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"Il faut une trêve entre les gouvernements et les marchés"

Propos recueillis par Frank Paul Weber

Publié le 23 novembre 2011 à 07:19 - Mis à jour le 23 novembre 2011 à 07:20

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Le directeur général de Banca d'Italia, dauphin préféré de Mario Draghi, critique la "myopie" des grands investisseurs américains qui se détournent de l'Europe.

La Tribune : l'Italie peut-elle retrouver le chemin de la croissance ?

Fabrizio Saccomanni : l'Italie a ce problème depuis de nombreuses années et évidemment la crise n'a pas aidé à le résoudre. Le nouvel agenda de la politique italienne place toutefois désormais cette réactivation de la croissance et la réduction de la dette comme ses priorités absolues.

Assainir les finances publiques peut aider la croissance : cela réduit les coûts de financement non seulement pour le secteur public mais aussi le privé. Mais il faut prendre aussi des mesures spécifiques de soutien à la croissance : par exemple réorienter via la fiscalité les interventions publiques vers les entreprises et les revenus les plus bas. Cela sortirait la consommation en Italie de sa stagnation qui est un facteur de récession.

Le peu de croissance que nous avons eu ces dernières années est essentiellement du à nos exportations, d'importants secteurs de l'économie restant compétitifs et concurrentiels à l'échelle mondiale. Mais les firmes plus petites axées sur le marché italien souffrent en revanche car la demande interne stagne et ces PME-PMI n'ont pas la capacité d'être présentes sur les marchés internationaux, en Chine, au Brésil ou en Inde.

Malheureusement la politique de rigueur budgétaire de ces dernières années a surtout réduit les investissements publics, même cofinancés par l'UE. Il faut les relancer en réduisant les dépenses improductives liées au "coût de la politique", soit un vaste secteur public coûteux : plusieurs niveaux de gouvernement, beaucoup d'entreprises publiques au niveau communal, cantonal, régional.

Quelles mesures peut prendre le nouvel exécutif italien dirigé par Mario Monti pour obtenir un effet rapide sur l'activité ?

Faire repartir la croissance en appuyant sur un bouton ce n'est pas possible. Il faut créer des attentes avec des réductions d'impôts pour les salariés, les PME PMI, notamment pour que ces dernières investissent dans les nouvelles technologies, dans la recherche et le développement. Cela peut avoir un effet immédiat.

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Le nouveau gouvernement doit-il amender le programme de réformes et le calendrier présenté par Silvio Berlusconi au sommet de l'UE fin octobre ?

Le gouvernement étudie encore cela. Le président du Conseil Mario Monti a déjà déclaré publiquement qu'il souhaite continuer sur cette voie et que les engagements de l'Italie seront tenus. D'ailleurs cet été les commentateurs internationaux ont exagéré en donnant l'impression que l'Italie devait encore mettre en œuvre les mesures votées.

Or les mesures d'urgence fiscale ont été appliquées et sont définitives : elles représentent au total un effort de 60 milliards d'euros ! Ainsi les comptes publics pour 2011 et 2012 sont couverts.

Il n'y a qu'une interrogation sur les prévisions de croissance pour 2013 mais Mario Monti a réitéré l'engagement d'équilibrer le budget dès 2013, sans parler de ceux de la "règle d'or" dans la constitution, de l'abolition des provinces. Mais cela ne peut se faire en une journée.

Quel rôle doivent jouer les banques centrales dans cette crise de la dette souveraine ? Beaucoup exhortent la BCE à agir comme la Fed américaine ou la Bank of England ?

Dans cette crise les banques centrales ont dû remplir deux missions simultanément : assurer la stabilité des prix (leur mandat général) et aussi intervenir pour la stabilité financière. Mais malheureusement même avec une faible inflation, il peut y avoir de l'instabilité financière. Aussi au sein des banques centrales le débat pour savoir comment concilier ces deux objectifs est encore en cours.

La conclusion est trop vite tirée qu'il faudrait agir comme la Fed et que l'on ne peut gérer la situation autrement. Les Etats-Unis sont un cas à part : ils ont la monnaie le plus importante au monde, celle de réserve et ont donc ont une capacité d'intervention monétaire dont sont dépourvus les autres pays. L'Europe a de son côté maintenu globalement sa stabilité: l'euro reste fort, la balance des paiements européens est en équilibre et les comptes publics de l'Europe dans son ensemble sont même plus stables que ceux des Etats-Unis ou du Royaume-Uni.

La difficulté actuelle consiste en une crise de liquidité : la BCE travaille pour remédier à cette liquidité existante mais qui ne circule pas, qui n'est pas redistribuée.

Jusqu'ici une des causes de cette crise de liquidité en Europe est l'attitude des grands fonds monétaires, des grands investisseurs institutionnels américains qui croient à une version simpliste de la crise européenne (un euro sur le point de disparaître…) et annoncent tous les jours qu'ils mettent fin à leurs financements en Europe…

C'est un comportement myope qui déstabilise peut être ainsi le seul vrai allié que les Américains ont au monde, c'est-à-dire nous l'Europe. J'espère qu'à la fin ils se rendront compte que cela ne les avantage pas.

Des dirigeants politiques, notamment français, plaident pour une implication de la Banque centrale européenne (BCE) pour renforcer le Fonds européen de stabilité financière (FESF). Qu'en pensez-vous ?

La BCE a toujours voulu que le FESF ait un rôle important et plus de ressources et plus de flexibilité que prévu au départ. La BCE a déjà fait beaucoup dans cette phase de crise en utilisant les instruments à sa disposition dès mai 2010 et en août dernier et continue à intervenir. L'accord voulait que ces interventions soient remplacées par un FESF plus significatif et plus opérationnel.

L'idée de demander de nouveau l'implication de la BCE car le FESF n'est pas assez grand change les termes du problème. Le président de la BCE, Mario Draghi l'a dit clairement : il y a un retard dans la mise en œuvre des engagements pris par les gouvernements et répétés solennellement le 26 octobre dernier.
Nous verrons si une solution définitive sera trouvée d'ici la fin de cette année.

Que pensez-vous de l'idée de mettre ensemble les réserves européennes au sein du Fonds monétaire international (FMI) pour renforcer le FESF ?

Ce sont des idées d'ingénierie financière qui ne sont pas encore abouties. L'Europe a en fait déjà beaucoup contribué à l'augmentation des ressources du FMI. Si le FMI aide des pays comme la Grèce, le Portugal ou l'Irlande c'est aussi car la majeure partie du triplement des ressources du FMI décidé au Sommet du G20 de Londres (à hauteur de 500 millions de dollars) a été versée par l'Europe. Cette mutualisation des réserves au FMI n'a pas été analysée dans toutes ses implications, il y a notamment des problèmes juridiques concernant la propriété de ces réserves, des DTS, qui doivent être approfondis.

Des "eurobonds" sont-ils une bonne idée ?

Les "eurobonds" ont fait l'objet d'une certaine confusion par le passé. Cela recouvre des réalités différentes. Ceux qui ne sont pas acceptables pour nos amis allemands sont les eurobonds qui transformeraient la dette des Etats-membres en une dette de l'Union européenne, c'est-à-dire une communautarisation de la dette. Une mutualisation de la dette n'est pas une bonne idée à l'heure actuelle.

Aussi il serait utile de ne pas insister sur cette solution tant que la situation de la dette souveraine européenne ne s'est pas stabilisée. En revanche l'idée d'eurobonds finançant de grands projets d'intérêt européen est envisageable. D'ailleurs Mario Monti avait lui-même lancé l'idée d'emprunts pour financer l'établissement de réseaux modernes (électricité, informatique…) européens. De tels emprunts émis au niveau européen poseraient moins de problèmes à des pays créditeurs comme l'Allemagne. De notre côté, nous ne voyons pas d'inconvénients à ces emprunts pour de tels projets européens.

Que faudrait-il faire pour retrouver le calme sur les marchés financiers ?

Il faut déclarer une sorte de trêve entre les gouvernements et les marchés. Dans la pratique il faudrait dans le cadre du G20 une rencontre entre les gouvernements et les grands établissements financiers dits systémiques ("Sifis") et leur expliquer que le processus de désendettement public ne peut avoir lieu à la vitesse attendue sur les marchés. Parallèlement les gouvernements devraient garantir aux marchés qu'ils prendront des mesures sérieuses pour réduire leur dette publique et s'y tenir dans la durée pour des résultats concrets.

Propos recueillis par Frank Paul Weber

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