Dérèglement climatique : retour à l'âge de bronze ou priorité aux ressources locales et régionales ?
Philippe Naccache, Julien Pillot et Serge Guérin

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De la Chine aux Etats-Unis en passant par l'Europe, les mesures protectionnistes sont brandies comme le moyen infaillible de renouer avec une souveraineté économique et stratégique, souvent plus fantasmée que réelle, tandis que se multiplient les discours politiques favorables à la réindustrialisation. Les tensions géopolitiques poussent également à choisir plus étroitement ses partenaires commerciaux et stratégiques, consacrant une forme nouvelle de « commerce entre amis ». Ce ralentissement des échanges internationaux et du multilatéralisme est souvent discuté entre économistes selon le seul prisme des effets attendus sur la croissance, entre renoncement aux avantages comparatifs offerts par la mondialisation d'un côté, et stimulation ou préservation de l'emploi promis par les mesures protectionnistes de l'autre. Il nous semble pourtant que cette lecture devrait être sinon dépassée, au moins complétée, par une troisième dimension : les risques environnementaux.
Un parallèle, certes imparfait, pourrait être tracé avec la fin de l'âge du bronze telle que décrite par Eric H. Cline dans son ouvrage « 1177 avant J.-C. Le jour où la civilisation s'est effondrée ». L'historien y décrit une situation dans laquelle les grandes civilisations du pourtour méditerranéen (Minoens, Hittites, Égyptiens...) vivaient dans un monde très connecté au sein duquel les échanges diplomatiques et économiques étaient innombrables et ont perduré jusqu'à l'effondrement de ces civilisations. Les causes de celle-ci ? Un enchevêtrement de décisions humaines, mais également un changement de climat qui se traduisit par des sécheresses et des famines. C'est cet effondrement qui finira par déboucher sur la reconstruction d'un monde recroquevillé et déconnecté...
Or, si notre situation contemporaine est naturellement différente à plus d'un titre, nous aurions tort de penser que nos sociétés et nos économies sont moins fragiles que celles de l'âge de bronze du bassin méditerranéen. Le dérèglement climatique va, en effet, générer une hausse continue des événements extrêmes sources de pertes directes localement. Mais aussi des pertes indirectes le long des chaines de valeurs qui sont fortement mondialisées. C'est ce que montre la récente étude parue dans Nature conduite par Yida Sun, laquelle établit que la recrudescence d'événements climatiques extrêmes constituera la première cause de chute du PIB mondial à l'horizon 2060, devançant les problèmes de productivité ou de santé. La faute aux interconnexions et interdépendances mondiales qui rendent les économies « solidaires » les unes des autres. Quand un tsunami met durablement offline une méga-usine de semi-conducteur en Asie, que des mega feux déciment des milliers d'hectares de forêts, ou que des inondations dévastent des champs entiers de récoltes, c'est l'ensemble de l'économie mondiale, et notamment occidentale, qui est affectée. Face au dérèglement climatique, bien loin d'être en compétition les unes avec les autres, les économies forment plutôt un écosystème de type « communauté de destin ». Et cet écosystème est bien plus fragile qu'il n'y paraît.
Face à ce constat, il est par conséquent nécessaire de considérer les questions environnementales comme indépendantes de nos choix et de nos croyances sur les vertus réelles ou supposées du libre-échange. La réalité physique qui s'impose à nous n'a cure de nos dogmes économiques. Si nous voulons assurer une forme de prospérité et de développement aux populations européennes à moyen terme, il est urgent de redéfinir certaines priorités. À commencer par le fait de privilégier - à chaque fois que cela est physiquement et techniquement possible - des modèles économiques, une production industrielle et des innovations qui s'appuient sur les ressources locales et régionales et ce, pour pallier les fragilités à venir des sources d'approvisionnement externes. Bien que de tels choix dégraderaient très certainement nos résultats économiques sur le moyen terme, ils nous paraissent à ce jour, et à périmètre technologique constant, les seuls à même de préparer l'avenir de notre Continent. Et à donner, enfin, un sens et un élan commun aux efforts réclamés par la transition environnementale.
Philippe Naccache, Julien Pillot et Serge Guérin