Commandement de l'espace : une locomotive pour l'Europe ?

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Jean-Daniel Testé, Général de brigade aérienne (2S), ancien Commandant Interarmées de l'Espace, Pdg de OTA (L'Observation de la Terre Appliquée).
Jean-Daniel Testé, Général de brigade aérienne (2S), ancien Commandant Interarmées de l'Espace, Pdg de OTA (L'Observation de la Terre Appliquée). (Crédits : DR)
Le 13 juillet dernier le Président de la République a réaffirmé sa volonté de doter la France d'une véritable stratégie spatiale et a fait part de sa décision de créer un commandement de l'espace au sein de l'armée de l'air qui a vocation à devenir l'armée de l'air et de l'Espace'. Quelques jours plus tard la Ministre des armées, Florence Parly, donnait des détails supplémentaires sur cette décision et la façon dont la défense allait la mettre en œuvre. Par Jean-Daniel Testé, Général de brigade aérienne (2S), Pdg de OTA (L'Observation de la Terre Appliquée), ancien Commandant Interarmées de l'Espace.

Ma première réaction quasiment à chaud fut de me réjouir de cette avancée : enfin, la France, parmi les premières puissances spatiales militaires du Monde (chronologiquement à défaut de capacitairement) a pris conscience de l'importance des satellites pour le bon fonctionnement de la société et de sa sécurité. Mais au-delà des nobles intentions, il convient maintenant de construire ce nouveau commandement et de le doter des moyens humains, financiers et capacitaires pour assurer sa mission. Il est possible de percevoir d'ores et déjà plusieurs difficultés à surmonter. Au-delà d'un simple coup de communication, la sincérité de la volonté présidentielle sur ce sujet se mesurera au soutien que le gouvernement apportera à ceux chargés du travail sur le terrain.

Du Commandement interarmées de l'Espace au Commandement de l'Espace

Décidé dans le livre blanc de 2008 sur la Défense et la sécurité et créé en juillet 2010, le commandement interarmées de l'espace n'aura jamais été qu'un vecteur de communication et de relations internationales sans aucune prérogative de commandement et surtout pas sur le plan opérationnel. Ceci étant , cette situation satisfaisait tous les organismes utilisateurs des satellites militaires :  la Direction du renseignement Militaire (DRM) qui gardait sa mainmise sur les satellites d'observation et d'écoute, la Direction interarmées des réseaux d'infrastructure et des systèmes d'information (DIRISI) qui gardait le contrôle des satellites de télécommunications , l'armée de l'air qui conservait un orteil dans l'espace grâce au COSMOS (Centre Opérationnel de Surveillance Militaire des Objets Spatiaux° et à sa mission de surveillance de l'Espace, l'EMA , à plusieurs titres : le domaine capacitaire d'abord la division cohérence capacitaire (COCA) conservant le contrôle des programmes spatiaux, le domaine budgétaire ensuite puisque le CIE ne sera pas doté en moyens financiers et n'exercera aucune prérogative sur  les budgets spatiaux, ces derniers restant sous le contrôle de la division plans programmation et évaluation (PPE), la Direction générale de l'armement qui , in fine, n'a juste gagné qu'un interlocuteur supplémentaire dans l'expression du besoin opérationnel et la conduite des programmes spatiaux d'armement, le CNES pour terminer qui a conservé, sans partage, son statut d'opérateur pour les satellites militaires et son activité de suivi de débris spatiaux et des retombées atmosphériques à risque.

Depuis 2010, le CIE avait fait l'objet de plusieurs inspections et audits, chacune pointant avec justesse ces limites, la dernière en date, de 2016 aurait pu permettre de gagner un peu de temps dans la réorganisation juste décidée par le Président de la République, mais la pression des grands barons de l'époque ( voir plus haut) a vite mis fin à des velléités de restructuration pourtant bien justifiées.

La création du commandement de l'Espace en septembre 2019 devrait mettre fin à la dispersion de ces activités stratégiques. D'autres ont déjà fait l'exégèse du document non classifié transmis par le Ministère des armées, je n'y reviendrais pas sauf pour en ressortir une phrase particulièrement importante : 'Ce grand commandement a vocation à regrouper les organismes militaires du domaine, actuellement dispersés, afin de garantir la cohérence des moyens et être en mesure de développer le vivier d'experts du milieu spatial et leurs parcours professionnels.

Avec de tels mots tous les espoirs sont permis même si j'aurais préféré y voir 'd'assurer le commandement 'à la place de 'garantir la cohérence'.

 Mais l'essentiel résidera dans la mise en œuvre de la décision quoi qu'il en soit et on sera vite fixés !

Les manques

Hors l'orientation générale détaillée ci-dessus, il n'y a aucune orientation précise en matière de gouvernance au quotidien, du moins ne sont-elles pas encore dévoilées dans un document grand public. Compte tenu de l'expérience du CIE il faudra un appui permanent du Ministère pour que DRM, DIRISI, PPE et COCA cèdent sur le sujet. Et c'est indispensable : à un arbitrage indépendant et objectif quant à l'emploi des ressources en soutien des opérations, à la capacité d'action rapide en cas d'évènement spatial non planifié, enfin à la perception du domaine spatial comme domaine d'action à part entière. Le CDE doit, une fois pour toutes, commander tous les satellites militaires.

Les points à surveiller

- Le choix du rattachement à l'Armée de l'Air pour en faire une Armée de l'Air et de l'Espace est compréhensible et d'une certaine façon logique, mais va nécessiter une vigilance particulière :

  • Sur le plan capacitaire : afin de s'assurer que tous les moyens nécessaires aux programmes spatiaux lui soient bien attribués, il conviendra de veiller à ce que des dispositifs de suivi des budgets spatiaux soient mis en place ;
  • Sur le plan des ressources humaines : la nouvelle ambition manifestée par la création du CDE ne sera pleinement aboutie que si un personnel formé et en quantité suffisante y est consacré. Il s'agira là aussi, pour l'Armée de l'air en particulier, d'un effort important et indispensable à initier le plus tôt possible ;
  • Sur le plan interarmées : il est possible que les autres armées, bien qu'utilisatrices se désintéressent du domaine spatial pour se recentrer sur leur cœur de métier. Ce serait regrettable, car certaines spécificités d'emploi opérationnel nécessiteront une contribution totalement interarmées.

- Le CDE devra se voir attribuer un rôle prédominant dans l'établissement d'une politique des ressources humaines ainsi que dans la gestion du personnel et des carrières. Il devra ainsi veiller à la constitution du vivier de compétences nécessaire à alimenter les postes de son tableau d'effectif dans la durée. Sur ce point également le soutien du Ministère sera indispensable pour faire plier la réticence des directions des ressources humaines de chaque armée.

- Déjà embarrassée par la création du CIE en 2010, la DGA aura sans doute du mal à gérer un CDE aux prérogatives notablement élargies. Elle pourrait trouver un soutien de circonstances avec la division COCA de l'EMA pour marginaliser le rôle de ce nouveau commandement dans le domaine des programmes et de la cohérence capacitaire.

- La coopération du CNES sera à suivre particulièrement, car elle sera déterminante pour le succès du CDE. La future composante 'toulousaine du CDE rassemblera les compétences civiles et militaires dans une logique gagnant- gagnant. Sa subordination au CDE central pourrait être analysée comme une perte pour le CNES, elle est cependant indispensable pour doter la France de l'outil de souveraineté adéquat, à l'instar des États-Unis, de la Russie, de la Chine, de l'Inde ou même de l'Allemagne.

Et l'Europe ?

Si tout se passe bien avec la pleine coopération de tous les acteurs, la France devrait disposer dans quelques années, je l'espère, d'un outil de souveraineté spatiale performant et conforme à son statut.

À court terme, cette initiative pourrait embarrasser certains pays européens :

  • L'Allemagne, car elle ambitionne d'occuper un bon rang parmi les puissances spatiales militaires, au moins au niveau de celui de la France ;
  • L'Italie qui a également consenti un effort important pour développer des programmes spatiaux militaires d'observation et de Télécommunications
  • L'Union européenne qui se débat depuis quelques années avec un programme de SSA qui n'a jamais vraiment démarré et qui est encore très loin sur le plan conceptuel
  • Et certains autres sans aucun doute ...

En effet, il s'agira, pour ces entités, de réagir rapidement en, sinon créant une entité nationale comparable au CDE, au moins manifester publiquement leur intérêt pour le domaine. Faute de quoi, elles laisseraient la France en pointe sur le plan international.

À plus long terme, le CDE français, suivi par un CDE Allemand voire par un CDE Italien pourrait, par imitation inspirer enfin un CDE Européen.

Compte tenu du besoin en moyens financiers, la création d'un CDE Européen doté d'une mission comparable à celle du CDE français, mais de capacités significatives d'opérations spatiales est la seule façon pour l'Europe et les pays européens de reprendre à leur charge et en pleine souveraineté la sécurité de leur composante spatiale civile ou militaire.

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