L'Union européenne face à l'heure de vérité de la « guerre »

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Cyrille Schott.
Cyrille Schott. (Crédits : DR)
[IDÉES] Avec le recul historique, on peut soutenir que l'unité italienne comme l'unité allemande, au 19e siècle, se sont accomplies par des guerres au sein d'une même famille civilisationnelle. L'Union européenne, formée de peuples qui se sont beaucoup battus entre eux dans le passé jusqu'aux épouvantables guerres du 20e siècle, a entrepris une marche vers l'unité, encouragée par son "enfant", les États-Unis. Mais désormais, ce parent si proche si intime de la famille atlantique s'est retourné contre elle. Par Cyrille Schott, préfet honoraire de région, ancien directeur de l'Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ).

En ce siècle, une Union dans le monde occidental ne se crée plus « par le fer et le sang », selon la fameuse expression de Bismarck, mais l'épreuve ou la guerre sous une autre forme représente toujours pour elle l'heure de vérité. C'est dans la victoire face à l'épreuve qu'elle peut se consolider, ou dans l'échec qu'elle peut se disloquer.

L'unité italienne et l'unité allemande, au 19e siècle, furent accomplies à travers la guerre contre l'empire d'Autriche, s'agissant de l'Italie, contre l'Autriche et la France, s'agissant de l'Allemagne. La victoire de Sadowa en 1866 face aux Autrichiens, puis celle de 1870-1871 contre le second Empire français permirent l'union des États allemands autour de la Prusse, au sein de l'Empire wilhelminien. La campagne victorieuse de 1859, à laquelle Napoléon III prit une part majeure, fut décisive pour l'unification italienne autour de la Maison de Savoie.

Conflits de famille

Avec le recul historique, l'on peut soutenir que ces conflits au sein de l'Europe survinrent dans la même famille civilisationnelle. Les Allemands, autour de la Prusse, se sont battus contre d'autres Allemands, autour de l'Autriche, puis contre un peuple, le nôtre, issu de la même matrice carolingienne et portant le nom d'une peuplade germanique. Les Autrichiens ont été écartés de l'Allemagne et les Français ont servi de catalyseurs à l'unification. Les Italiens se sont battus contre l'empereur Habsbourg, qui avant d'être empereur d'Autriche (depuis 1804, date de création de cet empire), l'avait été du Saint Empire romain germanique, dont une grande part de l'Italie avait fait partie. Au fond, c'était en relevant victorieusement un défi guerrier contre un membre de la famille que ces unités ont pu se réaliser.

L'échec face à ce défi eut pérennisé la division, voire provoqué une dislocation. Les États de l'Allemagne du Sud, comme la Bavière, n'auraient pas manqué de réaffirmer leur indépendance et leur personnalité propre. Peut-être auraient-ils réintroduit l'Autriche des Habsbourg dans le jeu allemand. Les réunions forcées, comme celle du Hanovre, décidées par la Prusse en Allemagne du Nord, après les victoires de 1866, auraient pu être remises en cause. Un nouvel échec du Piémont, après celui de 1848-1849, aurait laissé ce royaume isolé, plusieurs familles régnantes italiennes étant proches de l'Autriche et le pape n'étant pas favorable à son action.

Tentation du repli identitaire

L'unité des États-Unis d'Amérique fut assurée, à la même époque, par la guerre de Sécession, qui dura de 1861 à 1865 et se solda par l'échec de la tentative des États du Sud de se séparer de l'Union. Si les Confédérés du Sud l'avaient emporté, les États-Unis d'Amérique, tels que nous les connaissons, n'existeraient pas.

Il y a des différences patentes entre la situation de l'Union européenne et celles décrites ci-dessus. Surtout, les Allemands et les Italiens formaient un peuple, qui était divisé en plusieurs entités étatiques, et dont l'unification, somme toute, paraît naturelle avec le recul. L'Union européenne est formée de peuples différents, ancrés dans l'histoire et s'étant souvent battus entre eux. Cependant, au lendemain des épouvantables guerres qui les ont dévastés et face au reste du monde et à ces États-continents qui s'affirment sur la scène internationale, tels la Chine, l'Inde, la Russie, les États-Unis et, demain, le Brésil, les Européens ont entrepris une marche vers l'unité. Si elle connaît ses fragilités, accrues par une tendance des peuples au repli identitaire, ce cheminement vers l'unité n'en est pas moins puissant.

"America First" : quand l'allié devient l'ennemi

Il se trouve confronté aujourd'hui à des défis, celui des migrations étant le plus visible actuellement, dont il sortira consolidé ou ébranlé. La construction européenne a toujours connu des crises et a progressé en les surmontant, mais ces crises étaient de nature interne, entre ses composantes. Elle vivait la menace que faisait peser sur elle le bloc communiste, mais, par ailleurs, elle put se développer à l'abri du rideau de fer, avec le soutien et les encouragements de son « enfant » devenu la première puissance mondiale, les États-Unis d'Amérique.

Désormais, ce membre si proche, si intime de la famille atlantique, s'est retourné contre elle. Le président Trump, par ses diatribes tweetées, la vilipende comme « ennemie » de son « America first. » Il déclenche contre elle une attaque commerciale, qui peut se transformer en guerre. Grâce à l'extraterritorialité des lois américaines, il impose brutalement sa volonté aux entreprises européennes en se retirant de l'accord sur le nucléaire avec l'Iran. Il n'hésite pas à critiquer l'OTAN, ce fondement militaire de l'alliance entre les États-Unis et l'Europe. Il essaie de jouer des différences entre les membres de l'Union européenne

L'Union mise au défi

Ce qui est fondamentalement nouveau, c'est que le défi surgit d'un parent proche et qu'il est existentiel, car ce parent puissant préférerait régler ses rapports, de façon bilatérale, avec des États européens isolés. Ou l'Union saura unir ses forces, autour d'un noyau dur, comme le couple franco-allemand (s'il tient face à la pression américaine), et résister victorieusement à l'attaque, car elle en a les moyens, et elle franchira un pas décisif vers l'unité. Ou elle cédera, perdra la bataille et risquera la dislocation.

L'autre défi vient de la volonté de sécession du Royaume-Uni. Celui-ci s'étant toujours situé, par sa géographie, son histoire, ses intérêts, sur la marge du continent, l'unité de celui-ci pourra survivre à son départ. Toutefois, la façon dont l'Union saura relever ce défi, que la sécession aille à son terme ou non, sera là aussi déterminante pour la construction d'une Europe unie. Jusqu'à présent, l'Union a pris la posture adaptée face à ce défi. Il reste qu'elle devra la tenir.

Les armes ne sont plus les mêmes qu'au 19e siècle, mais à nouveau, elles se sont mises à parler et dans les défis existentiels qui sont désormais posés à l'Union européenne, des similitudes apparaissent avec les unifications réalisées alors en Europe et en Amérique. J'appartiens à ceux qui espèrent, sachant qu'il s'agit simplement d'un espoir, que l'Union surmontera victorieusement ces épreuves et consolidera son unification.
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L'AUTEUR

Cyrille Schott est préfet honoraire de région et ancien directeur de l'Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ).

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Commentaires
a écrit le 13/07/2018 à 9:39 :
Article très intéressant.
Je serais plus positif dans la conclusion. L'Europe en a vu d'autres et consolidera son unification. Toutefois, il faut admettre que le Brexit est un élément très perturbant.
Cordialement
a écrit le 13/07/2018 à 8:55 :
C'est la volonté de construire une Europe qui est à l'origine de toutes les guerres que notre continent à subit. A l'époque de l'Europe celtique, il n'existait que de petites guerres de cloché. Sur tous les continents, c'est la volonté de créer une "civilisation" qui est à l'origine des pires cruautés. C'est seulement la volonté de pourvoir de quelques illuminés qui est à l'origine de toutes nos guerres, et les religions en ont été les principaux vecteurs.
a écrit le 12/07/2018 à 18:52 :
De l’histoire de famille, du solfège et de l’électricité.
Étant donné l'histoire plus ancienne de l'Europe, on pourrait considérer que nous sommes les parents. Des parents vivant en communauté et se laissant aller à des disputes. Actuellement ce sont essentiellement des controverses portant sur la décoration et non sur les fondements de la famille, ce qui laisse de l'espoir. Face a un enfant rebelle, la logique analyse transactionnelle voudrait que l’on réagisse en parent responsable, ou en adulte.
A "l'America First" il faut répondre par un "Europa Best".
Etre meilleurs tous simultanément ne sera probablement jamais possible, d'autant que certains pays sont immatures et peu respectueux des règles et provoquent des distorsions.
La question étant celle des moyens : faut-il restreindra les aides aux pays les moins collaboratifs, au risque de les désunir ? ou accorder des super-pouvoirs à d'autres, dont les pays fondateurs, au risque d'agir comme des décideurs privilégiés ? Etats d’âmes et âmes d’États que les dirigeants actuels des USA, de la Chine ou de la Russie ne se posent pas comme questions. Si l'on se contente d'observer cette espèce d’effritement idéologique du vivre ensemble Européen sans même réagir aux attaques commerciales, cela ne peut qu'accentuer les failles de l'UE.
Parmi les solutions, certains proposent de créer une union à deux vitesses. Une forme d'Union de Plus Forte Cohésion à l'intérieur même de l'UE parait être la bonne solution (l’UPFC ayant un sens en électricité, sans rapport ? quoi que, il y est aussi question de distorsions harmoniques, de régulation des flux, de compensation, de réactivité, etc…).
a écrit le 12/07/2018 à 17:47 :
La guerre et l'union par la force était le privilège des despotes. Cette époque est bien révolue : Lincoln ne se comporta pas en despote en lançant la guerre contre les séparatistes esclavagistes, ni Robespierre en lançant la guerre contre les catholiques vendéens irréductibles. Les US n'ont actuellement qu'un challenger hégémonique sur la scène mondiale : la Chine. Et la Chine tire sa force de son unité millénaire mais aussi d'échanges économiques déséquilibrés favorisés par un multilatéralisme de façade où chaque puissance économique tire son épingle du jeu. Les grands perdants étant les pays à forte délocalisation, les US, la France et l'Italie. Ce n'est pas la "guerre" que de vouloir rééquilibrer les échanges internationaux par la négociation.
a écrit le 12/07/2018 à 15:06 :
"ce cheminement vers l'unité n'en est pas moins puissant"

Vous parlez bien de l'union européenne là si j'ai bien suivi ? Dumping fiscal, dumping social, extrêmes droites qui montent un peu partout et absence totale de puissance politique on le voir actuellement avec Trump qui engueule Merkel tandis que celle-ci ne fait que le supplier.

Mais bon sang où est cette europe dont vous parlez svp ? Dans les banques, unité financière et avant tout, voilà la principale raison de notre absence d'europe de notre tellement grande faiblesse car entité inexistante.

"Il déclenche contre elle une attaque commerciale, qui peut se transformer en guerre."

Elle est déjà là, on se croirait revenu à une époque ou tandis que les politiciens nous parlaient d'une menace de guerre des généraux français se rendaient aux allemands en toute tranquillité pendant que ceux-ci nous envahissaient.

"L'économie mondiale entraînée dans la guerre commerciale initiée par Donald Trump" https://www.lesechos.fr/monde/enjeux-internationaux/0301943355509-leconomie-mondiale-entrainee-dans-la-guerre-commerciale-initiee-par-donald-trump-2190630.php

"Ou elle cédera, perdra la bataille et risquera la dislocation"

Hier elle suppliait Trump d'épargner son économie la Angela.

"Jusqu'à présent, l'Union a pris la posture adaptée face à ce défi. Il reste qu'elle devra la tenir"

Hum dites moi c'est vachement précis !

"J'appartiens à ceux qui espèrent, sachant qu'il s'agit simplement d'un espoir"

Ah c'est donc pour ça... Merci pour votre sincérité au moins, c'est rare.
a écrit le 12/07/2018 à 12:56 :
L'UE et l'OTAN les deux faces d'une même pièce de monnaie dénommé "euro"! Et, l'on veut nous faire croire que les européens sont les initiateurs de cette soit disant union qui n'est en fait qu'une administration hors sol qui parasite celle de chaque nation qui la compose!

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