Élections régionales et départementales : un drôle de scrutin à l’épreuve de l’abstention

ANALYSE. Tout l’édifice électoral se décline exclusivement à partir de l’élection présidentielle : les autres scrutins se voient réduits à l’état d’annonces ou de répliques plus ou moins directes de celle-ci. Par Claude Patriat (*)

8 mn

(Crédits : Hannah Mckay)

L'été surgit avec quelques jours d'avance. Timidement, mais sûrement, le monde de la culture retrouve ses couleurs, et remonte ses estrades : le monde politique aussi qui, les 20 et 27 juin, va faire procéder au renouvellement de tous ses conseils départementaux et régionaux.

Mais ce rendez-vous qui pourtant s'inscrit dans un calendrier électoral fermement établi afin de garantir le contrôle démocratique, ne semble susciter ni passion ni même intérêt chez les électeurs qui rêvent d'une trêve de délassement.

À quelques jours du vote, moins de la moitié sont décidés à participer. 2015 avait déjà placé la barre très bas, avec une abstention de 50 % aux régionales. On semble se rapprocher cette fois des 60 % pour le premier tour ! La scène électorale prend la saveur amère d'un théâtre d'ombres.

Trompe-l'œil électoral

Certes, dans cette indifférence aux urnes, il y a le moment choisi : le scrutin apparaît à contre-temps. Après un an et demi de crise sanitaire, l'heure est à la détente et à la distraction. À ce besoin de vacances s'ajoutent les conditions étranges de préparation des élections : une campagne sans relief, amortie par le caractère progressif du déconfinement, un décalage des enjeux proprement territoriaux et des attentes générales du moment.

Agitée par un système médiatique maintenu en surchauffe sous la pression des réseaux sociaux, l'atmosphère du moment semble saturée de préoccupations très éloignées du périmètre électoral concerné. Ni la santé, ni la sécurité ne relèvent des compétences régionales ou départementales.

Et, pour enfoncer le clou de cette mise au clou du local, l'enjeu de la présidentielle 2022 installe un écran épais devant les réalités. Alors même que ces élections auraient dû être l'occasion d'apprécier le bilan de la réforme territoriale de 2015, un silence pesant sur cette délicate question se fait chez la plupart des candidats afin de ne fâcher personne. Il aurait pourtant été intéressant de faire démocratiquement le bilan de la fusion des régions, dont l'objectif était à la fois de rendre ces collectivités plus attractives et moins coûteuses.

La peur, stimulant miracle de l'électorat

Ici et là, dans leurs documents de propagande, on tente bien d'intégrer des éléments précis : les sortants notamment ne manquent pas d'égrener leur bilan (forcément globalement positif). Cela reste toutefois assez anecdotique et ce n'est pas de là qu'on attend la mobilisation d'électeurs défaillants.

Appuyés par des médias en quête de buzz et peu intéressés par la vie locale, les responsables politiques de tout horizon sortent du cadre institutionnel pour se situer dans un décor extérieur et tenter de se placer sur le terrain des grands sujets d'inquiétude des Français : la sécurité et la santé.

Le stimulant miracle espéré de l'électorat, c'est la peur. La peur, de l'étranger, de l'insécurité, du lendemain, pour un Rassemblement national qui en fait sa nourriture de base...

Et pour les autres, la peur de voir ce même RN s'installer aux commandes de régions : faire barrage à celui qui depuis les européennes est devenu le premier parti de France, apparaît comme le moteur central du débat politique.

La question est alors déplacée : elle n'est plus « votez pour ma liste qui vous offre les meilleures propositions pour notre région ! », mais « votez pour nous qui sommes les seuls à pouvoir faire rempart au RN ! »

Ainsi, les vieux partis de gouvernement, bousculés ou éclatés par l'élection d'Emmanuel Macron en 2017, espèrent sauver par inertie leurs bastions locaux, qui seuls leur permettent de donner l'illusion qu'ils survivent. Derrière le paravent de la résistance au parti de Marine Le Pen, c'est une autre partie qui se joue, en vue de la reconquête du pouvoir politique perdu.

De la fêlure à la fracture démocratique

Il y a donc à l'œuvre quelque chose comme un détournement de sens électoral sur ce point. Les collectivités régionales et départementales se trouvent instrumentalisées dans un combat qui a peu à voir avec la décentralisation.

L'affaire et d'autant moins innocente qu'elle n'est pas accidentellement apparue : elle s'inscrit dans une évolution de plusieurs décennies au cours de laquelle certains ressorts de notre démocratie se sont fatigués, voir brisés, comme le vote.

Appauvrir le débat politique local, sans s'attaquer aux causes profondes, n'est peut-être pas la meilleure voie pour réveiller l'esprit civique de Français lassés d'avoir à voter contre plutôt que pour quelqu'un. Depuis une vingtaine d'années, un chiasme s'est installé dans la perception du processus de désignation des gouvernants : choisir et élire sont dissociés, le choix se réduit à éliminer celui (ou ceux) que l'on ne veut pas.

D'où, au fil du temps, une lassitude des électeurs qui désertent les urnes et perdent confiance dans leurs représentants. C'est tout notre système représentatif qui vacille sous les coups de ce qu'on a pu appeler une démocratie de l'intermittence.

Cette asphyxie électorale est aggravée par la rigidification extrême de notre système politique depuis que le couple Chirac-Jospin a tragiquement durci la présidentialisation par l'instauration du quinquennat et l'inversion du calendrier, plaçant les élections législatives après la présidentielle.

Désormais, tout l'édifice électoral se décline exclusivement à partir de l'élection présidentielle : les autres scrutins, européens ou territoriaux, se voient réduits à l'état d'annonces ou de répliques plus ou moins directes de celle-ci. L'échelle du temps électoral a perdu ses barreaux et toute l'horloge des élections locales se trouve décalée par les avatars du leadership présidentiel.

Tumultueuse inertie

Entre des électeurs qui ont la tête ailleurs et des partis qui pensent à autre chose, le scrutin régional prend un caractère énigmatique. Le taux exceptionnel d'abstention prévu rend aléatoires les prévisions rigoureuses : un déplacement supplémentaire de 2 à 3 % peut modifier profondément la donne lorsque les écarts en voix (et non en pourcentages) sont étroits du fait de la très faible mobilisation ; et les seconds tours comportent une forte marge d'incertitude.

Toutefois, en combinant les résultats de 2015, les facteurs contradictoires que nous avons relevés, les différents sondages, on peut émettre les quelques hypothèses suivantes.

D'abord, et cela pourrait être le cas dans sept régions continentales sur douze, tout laisse entrevoir une reconduction des majorités en place, le rejet du RN et la forte abstention leur conférant une manière de prime au sortant : Île-de-France, Auvergne-Rhône-Alpes, Occitanie, Hauts de France, Normandie, Pays de la Loire, Nouvelle-Aquitaine.

Cette inertie dominante peut en revanche être contredite.

Indécisions et déchirements

En PACA, d'abord, ou le poids traditionnellement dominant du RN conduit par le transfuge des Républicains Thierry Mariani risque d'être mal compensé du fait des déchirements de la droite et de la perméabilité des électorats ; même questionnement, mais moins accentué du fait d'enjeux infrarégionaux, pour la région Grand Est.

Deux régions à dominante rurale, Bourgogne Franche-Comté (BFC) et Centre-Val de Loire apparaissent particulièrement indécises : depuis 2015, une triangulation enferme dans un écart minimal droite, gauche et Rassemblement national.

Il y a six ans déjà en BFC, droite, gauche et RN se tenaient entre 32 et 34 %, et l'on avait frisé, malgré la prime à la liste arrivée en tête, l'absence de majorité en sièges. Or toutes les projections des sondages confirment que l'on stagne dans ces mêmes eaux troubles. Avec des éléments aggravants : la gauche avance divisée, les écologistes ayant choisi de se compter ; la droite est tiraillée entre une liste LR qui a choisi une ligne tournée vers son flanc extrême dans l'espoir de mordre sur le pré carré du RN, et une union avec la majorité présidentielle.

C'est donc un futur deuxième tour pour le moins dangereux qui se profile, tant les mouvements de report s'y annoncent acrobatiques.

C'est Julien Gracq qui notait dans Le rivage des Syrtes, en parlant du silence et de l'immobilité qui précède interminablement la bataille :

« Ce n'est peut-être pas une bonne chose que les choses restent toujours ce qu'elles sont. »

The Conversation ______

(*) Par Claude Patriat, Professeur émérite de Science politique Université de Bourgogne

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

8 mn

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Commentaires 4
à écrit le 21/06/2021 à 17:48
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Bref! L'abstentionniste n'est qu'un Gilet Jaune confiné!

à écrit le 20/06/2021 à 11:34
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Qui comprend pourquoi nous avons besoin de 1700 conseillers régionaux pour organiser et gérer nos collèges et lycées, et discuter contrats avec la SNCF? Pas moi! Nous avons un problème d'organisation, et je ne trouverais pas choquant que les décision...

à écrit le 20/06/2021 à 10:54
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Avec les mesures sanitaires et un double passage aux urnes c'est loin d'être un plaisir... il faudra bien donner une signification a l’abstentionnisme!

à écrit le 20/06/2021 à 10:23
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Merci beaucoup de sortir du schéma habituel d'analyse politique pour prendre un peu plus de recul et constater de ce fait l'ampleur des dégâts du système électoral incarnant à cause de ses gros réseaux et de ses tout petits intérêts, le conservatisme...

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