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La Thaïlande cumule impasse politique et déroute économique

Photo de Ivan Best

Quentin Gollier

Publié le 23 mai 2014 à 13:46 - Mis à jour le 23 mai 2014 à 13:56

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Alors que l'armée a pris officiellement le pouvoir à Bangkok, aucune solution politique ne semble pouvoir se dessiner. Et l'économie va de plus en plus mal... par Quentin Gollier, consultant

« La Thaïlande semble résolue à s'automutiler, incapable de se gouverner ou de créer une quelconque influence régionale » observait le 21 mai David Pilling du Financial Times. « Si la Thaïlande  ne parvient pas à résoudre son interminable fiasco politique, elle pourrait bien être rétrogradée de son statut de premier choix pour les compagnies étrangères ». L'avant-veille, le 19 à trois heures du matin, le général Prayuth Chan-ocha avait sans surprise fini par imposer l'Etat d'urgence à l'ensemble du pays. Alors que le couvre-feu est désormais en place et que le gouvernement par intérim a été renversé, le nombre de sorties de crise possibles continue pourtant de diminuer.

Des rentrées de devises régulières, qui permettent de financer des programmes sociaux

Lorsqu'il est triomphalement élu en 2001, grâce au vote massif des régions du nord et du nord-est du pays négligées par le pouvoir central, Thaksin Shinawatra prend les rennes d'un pays florissant, au cœur d'une région au taux de croissance stratosphérique, poussé par les délocalisations occidentales. En plus d'un secteur textile en pleine explosion, le tourisme permet au pays d'assurer des rentrées de devises régulières qui permettent au gouvernement de lancer d'ambitieux programmes sociaux, à destination des populations du nord du pays, particulièrement courtisées durant la campagne électorale.

Un royaume difficilement uni

Mais progressivement, M. Shinawatra s'aliène le sud du pays et les désormais fameuses - bien que si mal définies - « élites » de Bangkok. Ses déclarations enflammées envers ses détracteurs et le Roi provoquent l'indignation de plus en plus violente de ses opposants, autant qu'elles motivent sa base électorale qui voit désormais en quoi la démocratie peut lui permettre de revendiquer sa part du miracle économique thaïlandais. La situation empire jusqu'à ce que l'armée considère la ligne rouge franchie et renverse le gouvernement de M. Shinawatra en 2006. C'est cette action radicale qui porte en elle les braises de la crise actuelle et qui continue de saper le potentiel de ce pays pourtant si prometteur.

Rouges contres jaunes

En effet, en associant essor économique des régions appauvries du nord et un discours manichéen axé sur les profondes lignes de fracture ethniques et sociales qui divisent la société thaïlandaise, Thaksin Shinawatra a véritablement ouvert la « boîte de Pandore » d'un Royaume difficilement uni autour de mythes fondateurs fragiles et d'un symbolisme monarchique à l'aura directement liée à celle du Roi. Or, le moment où Thaksin arrive au pouvoir correspond justement à une crise de ce système, le monarque Bhumibol vieillissant, et l'héritier désigné possédant une très faible légitimité. C'est donc une véritable bataille autour de l'idée de nation thaïlandaise qui se joue depuis 2006, le bras de fer opposant les partisans d'un statu quo unitaire autour de la personne du Roi - les jaunes - et ceux d'une redistribution des ressources nationales selon des lignes plus fédérales qui désavantageront forcément les centres de richesse, au premier rang desquels Bangkok - les rouges.

La corruption avait décuplé

« Nous avons donc une minorité essayant de renverser un gouvernement élu par une claire majorité » observe Jonathan Head de la BBC à propos des jaunes, « mais les griefs et les peurs exprimées de façon répétée durant leurs manifestations sont authentiques et partagées dans l'ensemble du pays. Elle ne peuvent pas simplement être ignorées ». En effet, si les partisans des Shinawatra émettent des revendications plus que légitimes dans les domaines social et économique, une grande partie de la population est terrifiée à l'idée de remettre le pouvoir entre les mains des puissants oligarques sino-thaï en majorité alignés derrière Thaksin et à la corruption réputée. Même si l'écrasante majorité des politiciens thaïlandais est mouillée dans diverses affaires de corruption, il est difficile de nier que la situation a pris des proportions rarement vues auparavant pendant le mandant de M. Shinawatra.

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Un compromis impossible, alors que l'économie va mal

Toujours est-il que le coup d'Etat de 2006 polarise le climat politique dans des proportions dantesques alors que le pays peinait déjà à maintenir son unité par une série de compromis difficiles entre des populations se détestant parfois ouvertement. La série de manifestations et de répressions qui ensanglante la capitale depuis 2008, sans issue visible; est bien la preuve que d'un côté comme de l'autre le compromis - le gouvernement d'union nationale - demeure impossible malgré une économie qui commence à accuser le choc. Quelques heures avant de se voir imposé un couvre-feu, le pays était officiellement déclaré en récession, la première depuis la révélation des pertes du programme de rachat de riz à la fin de l'été 2013.

Le douzième coup d'Etat en 80 ans de monarchie constitutionnelle

Ce nouveau coup d'Etat réussi - le 12ème en 80 années de monarchie constitutionnelle - ne ramène qu'un calme précaire à la situation politique du pays. Malgré ses tentatives désordonnées, chimériques et au final assez pathétiques de renverser le gouvernement Shinawatra, Mr. Suthep, le leader des « jaunes » aura échoué à imposer son gouvernement « non-élu » à la tête du pays. En jouant sur le pourrissement plutôt que sur le compromis, il aura finalement mis l'ensemble de ses soutiens et de la monarchie dans l'embarras en forçant la main de l'armée.

Aucune personnalité pouvant faire consensus

Pour Tim Huxley de l'IISS, cité par le Financial Times, l'armée est en effet mise dans une situation extrêmement inconfortable, allant devoir prendre une décision dans un arbitrage certain d'être refusé par la moitié du pays, alors même qu'elle se faisait fort de conserver son indépendance dans ce genre de conflit. « Il y a une fragilité [dans la posture de l'armée] » écrit-il, « et un danger que l'effort produit devienne trop lourd pour cette institution ». Pis, du fait de l'absence totale de personnalité faisant même relativement consensus entre les deux camps, la situation ne peut revenir à la normale sur le court terme, appelant à des tensions de plus en plus fortes au sein d'une armée dans laquelle les tensions régionales peuvent à tout moment revenir à la surface.

La Thaïlande, qui n'est plus le premier exportateur de riz, condamnée au désastre économique

Ayant perdu son statut de premier exportateur mondial de riz, en récession récurrente depuis un an et confrontée à la concurrence de plus en plus marquée de ses voisins plus pauvres de l'ASEAN, la Thaïlande semble en effet continuer de se condamner au désastre économique. L'incapacité répétée du pays à se poser les questions nécessaires sur son identité ethnique, sociale et politique - toutes enterrées sous le poids de l'irréfragable thainess (« l'être thaï ») - a conduit cette nation dans l'impasse.

Au final, le compromis délicat entre les pôles de pouvoir de la monarchie et ceux des instances démocratiques semble bien se révéler intenable, même si les assauts violents des Shinawatra ont clairement contribué à sa fragilisation. Désormais véritablement au bord du gouffre, avec un monarque âgé de 86 ans, il revient aux deux camps de choisir l'intérêt national avant leur rivalité politique pour éviter l'implosion d'un pays qui disposait pourtant des moyens de dominer sans partage son environnement régional.

Quentin Gollier

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