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Un agenda européen pour la France et l'Allemagne

Henrik Enderlein et Jean Pisani-Ferry

Publié le 03 décembre 2014 à 17:24 - Mis à jour le 04 décembre 2014 à 14:50

Le Quotidien Numérique

05 juin 2026

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La France et l'Allemagne peuvent contribuer à réinventer un modèle social européen. par Henrik Enderlein professeur à la Hertie School of Governance et directeur de l'Institut Jacques Delors à Berlin, et Jean Pisani Ferry commissaire général à la stratégie et à la prospective, attaché au Premier ministre français

L'Europe risque de s'enfermer dans le piège de la stagnation. La croissance est à peine perceptible ; une inflation dangereusement faible entraîne la hausse des taux d'intérêt réels ; les dettes publiques et privées s'alourdissent, la crainte d'une nouvelle décennie perdue s'installe. Et bien que le risque de fragmentation au sein de la zone euro ait reculé, il n'a pas disparu. Aussi l'Europe convainc-t-elle de moins en moins, que ce soit à l'intérieur ou à l'extérieur.
La France et l'Allemagne - les principaux moteurs de l'intégration européenne depuis plus de 60 ans - ne doivent pas se résigner à cette situation. Les querelles entre les partisans français de la demande et les partisans allemands de l'offre doivent céder la place à un plan d'action commun.

Carence de l'offre ET insuffisance de la demande

Ces controverses n'ont pas de sens à nos yeux. La faible croissance de la productivité atteste de la carence de l'offre. La combinaison d'un taux de chômage élevé et d'une baisse de l'inflation atteste de l'insuffisance de la demande. Les écarts de taux d'intérêt au sein d'une zone monétaire commune attestent de la fragmentation. La vérité est que l'Europe souffre de plusieurs maux.
L'action est donc nécessaire sur ces trois fronts à la fois. La question est de savoir comment. Si l'Europe était un seul pays avec un seul gouvernement crédible, la réponse serait simple : elle appliquerait duale combinant d'ambitieuses réformes pro-croissance avec un soutien budgétaire. La Banque centrale européenne, quant à elle, indiquerait clairement que sous réserve de réformes concrètes, et d'un engagement crédible en termes de consolidation budgétaire future, elle se tiendra prête à servir de « dernière ligne de défense pour le financement du gouvernement » (pour citer le récent discours du président de la BCE, Mario Draghi).

Un budget européen?

Mais nous ne sommes pas dans cette situation, et une telle solution n'est pas à notre portée. Certains, alors, proposent que l'Allemagne stimule sa demande pendant que d'autres pays, dont la France, se réforment. Le problème de cette approche est qu'un endettement supérieur à ce qui est justifié d'un point de vue national ne peut pas être échangé contre des réformes dans d'autres pays.
Une autre solution serait de mettre en place une capacité budgétaire au niveau de la zone euro, soit en termes simples, un budget, doté d'une capacité d'emprunt. Même si cette solution est probablement la plus simple et la plus souhaitable à long terme, elle n'est pas vraiment une réponse adaptée à la situation actuelle. Le principal obstacle est le manque de ressources propres. Un dispositif commun d'emprunt n'a pas de sens sans un mécanisme de financement associé.

L'investissement, une réponse consensuelle

Dans ce contexte, l'investissement s'est imposé comme une réponse consensuelle. La Commission européenne a proposé un plan d'investissement doté d'un nouveau système de financement dont on espère qu'il réussira. Mais pour résoudre le problème de croissance de l'Europe, il ne faut pas se limiter au volet financier de ce qui doit être un programme de revitalisation économique.
Dans un récent rapport destiné aux ministres français et allemand de l'économie, nous proposons une façon pragmatique de sortir de cette impasse. Les réformes nécessaires de la France et de l'Allemagne ne sont pas les mêmes car les deux pays ne sont pas confrontés aux mêmes défis. En France, les incertitudes à court terme réduisent la confiance, mais les perspectives à plus long terme semblent meilleures. En Allemagne, les incertitudes à long terme réduisent la confiance, mais la situation à court terme semble relativement bonne. En France, nous craignons un manque d'audace. En Allemagne, nous craignons un excès de contentement.

Plus de flexibilité nécessaire en France

La France devrait donner la priorité à un nouveau modèle de croissance basé sur un système combinant plus de flexibilité avec de la sécurité pour les employés, à la construction d'un socle solide pour la compétitivité et à la mise en place d'un État moins lourd et plus efficace. De son côté, l'Allemagne doit affronter ses défis démographiques, notamment en préparant la société allemande à une immigration supérieure et promouvoir la transition vers un modèle de croissance plus inclusif, fondé sur l'amélioration de la demande et un meilleur équilibre entre épargne et investissement.

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Clarifier l'environnement réglementaire

Nous proposons également un environnement réglementaire clarifié. L'investissement privé est un jugement sur l'avenir. Dans l'énergie, les transports et le secteur du numérique, pour ne citer qu'eux, les régulateurs doivent bien choisir les règles et en assurer la prévisibilité. Les investisseurs ont besoin d'être assurés que l'Europe s'engage à accélérer sa transition vers une économie numérique et peu consommatrice en carbone. Cela suppose de lever les incertitudes concernant le prix futur du carbone et le futur régime de protection des données.
La France et l'Allemagne devraient promouvoir une intégration plus poussée dans certains secteurs d'importance stratégique impliquant d'aller jusqu'à une législation commune, une réglementation commune et même une autorité de contrôle commune. Nous pensons que l'énergie et l'économie numérique font partie de ces secteurs ; nous proposons également une initiative similaire pour assurer la pleine transférabilité des compétences, des droits sociaux et des prestations sociales.

L'Allemagne néglige la promotion de l'investissement

Par ailleurs, comme la Commission européenne, nous estimons que l'augmentation des investissements constitue une part essentielle de la solution au problème de croissance de l'Europe. L'Allemagne s'est dotée d'un cadre budgétaire incomplet qui attribue à juste titre un statut constitutionnel au maintien de l'endettement sous contrôle, mais néglige la promotion des investissements dans l'espace budgétaire existant. Léguer une maison usée aux générations futures n'est pas une façon responsable de gérer son patrimoine. Le gouvernement allemand peut et doit augmenter les investissements publics. Nous proposons aussi de créer un fonds européen de dons pour soutenir dans la zone euro des investissements publics qui répondraient à des objectifs communs, renforceraient la solidarité et contribueraient à promouvoir l'excellence.

Réinventer un modèle social européen

Alors que les autorités demandent aux banques de prendre moins de risques, il est de leur responsabilité d'éviter une aversion au risque généralisée du secteur financier. Nous proposons enfin d'injecter des fonds publics européens dans le développement d'instruments de partage du risque et d'outils de soutien à l'investissement en capital.
L'Europe est bien plus qu'un marché, une monnaie ou un budget. Elle a été construite autour d'un ensemble de valeurs partagées. Pour porter ces valeurs, la France et l'Allemagne doivent s'unir pour redécouvrir et réinventer un modèle social européen, en commençant par des initiatives concrètes sur le salaire minimum, les politiques de l'emploi, de retraite et d'éducation.
Pendant des décennies, l'alliance franco-allemande a assuré la cohésion de l'Europe et l'a faite avancer. Aujourd'hui les responsables français et allemands consacrent beaucoup de temps à des déclarations communes et à s'accuser mutuellement. Mais le moment n'est plus aux disputes. L'Europe a besoin d'actes !

Henrik Enderlein est professeur à la Hertie School of Governance et directeur de l'Institut Jacques Delors à Berlin. Jean Pisani-Ferry est commissaire général à la stratégie et à la prospective, attaché au Premier ministre français. Il est également professeur à la Hertie School of Governance.

Copyright Project Syndicate

Henrik Enderlein et Jean Pisani-Ferry

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