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Innovation deeptech : le grand bond en arrière ?

Marc Gillmann

Publié le 06 novembre 2024 à 07:59 - Mis à jour le 06 novembre 2024 à 11:20

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Le Quotidien Numérique

13 juin 2026

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OPINION. Les sociétés d'accélération de transfert de technologies (SATT) sont à présent reconnues pour leur professionnalisme ; elles deviennent progressivement une référence à l'étranger. Le retour sur investissement de leur action, tant sociétal qu'économique, est massif et bien documenté. Mais, dans un contexte budgétaire très dégradé, le gouvernement risque-t-il de saborder ces infrastructures de proximité essentielles à la croissance de demain ? Par Marc Gillmann, ancien Président exécutif de la SATT Conectus.

Alentis Therapeutics (amplification de traitements contre certains cancers), Treefrog Therapeutics (industrialisation de la production de cellules souches pour proposer de nouvelles solutions thérapeutiques au plus grand nombre), Exotrail (Newspace), voici un petit échantillon des quelques 900 startups créées par les 13 sociétés d'accélération de transfert de technologies (SATT) depuis 2015. Ces startups à fort contenu technologique, ces fameuses startups deeptechs, représentent les germes de la croissance et des emplois futurs, à condition que toute ou partie de leur phase d'industrialisation se concrétise en France. Ces startups incarnent aussi une multitude d'innovations, qui sont autant de propositions de solutions aux défis sociétaux d'aujourd'hui : produire mieux et avec un moindre impact environnemental, mieux vieillir, rester en bonne santé...

La bonne nouvelle, c'est que tous les acteurs académiques et de l'innovation, organismes de recherche, universités, mais aussi un nombre croissant de chercheurs et d'investisseurs, reconnaissent à présent l'utilité et le professionnalisme des SATT. Mais un petit nombre d'acteurs lorgne sur leurs financements et s'efforce de saper les fondements de ces infrastructures de proximité essentielles pour l'innovation technologique de notre pays.

À l'international, aussi, les SATT, qui ont à présent un peu plus de 10 ans d'ancienneté, sont devenues visibles et de plus en plus érigées en référence. C'est ainsi que nombre de délégations de haut rang, provenant de Tunisie, de Corée du sud et de plusieurs pays européens tels que l'Italie, ont fait part de leur intérêt pour le modèle SATT, qu'ils envisageraient de transposer dans leurs territoires. Le modèle SATT présente en effet trois caractéristiques originales, qui expliquent son efficacité :

  • constitution sous forme d'entreprise pour apporter agilité et rigueur d'exécution,
  • mutualisation des compétences pour servir un bassin académique délimité,
  • financement de long terme apporté par l'État pour investir de manière sélective dans des programmes de maturation technologiques issus d'inventions académiques.

La valorisation de la recherche est un métier passionnant et noble. Il s'agit de donner corps à des premiers résultats scientifiques et d'identifier une application concrète pour donner vie à ces découvertes. Les programmes de maturation qui sont construits et pilotés par les SATT répondent à un impératif : démontrer la possibilité de passer à l'échelle industrielle tout en réduisant les risques. Ce processus complexe fait appel à de nombreuses compétences pointues et exigent des processus rigoureux, afin de maximiser les chances d'aboutir à une technologie robuste, à moindre coût. C'est là que repose tout le savoir-faire que les SATT ont construit patiemment par leur retour d'expérience pendant une décennie.

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Et pourtant, malgré toute son élégance, malgré sa pertinence et malgré son utilité, la valorisation de la recherche reste une activité fort peu connue du grand public, difficile à résumer en des termes simples et bien mal comprise de nombreux décideurs. Il est donc temps que l'État prenne lui aussi toute la mesure de cette grande réussite du 1er programme d'investissement d'avenir.

Il est vrai que l'activité de maturation technologique est très spécifique.

L'innovation deeptech issue d'inventions académiques se caractérise par l'importance des incertitudes à surmonter. Pour cela il est nécessaire de répondre à de nombreuses questions : l'invention peut-elle être protégée et défendue contre des contrefacteurs ? Quelle stratégie de propriété intellectuelle convient-il d'adopter ? Quels sont les débouchés envisageables ? Que faut-il démontrer pour crédibiliser la technologie ? Quelles sont les étapes à franchir ?

A la différence de l'innovation digitale, dont les cycles sont rapides et qui caractérise la culture d'innovation dominante en France, l'innovation deeptech exige quant à elle du temps et une intensité en accompagnement plus importante, tant en ressources humaines qu'en moyens financiers. En effet, entre la détection d'une invention académique prometteuse et la possibilité de vendre la technologie sous forme de licence d'exploitation, il se passe typiquement 3 à 4 ans. Puis l'entreprise qui a acheté la licence d'exploitation doit elle-même poursuivre les développements pendant encore entre 3 ans (cas d'un produit physique) et 10 ans (médicament), avant de disposer d'un produit commercialisable. Ces durées de développement ne sont pas propres aux SATT, car les mêmes ordres de grandeur se retrouvent dans les développements technologiques des entreprises, avec de légères variations selon les domaines.

Les 13 sociétés d'accélération de transfert de technologies françaises sont constituées en entreprises, bien que leur activité s'apparente quelque peu à l'activité d'un fonds d'investissement perpétuel (fond evergreen) : en effet, les SATT décident chaque année d'investir dans de nouveaux projets de maturation technologique d'une durée de 18 à 24 mois. La comparaison s'arrête là, car les équipes des SATT sont plus étoffées que celles d'un fonds d'investissement, en raison de l'intensité de l'accompagnement nécessaire, à ces stades de développement encore très éloignés du marché.

Sachant que les brevets qui protègent les inventions académiques ont une durée de validité de 20 ans, les licences d'exploitation, qui s'appuient sur ces brevets, ont quant à elles une durée un peu inférieure à 20 ans. Ceci implique que le portefeuille de licences géré par les SATT s'accroit pendant une vingtaine d'années, avant d'atteindre sa taille nominale. Étant donné que les premières licences de technologies issues de programmes de maturation ont été signées vers 2015, ce n'est que vers 2030-2035 que le programme SATT atteindra sa pleine maturité. À cet horizon, le nombre de licences géré par les SATT restera approximativement constant, car le nombre de nouvelles licences égalera le nombre d'anciennes licences devenues caduques.

C'est aussi vers 2035, et non pas aujourd'hui, que l'on sera en mesure de juger de la réelle capacité d'autofinancement des SATT. Il est vraisemblable que plusieurs SATT parviennent à s'autofinancer, notamment celles qui ont un dealflow en santé important. Aujourd'hui, si les SATT ont considérablement gagné en maturité opérationnelle, elles sont encore loin d'avoir atteint leur maturité financière. Rien d'anormal à cela, au vu de la durée propre au transfert de technologies.

Il est donc fondamental que l'État continue de financer les SATT sous forme d'apport de capitaux propres et de quasi-fonds propres jusqu'à l'horizon 2035. En définitive, c'est la solution qui sera la moins couteuse pour le contribuable et la plus efficace en terme de production d'innovation deeptech.

Car quelles pourraient être les alternatives ? Un financement par projets, déployé par Bpifrance, qui s'adresserait directement aux chercheurs ou aux instituts ? Ce dispositif ne garantirait pas un deal flow aux SATT et il ne permettrait pas de maintenir les compétences d'accompagnement en place. Le savoir-faire, patiemment construit depuis 10 ans, se déliterait rapidement.

Sur qui pourraient alors s'appuyer les porteurs de projets ? Sur une multitude de consultants, promptes à conquérir de nouveaux clients, mais qui ne disposeraient à leur périmètre que d'une partie des compétences nécessaires, mais bien peu du savoir-faire ? Ou bien les chercheurs devraient-ils s'appuyer sur des startups studio, mais qui se montreront nécessairement bien moins engagés que les SATT dans une relation d'accompagnement de proximité et bien plus exigeants en terme de prises de participation ? À moins que ce rôle ne soit dévolu à des proto-cellules de valorisation internes aux établissements académiques, que certaines universités sont en train de reconstituer consciemment ou non, sous couvert de la politique des pôles universitaires d'innovation ?

L'État souhaite-t-il vraiment organiser un retour vers le futur, avec une constellation de petits dispositifs, qui seraient sous staffés, sous dotés, sans savoir-faire et sans processus rigoureux et qui se révèleraient au final fort coûteux pour la collectivité et d'une efficacité des plus relative ?

Sans aucun doute, les premiers acteurs à souffrir d'une fragilisation des SATT seraient les chercheurs eux-mêmes. Les investisseurs en venture capital aussi verraient rapidement les opportunités d'investissement deeptech se réduire en nombre et se dégrader en qualité. Le tissu économique de PME et des ETI françaises serait également affecté, car ces entreprises sont clientes de la moitié des innovations technologiques maturées par les SATT. Les écosystèmes d'innovation territoriaux enfin, notamment les entreprises et laboratoires prestataires des SATT, verraient leurs chiffres d'affaires s'atrophier. Bref, en l'absence de financement volontariste du dispositif de transfert de technologies national, c'est toute l'innovation deeptech française, qui aurait du plomb dans l'aile !

En période de disette budgétaire, il convient tout particulièrement d'éviter l'erreur stratégique monumentale, qui consisterait à traiter les SATT comme des centres de coûts et non pas comme des centres de création de valeur. Car cette création de valeur est double. Création de valeur sociétale d'une part, avec des innovations de rupture, qui peuvent réellement offrir des solutions aux défis contemporains, dans de nombreux domaines. Et création de valeur économique tout à fait tangible d'autre part.

Cette création de valeur économique, rendue possible par les SATT, est très bien documentée. En 2023, les 800 startups issues de programmes de maturation des SATT étaient valorisées 3,5 milliards d'euros. Or ces startups ne représentent que la moitié des transferts de technologies réalisées par les SATT : rappelons que les SATT commercialisent la moitié des technologies auprès de PME et d'ETIT et contribuent ainsi à créer 17 % de valeur ajoutée supplémentaire dans ces entreprises clientes.

Faisons un calcul rapide : sur la période 2012-2024, l'État a déployé environ 1,1 milliard d'euros pour financer le dispositif SATT, soit à peine 0,6 % des sommes investies dans la recherche publique sur cette même période. L'effort financier reste donc très raisonnable au regard d'un retour sur investissement pour la collectivité tout à fait massif, sans même avoir à tenir compte des effets indirects et induits.

Récapitulons. Le programme SATT permet une création de valeur majeure, avec un effort financier raisonnable consenti jusque-là par l'État. Les SATT sont reconnues comme indispensables par les acteurs de l'innovation et deviennent progressivement une référence à l'étranger. Leur professionnalisme croissant est reconnu. Alors comment expliquer que l'État ne mette pas les moyens pour permettre à ce dispositif d'atteindre sa pleine maturité d'ici 2030-2035 ? Les jeux de pouvoir d'une minorité agissante peuvent-ils suffire à déconstruire un dispositif dans lequel l'État a patiemment investi depuis 10 ans ?

Dans le cadre de la construction du budget 2025, les chiffres qui circulent sont particulièrement inquiétants. Selon des bruits de couloir, le gouvernement s'apprêterait à réduire de manière excessive les financements des SATT. Il faut savoir que, compte tenu de la chronique des projets de maturation, qui s'étalent sur 18 à 24 mois et compte tenu de l'importance de l'accompagnement nécessaire, qui mobilise lui-même ¼ des financements, réduire de 10 % le budget des SATT impliquerait de réduire de moitié le nombre de nouveaux projets de maturation pris en charge en 2025 (les SATT prioriseraient en effet à l'achèvement des programmes en cours). 20 % de réduction du budget impliquerait de ne pouvoir prendre en charge aucun nouveau projet de maturation en 2025. Et au-delà de 20 %, une contraction des équipes et une perte des savoir-faire deviendraient inévitables.

Dans le nouveau contexte budgétaire, quelles sont les 5 priorités que l'État pourrait choisir d'adopter ?

  • Assurer un financement aussi constant que possible pour les SATT dès 2025, si possible au travers d'un financement pluriannuel, nécessaire pour absorber des opérations elles-mêmes pluriannuelles.
  • Réaliser des économies en réduisant fortement ou en supprimant les financements accessoires de maturation technologique sur projets (BFTLab) dont l'efficacité est aussi faible, que leur capacité de déstructuration des écosystèmes est forte.
  • Reconquérir une véritable vision stratégique en dépassant les conflits d'intérêt inhérents à la construction de la gouvernance du programme SATT :
  • S'articuler avec les Pôles universitaires d'innovation : il est indispensable de rappeler avec force le caractère intangible des SATT, infrastructures mutualisées essentielles à notre pays.
  • Renforcer et ouvrir la gouvernance de chaque SATT, par exemple via l'arrivée de deux administrateurs indépendants supplémentaires par SATT.
  • Poursuivre la construction de l'excellence opérationnelle des SATT et leur permettre de prendre plus fréquemment des participations minoritaires dans les startups, afin de contribuer au financement du dispositif français sur le moyen-long terme.
  • S'articuler avec les Pôles universitaires d'innovation : il est indispensable de rappeler avec force le caractère intangible des SATT, infrastructures mutualisées essentielles à notre pays.
  • Renforcer et ouvrir la gouvernance de chaque SATT, par exemple via l'arrivée de deux administrateurs indépendants supplémentaires par SATT.

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(*) Marc Gillmann est diplômé de l'executive MBA d'HEC Paris et ingénieur d'AgroParistech. Après un parcours de 12 ans dans la transition énergétique entre secteur public et entreprises, il s'est engagé dans le développement des écosystèmes de recherche collaborative (IRT et ITE) et de valorisation de la recherche (SATT), d'abord en tant que directeur du transfert de technologies au sein des Services du Premier ministre, puis en qualité de Président exécutif de la SATT Conectus basée à Strasbourg, qu'il a quittée en juin 2024.

Marc Gillmann

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