"Darwin, le père de l'innovation" (Pascal Picq)

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(Crédits : DR)
Tout changer ! Oui, mais quoi ? Par qui ? Comment ? Et surtout : pour quoi ? C'est à y répondre que s'emploieront, le 9 novembre, les prestigieux débatteurs du Forum Cnam-La Tribune. A cette occasion, La Tribune questionne quatorze personnalités qui changent le monde tous les jours. Aujourd'hui, entretien avec Pascal Picq, Paléoanthropologue et maître de conférence au Collège de France

LA TRIBUNE - « Nous ne vivons pas la fin du monde, mais l'entrée dans un nouvel âge stimulé par les réseaux, les intelligences connectées, et les changements d'environnement », jugez-vous. Quel moment de la Grande Histoire de l'économie et de l'entreprise traverse-t-on ?

PASCAL PICQ - Nous sommes au coeur d'une immense phase évolutive, provoquée par le réchauffement climatique ; l'effondrement des biodiversités naturelles et domestiques ; l'érosion des diversités culturelles ; les bouleversements démographiques ; une économie et des entreprises confrontées à des décisions politiques et sociétales qui s'évertuent à préserver les acquis d'une société déjà dépassée au risque d'étouffer les innovations nécessaires (le cauchemar de Schumpeter), et tout cela poussé par l'impact des NBIC [nanotechnologies, biotechnologies, informatique, sciences cognitives, NDLR] et de l'intelligence artificielle au risque d'en perdre notre humanité. Nous, les hommes, sommes les acteurs de ces changements. Nous n'en sommes pas toujours conscients, et encore moins de notre responsabilité envers les générations futures. Or, nous avons deux leçons à retenir de Darwin : d'une part nous vivons sur des adaptations du passé, d'autre part ce qui a fait notre succès ne suffit pas pour s'adapter au monde que nous avons contribué à bouleverser, et ce que nous faisons aujourd'hui contraint les possibilités des générations futures à édifier leur propre idée du progrès. L'évolution, ce n'est pas « que » le passé, mais la « descendance avec modification ». Nous continuons donc, comme les autres espèces, à coévoluer avec les autres organismes vivants, notamment les plus infimes.

À cette coévolution s'en ajoute une autre, propre à l'évolution humaine, depuis l'émergence du genre Homo il y a deux millions d'années en Afrique : la coévolution entre nos innovations techniques et culturelles, et notre biologie, que ce soit pour la sélection de nos gènes et/ou de leurs expressions. Cette deuxième coévolution n'a cessé de s'accélérer, pas de façon continue, mais marquée par des périodes de changements rapides : c'est le concept d'« équilibres ponctués » des théories de l'évolution.

Cela signifie que l'évolution ne procède pas de façon régulière et graduelle, mais par la succession de périodes de relative stabilité, voire d'évolution progressive, entrecoupées de périodes de changements rapides. J'ai identifié une dizaine de telles périodes, qui se rapprochent avec une accélération impressionnante. Il s'écoule presque deux millions d'années entre la première - Homo erectus et le feu - et la seconde - l'expansion de notre espèce Homo sapiens sur toute la planète il y a cent mille ans.

Ensuite, quatre-vingt-dix mille ans pour les inventions des agricultures... et aujourd'hui, seulement un demi-siècle entre la troisième et la quatrième révolution industrielle. Nous sommes en plein coeur d'une telle période, qui se cherche un nom : second âge des machines, posthumanisme, troisième ou quatrième révolution industrielle, cinquième cycle de Kondratieff/Schumpeter, ubérisation...

Ce qui nous amène à une troisième coévolution, qui commence seulement à se faire sentir : celle des NBIC...

Absolument. Elles pénètrent nos corps, des gènes aux neurones en passant par les organes et toutes sortes de prothèses. Et elles sont annonciatrices d'une nouvelle promesse : le transhumanisme. En comparant ces différentes périodes - Paléolithique supérieur, Néolithique, Antiquité, Renaissance, révolutions industrielles... -, on constate à chaque fois un même faisceau de facteurs : des techniques et des modes de communication inédits, qui entraînent des changements dans le commerce, les monnaies, les moyens de production, les transports, les arts, le statut des femmes, les conceptions du monde, les moyens de procréation, la médecine, les attitudes autour de la mort, les rapports entre les anciens et les nouveaux acteurs sociaux, de nouvelles formes d'expression politique et de gouvernance, l'éducation et, bien sûr, dans la vision de ce qu'est la nature et dans les rapports avec elle (contrat naturel).

Et les manifestations donnent une liste à la Prévert : NBIC, NTIC, crowdfunding, blockchain, mariage pour tous, contrôle sur la procréation et la mort, MOOC, imprimantes 3D, âges de la vie (cinq générations impactées par des environnements technologiques différents vivant ensemble ; BB, X, Y, Z...), reverse mentoring (les jeunes apprennent aux seniors), rôles économique et politique croissants des femmes, et nouvelle conscience de ce que sont la nature et les mondes de demain. Quels sont les nouveaux acteurs de ce monde ? Une poignée d'entrepreneurs de la Silicon Valley ont mis sur le marché des appareils aux usages non limités qui, dans nos mains, modifient notre monde. Nous en sommes les agents !

Steve Jobs disait : « I'm going to change the world », mais il n'a jamais dit comment. Ce sont nous, les milliards d'humains qui avons pris en main ces appareils et avons tapé du doigt dessus, qui avons changé ce monde. Nous en sommes les acteurs plus ou moins conscients. Et ça, c'est parfaitement darwinien : un processus de variation/sélection qui n'est inscrit dans aucun projet de société. Comme dans la conception darwinienne la plus orthodoxe de l'évolution, de petites actions donnent de grands changements. On comprend le désarroi du politique et d'une partie des acteurs sociaux sur l'avenir de nos sociétés.

Propos recueillis par Denis Lafay

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Liste des entretiens TOUT CHANGER !

  • DARWIN, PÈRE DE L'INNOVATION par Pascal Picq
  • RÉENCHANTER LA DÉMOCRATIE par Alain Touraine
  • RÉAPPRENDRE A OSER LE RISQUE par Nicolas Baverez
  • REPENSER L'ÉTAT par Michel Wieviorka
  • L'HEURE DE CHANGER DE CIVILISATION par Edgar Morin
  • L'ENTREPRISE LE PRISME PHILOSOPHIQUE par  Roger-Pol Droit
  • DU BONHEUR À L'ÉCOLE ! par Olivier Faron
  • LA LAÏCITÉ SANS CONDITIONS MÊME DANS L'ENTREPRISE par Abdénour Aïn-Saba
  • LA SOCIÉTÉ AU RÉVÉLATEUR DE LA JUSTICE par Eric Dupond-Moretti
  • PLAIDOYER POUR UNE NOUVELLE EUROPE par Jean+Maris Cavada
  • LES MÉDIAS, SYMPTÔMES DE LEUR ÉPOQUE par Dominique Wolton
  • LE PROGRÈS SCIENTIFIQUE, JUSQU'OÙ ? par Serge Guérin
  • LES VOIES VERS L'ACCOMPLISSEMENT DE SOI par Cynthia Fleury
  • AUX RACINES DE L'ACTE CRÉATEUR par Cédric Villani

FORUM TOUT CHANGER, LE 9 NOVEMBRE AU CONSERVATOIRE NATIONAL DES ARTS ET MÉTIERS DE PARIS, programme et inscriptions sur latribune.fr

Forum TOUT CHANGER !

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Commentaires
a écrit le 02/11/2016 à 7:59 :
Quelle innovation pour une personne qui nous traite de singe .Le progrès est arrivé à ses limites, et ces changements dont vous parler nous signalent que la fin de l'humanité est proche.Toute l'intelligence humaine ou artificielle ne peuvent arrêter ça,car la nature est devenue vulgaire à cause de l'homme .La seule solution et qui est impossible à réaliser est que l'humanité entière doit changer de comportemnt
a écrit le 02/11/2016 à 0:09 :
Respect pour les travaux de l'anthropologue, mais le darwinisme appliqué à l'économie et au social laisse Très sceptique. L'évolutionnisme défendu par l'auteur donne ceci : "une société sommée de s'adapter au monde qu'elle transforme ...des décisions politiques qui s'évertuent à conserver les acquis d'une société dépassée (donc vive la loi travail ?) ...trop de contraintes administratives et fiscales contre la culture entrepreneuriale ( vive le marché) ...les référendums, la déshérence de nos démocraties " ! Une conception binaire qui caractérise un Occident darwinien face à l'Est Lamarckien (non l'espérance de vie en Russie ne diminue pas, elle progresse depuis qq années, voir E.Todd). Quelle adaptation aux crises sociales, écologiques, qui s'aggravent ? L'Anthropocène caractérise l'époque à partir de laquelle les activités humaines ont eu un impact fort sur l'écosystème terrestre ( + de 50 % des espèces sauvages disparues en 40 ans), quels substituts aux ressources extractives ? (les entreprises s'en occupent aux pôles), à quand le prochain crash financier ? Le marché pourvoira,on s'adaptera. A moins qu'une météorite remette les compteurs à 0 .
a écrit le 01/11/2016 à 13:30 :
Si nous ne sommes plus des Cro-Magnons, c'est grace à l'énergie. Qui en parle???

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