Maurice Lévy a tort de craindre de se faire «uberiser» !

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Maurice Levy, PDG de Publicis Groupe.
Maurice Levy, PDG de Publicis Groupe. (Crédits : Bloomberg)
Alors que la justice se prononcera en appel le 31 mars sur l'interdiction du service UberPop en France, Maurice Lévy, le patron de Publicis, qui a fait de Uber un verbe, synonyme de disruption. Se faire "uberiser", c'est-à-dire "se réveiller soudainement en constatant que son activité historique a disparu" est devenu la nouvelle phobie des patrons. Oui, certes, mais comme le dit le proverbe, "la peur n'évite pas le danger".

«Tout le monde commence à craindre de se faire "uberiser"«, a dit le patron de Publicis, en décembre dernier. Le mot a fait le tour de la planète, où Uber, l'application de véhicules de transport avec chauffeur (VTC) géolocalisés s'est imposée dans 280 villes et 50 pays. Se faire «uberiser», selon Maurice Lévy, c'est « se réveiller soudainement en découvrant que son activité historique a disparu». Voir tout ou partie de la chaîne de valeur de son activité se déplacer chez un concurrent, plus agile, plus habile avec les nouvelles technologies, plus à l'écoute des besoins de ses clients. Plus radical aussi dans sa vision et prêt à tout, ou presque, pour bousculer l'ordre établi.

La musique avec Apple, la pub et la presse avec Google, le livre avec Amazon, l'hôtellerie avec Booking ou désormais AirBnB... Le processus prend de l'ampleur dans les services et pourrait même connaître une nouvelle dimension dans l'industrie, avec l'arrivée des objets connectés. Déjà, les spécialistes de l'e-marketing utilisent l'expression « se faire "nestiser"«, en référence à Nest, l'application star de la maison connectée rachetée par Google.

Est-ce évitable ? Peut-on encore ne pas se faire « uberiser» ? À la vitesse où se propage la révolution numérique, probablement pas. Le phénomène n'est pas nouveau. Le fiacre a été «uberisé» par le chemin de fer ; le cheval par la voiture individuelle ; rien d'étonnant à ce que les taxis subissent le même sort. Blablacar et le covoiturage exercent le même effet disruptif et la SNCF n'a pas demandé son interdiction, mais a créé son propre service. Pour ne pas se faire distancer, il faut réagir. Vite. En mettant la technologie au service du client. En travaillant à un « contre-Uber mondial des taxis» - la société G7 en prend le chemin. Trop tard ? L'histoire le dira. Ayant levé 2,8 milliards de dollars, Uber affiche une puissance de feu qui en fait, déjà, une entreprise mondiale.

Le cas posé par Uber est à l'économie ce que Schumpeter est à Darwin : c'est le processus éternel de l'évolution que de passer par une phase de destruction créatrice. Maurice Lévy a tort de le craindre. Tout le problème est la longueur de la période de transition. Moins elle dure, mieux c'est pour la croissance et l'emploi. C'est pour cela que le monde politique a tort de défendre avec autant d'acharnement les rentes de situation. De ce point de vue, Uber en fait plus pour changer l'ordre établi que la pauvre loi micron de Macron, qui a reculé devant le groupe de pression des professions réglementées, à l'exemple des notaires dont les tarifs ont été fixés alors que le jeune ministre n'était même pas né. C'est tout le paradoxe d'un pays qui dit qu'il faudrait libérer les énergies pour dynamiser la croissance, et ne s'en donne pas les moyens. Il y a trente ans, on appelait cela la préférence française pour le chômage. Rien n'a changé. Certes, les taxis ont raison de demander que le terrain de jeu de la concurrence soit équitable. Mais ce serait nier tout processus d'innovation que de vouloir interdire à un nouvel entrant de jouer avec les lignes pour faire évoluer le droit applicable.

Bien sûr, Uber n'est pas exempt de travers. L'application sort parfois du cadre légal, à ses risques et aux périls de ses conducteurs. Cette économie dite du partage est parfois vue comme un nouveau servage. Les chauffeurs Uber, souvent d'anciens chômeurs, propriétaires du capital (leur voiture), doivent s'acquitter d'une «dîme» de 20 % à une bande de jeunes gens dont le talent principal est d'avoir proposé une «appli»... La nouvelle économie n'est pas si différente des pratiques des sociétés de taxis qui louent des licences à des conditions telles qu'il faut travailler douze heures, six jours sur sept, pour se payer...

Devenu un verbe en six ans d'existence, Uber fait partie de ces start-up que Nicolas Colin a qualifié de « nouveaux barbares». Et dont les fondateurs, imprégnés de l'esprit de la Silicon Valley, ont adopté une approche radicale de l'innovation disruptive, sans autres limites que celles de l'univers connu... Aujourd'hui, Uber bouscule l'ordre établi dans le transport de personnes en ville. Demain, ce sera dans la mobilité tout court, avec la vision d'un monde où plus personne ne serait propriétaire de sa voiture mais consommerait un flux de transport. Certains, comme Google, se verraient même bien «uberiser Uber» en imaginant dans les villes du futur un transport entièrement automatisé. Où serait l'emploi, alors ?

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Commentaires
a écrit le 02/03/2015 à 15:29 :
Article impressionnant.
a écrit le 02/03/2015 à 9:56 :
Pour Marx, le capital c'était la rente des maitres de forges qui détenaient le charbon et l'acier. Monnet n'avait pas envisagé l'importance du pétrole et encore moins le nucléaire.
a écrit le 02/03/2015 à 9:29 :
Les économistes parlent d'internalisation des couts externes.
a écrit le 02/03/2015 à 9:11 :
En allant plus loin dans le raisonnement, on a le travail, les ressources et la rente. Les ressources n'ayant pas de valeur, on a le travail et la rente. Le capital représente la rente, ainsi qu'une partie de l'énergie. Qui veut continuer le raisonnement?
a écrit le 02/03/2015 à 7:09 :
Il devient indispensable de "changer de modèle" en intégrant l'énergie dans notre raisonnement économique. Il y a le travail, le capital, et aussi, l'énergie. L'énergie remplace le travail et doit participer au financement des charges sociales.
Réponse de le 02/03/2015 à 7:58 :
Il faut aussi intégrer les ressources qui, pour l'instant, sont considérer sans valeur.

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