité du XXe siècle. Bien sûr qu'il y avait des chefs avant le XXe siècle, mais le mot a changé de sens très récemment : le dictionnaire de l'Académie, au XVIIe siècle, parle du « chef » pour désigner la « tête » d'un « corps » comme le parlement, l'Église et autres. La Première Guerre mondiale va donner à la France sa première expérience du « chef » dans son acception moderne où des « chefs » nommés tels sont à tous les étages des institutions et organisations. Ne pouvant plus s'appuyer sur l'aristocratie, qui a perdu toute légitimité comme classe de commandement, les élites dirigeantes cherchent des chefs pour l'industrie, la politique et la guerre de masse.

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Le leader n'est pas non plus un mot récent dans la langue anglaise, c'est « leadership » qui est vraiment un mot du XXe siècle. Ce mot de leadership s'installe fin XIXe - début XXe siècle. Le futur président étatsunien Woodrow Wilson conçoit le premier ce que doit être le leadership politique. Dans les années 1900, l'université d'Harvard s'autoproclame « la mère des leaders ». Le premier article au monde de psychologie du leadership paraît aux États-Unis, en 1904. L'auteur s'inspire du psychologue français Alfred Binet qui a inventé un test de suggestibilité : les théories circulent d'un côté à l'autre de l'Atlantique.

En Allemagne, le mot de « Führer » existait déjà. Il se rapportait à la gestion et à l'administration de petites choses. Ce n'est qu'au début du XXe siècle, donc bien avant le nazisme, que sa connotation est devenue politique et que par exemple l'Empereur a dû se montrer un bon Führer.

L'Union soviétique propose également sa propre réflexion sur le chef : le Tsar ne suffisait pas, il fallait des chefs. Tout le monde le pense, depuis tel ministre du tsar jusqu'à Lénine. Le livre de ce dernier, Que faire ?, publié en 1902, le dit très explicitement : le parti social-démocrate doit être un parti de chefs, il nécessite une organisation de chefs. En 1920, peu de temps avant sa mort, Lénine disait que les classes sociales étaient dirigées par des groupes de chefs.

Quelles sont les grandes influences littéraires et scientifiques qui ont produit ces changements dans la langue ?

Indéniablement, La Psychologie des foules de Gustave Le Bon a eu d'énormes répercussions. Ce best-seller de l'époque, publié en 1895, est lu par presque tous les chefs en devenir, qui en tirent l'idée de l'irrationalité de la foule, que l'agrégation des raisons individuelles ne produit pas plus de raison, mais amène la foule à déraisonner. La foule a besoin d'un maître, ce que Le Bon nomme le « meneur ».

Freud, qui avouait qu'il n'avait jamais produit de théorie de psychologie collective, s'inspira de Le Bon sur ce plan. Le père de la psychanalyse parle de l'évanouissement de la personnalité consciente et de l'irruption de l'inconscient collectif. L'idéal du moi s'incarne dans le chef.

C'est dans cette ambiance qu'il n'a pas créée que le sociologue Max Weber, qui meurt en 1920, propose sa propre théorie de l'autorité - ou de la domination, ce qui est la même chose pour lui. Il voit à l'autorité trois formes de légitimité (légale-rationnelle, traditionnelle et charismatique). Son invention d'une autorité charismatique est renforcée à ses yeux par la crainte d'un débordement bureaucratique et par son doute sur la capacité du parlement allemand à sélectionner de bons chefs. Il recommande d'amalgamer à la démocratie et le chef charismatique.

Ainsi les sciences sociales, psychologie et sociologie les premières, ont contribué à la gloire du chef au XXe siècle.

Benjamin Tainturier et Yves Cohen

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