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Espagne: la division en héritage

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Nicolas Klein

Publié le 21 décembre 2015 à 09:35 - Mis à jour le 21 décembre 2015 à 09:47

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Qui gouvernera l'Espagne? Le scrutin du 20 décembre laisse à Madrid un parlement "à l'italienne", où des combinaisons devront être trouvées. Au delà, les élections témoignent de la division du pays. Par Nicolas Klein, doctorant en espagnol à l'université d'Aix-Marseille

C'est sans doute le tweet qui résume le mieux cette soirée électorale en Espagne : « Nous avions peur d'être comme la Grèce, nous voilà devenus comme l'Italie ! »
Dimanche, les Espagnols ont été appelés aux urnes pour renouveler 350 députés et 208 sénateurs. Dans un contexte de crise économique, de défi sécessionniste en Catalogne et d'émergence de nouvelles forces politiques, les électeurs se sont massivement dirigés vers les bureaux de vote avec plus de 73 % de participation (contre 71 % il y a quatre ans). Les sondages le prédisaient tous et ils ne se sont pas trompés sur ce point : le visage du nouveau parlement a profondément changé et le bipartisme est véritablement atteint.

Parti populaire et Parti socialiste : les grands perdants de la soirée ?

Le Parti populaire de Mariano Rajoy perd sa majorité absolue, passant de presque 45 % des voix à environ 29 % - ce qui se traduit par une chute de plus de 60 élus à la chambre basse (123 députés contre 186). Le PSOE connaît un sort apparemment moins dur avec plus de 22 % des bulletins exprimés en 2015 contre presque 29 % en 2011. Pourtant, il réalise le pire score de son histoire dans la démocratie espagnole avec 90 députés contre 110 lors de la dernière législature. S'ils restent majoritaires en nombre de sièges, les deux partis « historiques » cumulent moins de 50 % des voix. Un bouleversement.

Les conservateurs arrivent en tête dans presque toutes les communautés autonomes (exception faite du Pays basque, de la Catalogne, de l'Andalousie et de l'Estrémadure) mais ils n'ont plus leur avenir entre leurs mains. Mariano Rajoy pourrait très bien ne pas être reconduit à la tête du gouvernement. Le parti de Pedro Sánchez ne peut guère pavoiser car ses résultats sont franchement mauvais. Il ne parvient pas à voler la vedette aux conservateurs. Pire encore : il est nettement distancé dans la Communauté de Madrid, en Galice ou dans la Communauté de Valence. En Andalousie, fief socialiste historique, la puissante présidente régionale, Susana Díaz, laisse les conservateurs s'en sortir avec deux provinces sur huit et n'a que trois sièges d'avance sur le PP.

Podemos transforme l'essai, Citoyens s'installe


La remise en cause du bipartisme est l'œuvre des deux étoiles montantes de la politique espagnole : la gauche « radicale » de Podemos, qui atteint le très bon score de 20,6 % (69 députés) et le centre-droite de Citoyens qui s'installe au niveau national (13,9 %, 40 députés). Les listes de Pablo Iglesias font mieux que ce que les derniers sondages leur promettaient tandis que celles d'Albert Rivera déçoivent quelque peu. En une poignée de mois, cependant, les deux leaders parviennent à modifier un panorama parlementaire que l'on croyait immuable.

Podemos crée en particulier la surprise en Catalogne et au Pays basque, devenant dans les deux cas, à travers ses « marques » locales, la première force. Pablo Iglesias et les siens se renforcent aussi dans la région de Valence, en Navarre et en Galice. Il s'agit d'un succès que l'on ne peut sous-estimer.

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Un pays ingouvernable ?

Mais l'on ne peut non plus le surestimer. Dans sa première conférence de presse après l'annonce des résultats, Pablo Iglesias se réjouissait du changement voulu par les Espagnols, affirmant que les résultats du scrutin rendaient « urgente et indispensable » (inaplazable e imprescindible) une série de réformes constitutionnelles dans un sens plus social. Il va pourtant lui falloir construire une majorité pour parvenir à ses fins. Et c'est loin d'être gagné : même en coalition avec le PSOE, il manquerait 17 élus à cette plateforme pour gouverner en majorité. Le constat est identique du côté du PP et de Citoyens, avec 13 sièges de moins que la majorité absolue.

Les spéculations vont bon train. Avec qui s'allier pour former un gouvernement ? Une grande coalition PP-PSOE ? Personne n'y croit. Une alliance PSOE-Podemos-Citoyens ? Albert Rivera en a écarté la possibilité durant la campagne et tous devraient céder sur d'importantes parts de leur programme. Une coalition PSOE-Podemos avec l'appui de formations régionales minoritaires ? Oui, mais lesquelles ? La Gauche républicaine de Catalogne et Démocratie et Liberté (nouvelle formation d'Artur Mas), qui prônent ouvertement la sécession de la Catalogne ? Ce serait un très mauvais signal envoyé à la majeure partie du peuple espagnol. Avec le Parti nationaliste basque, les séparatistes basques de Bildu et la Gauche unie (qui s'écroule lors de ce scrutin) ? Ce serait encore insuffisant (169 sièges) !

Un parlement à l'italienne

C'est donc à un parlement à l'italienne auquel nous avons affaire, avec d'âpres négociations en vue. Le roi, qui doit proposer le nom d'un président du gouvernement au parlement après consultation des forces en présence, est face à un casse-tête.
Il faut ajouter à tout cela la majorité absolue très probable du Parti populaire au Sénat, chambre qui aurait alors la capacité de bloquer toute réforme constitutionnelle proposée par une éventuelle majorité de gauche au Congrès des députés.

L'affaissement du vote nationaliste

L'autre leçon que l'on peut tirer de cette soirée électorale, c'est l'affaissement des listes nationalistes basques et catalanes. Dans le premier cas, le Parti nationaliste basque gagne un siège par rapport à 2011 mais Bildu en perd cinq, soit un total de 8 députés contre 12 il y a quatre ans. En Catalogne, Artur Mas subit un camouflet : il passe de 16 élus avec CiU à 8 députés avec Démocratie et Liberté. Si la Gauche républicaine de Catalogne récupère une partie des voix de la Candidature d'Unité populaire (qui ne se présentait pas) et triple son score (de 3 à 9 élus en quatre ans), elle ne permet pas aux nationalistes catalans de creuser l'écart puisqu'ils laissent filer deux sièges en cumulé.
Le vote nationaliste est en perte de vitesse, ainsi que l'exprimaient les élections régionales anticipées en Catalogne en septembre dernier.

Au-delà du parlement, un pays divisé

Le nouveau parlement a deux mois pour trouver une solution à ce qui ressemble à une impasse. Au-delà de ce délai, il sera dissous et de nouvelles élections seront organisées.
Au-delà de cette division dans le scrutin et la répartition en sièges, c'est la division de tout un pays que les Espagnols reçoivent en héritage. Podemos triomphe dans les grandes villes et dans l'Espagne périphérique (Catalogne, Pays basque, Galice, Communauté de Valence, Navarre) mais le bipartisme classique et les conservateurs continuent à s'imposer dans le centre ainsi que dans les villes plus modestes et les campagnes.
Espagne urbaine, Espagne rurale, Espagne centrale, Espagne périphérique : autant d'Espagnes qui se sont exprimées et qui sont parfois en fort désaccord.

Nicolas Klein

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