Ethique et subsidiarité  : deux leviers pour un nouveau momentum technologique européen

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Le triple effet combiné de l'évolution de l'IA, des modèles d'affaires qui lui sont associés, et de la 5G va entraîner le retour d'un traitement local des données.
Le triple effet combiné de l'évolution de l'IA, des modèles d'affaires qui lui sont associés, et de la 5G va entraîner le retour d'un traitement local des données. (Crédits : Yves Herman)
IDEE. Comment l'Europe peut tirer profit de la future vague de données industrielles produites à l'ère de la 5G, alors que la compétition mondiale technologique est de plus en plus rude? La subsidiarité, qui caractérise l'identité de l'Europe, et son exigence éthique peuvent l'y aider. Par Victor Storchan, ingénieur en Machine Learning, ancien élève de Stanford, et Florian Ingen-Housz, Partner au sein d'Altermind (*)

Pour les start-ups « Tech » européennes à succès, l'UE constitue un immense marché de 500 millions de consommateurs. Pour autant, au fur et à mesure qu'elles s'internationalisent et ouvrent de nouveaux pays, ces jeunes entreprises découvrent une complexité structurelle à laquelle ne font pas face leurs homologues américaines lorsqu'elles veulent se développer dans un Etat voisin. En cause, une atomisation réglementaire, sociale et fiscale - sans même parler des différences linguistiques - entre les Etats-membres, qui constitue un « coût d'entrée » élevé ainsi qu'un frein au développement. Cette atomisation, consubstantielle au projet européen tout autant qu'à son inachèvement, contribue à expliquer pourquoi l'Europe n'a pas encore donné naissance à un GAFA.

Le défi de l'adoption du RGPD

L'adoption du RGPD a en outre été un défi additionnel pour les entreprises Tech, nombreuses, dont le modèle d'affaires s'appuie sur l'exploitation des données personnelles. Cette réglementation interdit, entre autres, l'utilisation des données à d'autres fins que celles pour lesquelles elles ont été initialement collectées. Or les techniques modernes d'IA tirent parti du croisement des données, et de l'apprentissage par transfert visant à réutiliser l'existant pour des tâches nouvelles. Les injonctions traduites dans le RGPD reflètent des concepts de philosophie politique tels que l'équité ou la responsabilité qui suscitent des débats bien au-delà du strict sujet des données personnelles. Ces débats ont donné lieu à des arbitrages - par exemple entre la justesse (fairness) des algorithmes et respect de la confidentialité - qui ne sont pas partagés par tous. L'Europe a choisi de défendre une éthique des données reposant sur l'émancipation de l'individu, se démarquant en cela nettement de la Chine et des Etats-Unis.

Se pourrait-il néanmoins que la subsidiarité - qui se trouve au cœur de l'identité de l'Europe - et son exigence éthique sur le sujet des données puissent incarner à elles deux, dans la décennie qui s'ouvre, les leviers d'un nouveau momentum technologique? Plusieurs raisons invitent à le penser.

Tout d'abord, les technologies de demain vont de plus en plus s'appuyer sur des infrastructures non plus centralisées, mais distribuées. Le triple effet combiné de l'évolution de l'IA, des modèles d'affaires qui lui sont associés, et de la 5G va entraîner le retour d'un traitement local des données. En effet, la majorité des données qui seront produites à l'avenir le seront par des entreprises, dans le cadre de processus automatisés ou par le truchement d'objets connectés (le fameux « Internet des Objets », IoT).  Cette montée en puissance de données dites « industrielles » va nécessiter des infrastructures de collecte et de traitement d'un genre nouveau. Les méga-fermes de données, apanage jusqu'à présent des Amazon, Microsoft et Google, subiront la concurrence d'infrastructures de stockage et de traitement de données décentralisées, et distribuées près des sites de production. Loin de fonctionner en vase clos, ces infrastructures locales seront mises en réseau, fédérées, tout en gardant, selon un principe de subsidiarité, un degré d'autonomie élevé pour les traitements quotidiens. Les géants industriels - et l'Europe, notamment l'Allemagne, en abrite encore légion - joueront un rôle majeur dans les spécifications et cahiers des charges de ces infrastructures de demain. A défaut d'un « GAFA » européen, une fédération d'acteurs émanant de l'industrie, des télécoms et des services IT pourraient donner naissance à l'infrastructure distribuée de demain.

De nouveaux modèles d'affaires

Ensuite, la crise sanitaire actuelle nous projette déjà dans un monde où les solutions collaboratives, reposant sur le consentement en matière de données, seront déployées à grande échelle. Le peer-to-peer tracing par Bluetooth, couplé à des technologies d'anonymisation poussées (comme l'encryption homomorphique), permet des calculs décentralisés, précis et sécurisés de bout en bout. De nouveaux modèles d'affaires, bâtis sur le consentement et la collaboration autour des données, doivent pouvoir émerger dans le sillage de cette réponse inédite à la crise. L'Europe et ses champions technologiques (on peut notamment penser à Orange) ont tous les moyens d'en prendre le leadership business et technologique.

Enfin, les approches participatives, qui s'appuient sur l'intelligence collective, doivent pouvoir permettre de dégager du consensus dans l'élaboration des algorithmes. La tentation est forte de penser que les enjeux éthiques ne s'appréhendent que dans la conception du code informatique. L'expérience a maintes fois démontré les lacunes de cette vision. Par exemple, lors du développement du nouvel algorithme d'allocation de reins pour la transplantation aux Etats-Unis, les enjeux de constitution des listes de demandeurs (contexte social) et de segmentation géographique (contexte environnemental) ont été cruciaux bien que ne faisant pas parti intrinsèquement de l'algorithme. Dans l'entreprise, et dans le débat public, cela se traduira par une gestion nouvelle d'un processus délibératif dans l'élaboration de la technologie, au-delà des seules équipes techniques.

La nouvelle Commission européenne a un rôle clé à jouer pour prolonger ces tendances par l'action politique. En encourageant notamment les acteurs européens, et en particulier les opérateurs télécoms, à faire émerger des infrastructures de collecte et de traitement des données locales et souveraines. Le primat au consentement et à la portabilité ainsi que la valorisation des données devront également être au cœur des stratégies de déploiement des modèles - il est intéressant de noter que les Etats-Unis semblent peu à peu se convertir à cette vision européenne sur les données, en atteste la mise en place du CCPA en Californie. Enfin, la Commission doit aussi soutenir la mutualisation des capacités de calcul et ainsi qu'un élan plurilatéral impliquant recherche académique, acteurs privées et gouvernementaux, dans l'esprit de l'appel de l'Université de Stanford pour un "National Research Cloud" aux Etats-Unis.

L'approche holistique de la Commission

Dans son récent livre blanc sur l'IA, la Commission revendique une approche holistique - à la fois stricte d'un point de vue réglementaire et pragmatique d'un point de vue business -  dans la création de valeur ajoutée par la technologie. Il s'agit maintenant pour elle d'aider l'Europe à tirer profit de la vague à venir de données industrielles produites à l'ère de la 5G, et ce à l'heure d'une compétition mondiale technologique qui a fait sienne la formule "the winner takes all". Au vu du volontarisme de la Commission en la matière, il y a des raisons d'être optimistes. Afin de faire advenir les transformations dont elle a besoin, l'Europe doit inventer les voies de son indépendance dans le contrôle des données. Elle a aujourd'hui l'opportunité de le faire en réactivant ce qui fait sa singularité : l'éthique et la subsidiarité.

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(*) le site : Altermind.

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Commentaires
a écrit le 20/04/2020 à 9:11 :
L'UE guidée par des aveugles et sourds, n'a jusqu'à présent tiré profit pour nos autres citoyens de rien du tout, on aimerait bien une preuve de l'existence de cette union économique des pays d'europe svp et ne plus avoir des prédictions qui en deviennent chaque fois plus grotesque.

"Moi à l'ENA j'ai appris que l'Europe était la meilleure et que la Guyane était une ile !"

"Tu feras un parfait président mon petit".

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