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Espagne : vers un blocage systémique ?

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Nicolas Klein

Publié le 27 septembre 2016 à 09:58 - Mis à jour le 27 septembre 2016 à 13:06

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L'Espagne, sans gouvernement depuis huit mois, sera-t-elle un jour clairement gouvernée? A court terme, on peut en douter. Par Nicolas Klein, doctorant doctorant en espagnol à l'université d'Aix-Marseille

Voici huit mois que l'Espagne est sans gouvernement en exercice, que Mariano Rajoy et les quelques ministres qui lui restent ne font qu'expédier les affaires courantes, que se succèdent les élections générales et les tentatives d'investiture infructueuses, que les partis politiques ne parviennent pas à se mettre d'accord et que le pouvoir central donne une impression d'impuissance. Après Pedro Sánchez au début du mois de mars, c'est le président du Parti populaire qui s'est vu barrer la route de La Moncloa (qu'il n'habite pour le moment qu'à titre provisoire) au début du mois de septembre. Or, si le bloc constitué par les conservateurs, les centristes du parti Citoyens et les régionalistes de la Coalition canarienne (170 sièges sur les 176 nécessaires) n'a pas obtenu la confiance d'une majorité des députés, l'on voir mal comment le Parti socialiste ouvrier espagnol et Podemos (156 sièges ensemble) pourraient y parvenir.

L'illusion de la coalition de gauche...

C'est en effet l'une des principales problématiques du Congrès des députés - la chambre basse des Cortes. Certains commentateurs ont fait valoir après les dernières élections générales (26 juin 2016) qu'une majorité d'Espagnols n'avait pas voté pour Mariano Rajoy (ce qui est mathématiquement exact) et que le « bloc de gauche », bien qu'affaibli, conservait une majorité absolue en sièges. Ce dernier constat est non seulement faux (l'ensemble des partis de gauche ne regroupe « que » 167 sièges) mais également fallacieux. Qu'est-ce qui rapproche, en effet, le PSOE social-libéral de Podemos (qui dit vouloir s'inspirer de la social-démocratie des années 80), de la Gauche républicaine de Catalogne (dont la seule revendication nationale est l'indépendance de la région) ou de Bildu (gauche « radicale » basque qui poursuit un but similaire) ? Après les élections du 20 décembre 2015, Pedro Sánchez (premier secrétaire du PSOE) et Pablo Iglesias (premier secrétaire de Podemos) n'avaient même pas réussi à s'entendre sur un programme commun, chacun rejetant la faute sur l'autre. Pourquoi en serait-il autrement aujourd'hui ? Les querelles d'égo compliquent aussi la formation d'une éventuelle coalition.

Par ailleurs, pour parvenir à une majorité de 176 sièges, un bloc formé par le PSOE et Unidos Podemos devrait pouvoir compter sur l'adhésion ou l'abstention de 20 autres députés au minimum. Le recours aux séparatistes catalans (ERC et Convergence démocratique de Catalogne) voire basques (Bildu) serait indispensable et le prix à payer pour l'Espagne serait très cher. Le gouvernement qui sortirait d'une telle coalition (qu'Alfredo Pérez Rubalcaba, ancien secrétaire général du PSOE, appelle à juste titre « coalition Frankenstein ») serait très faible, notoirement instable (plus une alliance compte de membres, plus elle est à la merci de dissensions internes) et devrait accorder l'organisation d'un référendum sur l'indépendance en Catalogne. Ce serait une claire violation de la Constitution, de la souveraineté de l'ensemble du peuple espagnol et des promesses de campagne des socialistes.

... et l'illusion de la coalition de droite

Ces dernières semaines ont aussi démontré que le « bloc de droite » formé par Mariano Rajoy et par le président du parti Citoyens, Albert Rivera, était loin d'être solide. C'est au prix de négociations compliquées (qui ont abouti à un pacte creux) que les deux formations sont tombées d'accord. Lors des débats qui ont précédé le vote d'investiture, le chef de file des centristes a eu des mots durs à l'égard de son homologue conservateur... alors qu'il s'était engagé à le soutenir lors du scrutin.

Par ailleurs, la voix d'Ana Oramas, seule députée nationale de la Coalition canarienne, a été chèrement vendue puisque les conservateurs ont dû faire toute une série de concessions aux régionalistes insulaires. Comment le Parti populaire pourrait-il alors être crédible lorsqu'il affirme ne plus rien vouloir céder aux nationalistes catalans ou basques ?

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Un gouvernement ? Pour quoi faire ?

Nombreux sont ceux, à gauche comme à droite, qui ont évoqué l'idée : après tout, un gouvernement, pour quoi faire ? Les indicateurs économiques continuent de s'améliorer et la vie des Espagnols n'est pas bouleversée depuis le 20 décembre 2015. Les libéraux y voient même un moyen d'empêcher le gouvernement d'engager des dépenses supplémentaires.

Il est vrai que le quotidien de nos voisins ibériques n'est pas subitement devenu un enfer en l'absence de gouvernement en exercice. L'on se dit même que, vu les nouvelles coupes budgétaires réclamées par la Commission européenne, mieux vaut que les ministres n'aient pas les mains libres. Cette façon de voir oublie néanmoins des facteurs fondamentaux. En l'absence de gouvernement de plein droit, le pouvoir central espagnol continue de s'affaiblir dangereusement, tandis que les forces centrifuges (surtout en Catalogne) en profitent pour poursuivre leurs basses œuvres. Par ailleurs, quelle crédibilité peut avoir Mariano Rajoy sur la scène internationale ? Et quelle image l'Espagne donne-t-elle d'elle-même à l'international, entre les élections à répétition et les chamailleries politiciennes ?

Des élections, des lois et des réformes

La solution à ce blocage parlementaire va être malaisée à trouver. Face aux difficultés de négociation et aux guerres de personnes, de troisièmes élections générales semblent offrir à première vue une issue possible. Elles seront automatiquement convoquées pour le 25 décembre (ou une semaine avant, si les députés en décident ainsi) dans le cas où aucun gouvernement ne pourrait être formé au 31 octobre à minuit. Cette nouvelle dissolution (la troisième en moins d'un an) résonnerait cependant comme un formidable aveu d'échec de la part de tout le monde politique espagnol, qui a déjà perdu la confiance qu'il pouvait inspirer aux électeurs. Les institutions continueraient à fonctionner normalement mais dans l'indifférence totale, voire dans le rejet et le dégoût des citoyens.

D'ailleurs, rien ne dit que ce nouveau scrutin permettrait de dégager des majorités plus claires, bien au contraire. Les sondages dont nous disposons aujourd'hui (et dont il faut évidemment se méfier) donnent quelques sièges en plus pour le PP, quelques autres en moins pour le PSOE et Citoyens ainsi qu'une certaine stabilité pour Podemos. Aucune alliance à deux partis (en dehors de la grande coalition socialistes-conservateurs, dont Pedro Sánchez ne veut pas) ne serait suffisante. Le blocage continuerait encore durant plusieurs mois, sans que l'Espagne ne soit à l'abri de quatrièmes, voire de cinquièmes élections générales.

L'actuelle loi électorale espagnole, jugée peu représentative et injuste par certains (dont Podemos et Citoyens), favorise pourtant un certain émiettement des sièges au Parlement, ce qui contribue à rendre le pays ingouvernable. Ceux qui veulent la réformer pour permettre l'accès à la chambre basse d'encore plus de formations préparent ainsi un chaos parlementaire. Pablo Iglesias devrait d'ailleurs y réfléchir à deux fois car cette loi électorale a sauvé Unidos Podemos le 26 juin : avec plus d'un million de voix perdues par rapport à 2015, la coalition a conservé un nombre de sièges identique (71 députés). Une telle réforme exigerait de toute façon l'aval d'une majorité des députés, ce qui est loin d'être gagné.

Le constat est encore pire pour la Constitution en vigueur, qui date de 1978. Fruit du consensus de la transition démocratique (1975-1982), elle ne peut être logiquement réformée en profondeur qu'au prix d'un accord très large. Trois cinquièmes ou deux tiers des députés et des sénateurs sont ainsi nécessaires selon le cas - autant dire qu'il s'agit d'une gageure. Tous sont d'accord pour modifier ce texte fondamental mais aucun parti ne partage les orientations de son voisin. Et quand bien même un accord serait trouvé qu'il faudrait ensuite demander leur avis aux Espagnols par voie référendaire. Lorsque l'on connaît les divisions croissantes entre les franges de l'électorat, l'on comprend vite que cette affaire est bien compliquée.

Il est donc manifeste que le blocage systémique en Espagne risque, sauf surprise majeure, de durer, avec des conséquences imprévisibles.

Nicolas Klein

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