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La classe moyenne mise à toutes les sauces

Eric Marquis

Publié le 20 novembre 2018 à 17:16 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 00:17

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LA CHRONIQUE DES LIVRES ET DES IDÉES. La fracture entre la « France périphérique » et la « France d'en haut », c'est la rengaine que le géographe Christophe Guilluy ressasse une nouvelle fois dans « No Society. La fin de la classe moyenne occidentale » (Flammarion). Mais, à force d'approximations et de caricatures, la rigueur scientifique s'efface derrière le pamphlet.

« On ne peut pas toujours taxer la classe moyenne », a-t-on entendu sur tous les tons lors du week-end de mobilisation des « Gilets jaunes », les 17-18 novembre. Mais qu'est-ce que la « classe moyenne » ? Sa définition est un serpent de mer des sciences humaines, à tel point que l'expression est devenue un mot-valise dans lequel chacun met ce qu'il veut.

Cette catégorie sociale est la cible privilégiée des candidats aux élections car, bien au-delà de ceux qui en font réellement partie, à peu près tout le monde pense, ou veut croire, ou en tout cas proclame, qu'il appartient à la classe moyenne. Du côté des « riches », en raison d'une mauvaise conscience liée à une historiographie et à une idéologie culpabilisantes, datant d'au moins un siècle, fille de la Révolution française et du marxisme et petite-fille du christianisme.

Fierté ouvrière précipitée dans les poubelles de l'Histoire

Mais les « pauvres » aussi ont tendance à se réclamer de la classe moyenne, depuis que dans les années 1970-80 la fierté ouvrière à la Renoir, Gabin ou Aragon a été précipitée dans les poubelles de l'Histoire (en même temps que le Parti communiste) par Mai-68, la société de consommation, la désindustrialisation, le libéralisme anglo-saxon triomphant et la mondialisation. Du coup, les familles populaires n'ont eu qu'une obsession : que leurs enfants travaillent dans un bureau (quitte désormais, ironie de l'histoire, à gagner moins qu'un charpentier, un plombier ou un électricien).

Une grande majorité de la population se réclame donc de la « classe moyenne ». Pourtant, dans son dernier ouvrage, No Society (Flammarion), Christophe Guilluy affirme que « la classe moyenne a disparu ». Et, par-dessus le marché - c'est le cas de le dire -, la société elle-même. Excusez du peu.

Qu'est-ce donc que la « classe moyenne » ? L'auteur lui-même indique que « selon les définitions, les classes moyennes représentent 50 à 70 % de la population. » Pour le Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie (Crédoc) et l'Observatoire des inégalités, « les 30 % les plus démunis composent les catégories « modestes ». Les 20 % les plus riches composent les catégories « aisées ». Les classes « moyennes » se situent entre les 30 % les plus démunis et les 20 % les mieux rémunérés. Elles représentent 50 % de la population. »

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«  Le niveau de vie des classes moyennes est situé entre 1.245 et 2.259 euros par mois pour une personne seule, entre 2.435 et 4.378 euros pour un couple et entre 3.253 et 5.609 euros pour un couple avec deux enfants. »

Quelle disparition ?

Alors, « disparition des classes moyennes » ? N'y a-t-il plus dans notre pays une personne seule qui gagne entre 1.245 et 2.259 euros, un couple qui gagne entre 2.435 et 4.378 euros, etc. ? Il apparaît donc que la « disparition de la classe moyenne » n'est pas sérieusement étayée. C'est davantage un argument marketing, qu'avance Christophe Guilluy, se campant en ennemi du « système », une posture quelque peu facile.

De surcroît, l'auteur inclut dans les classes moyennes les classes populaires ! « Les catégories populaires occidentales, celles qui constituaient le socle de la classe moyenne », écrit-il dans un saisissant raccourci. « Pour la première fois, les classes populaires ne vivent plus là où se créent les emplois et les richesses », assène-t-il.

Cette confusion entre classes populaires et classes moyennes affaiblit les thèses de l'auteur. Fin septembre, à quelques jours de la publication de son ouvrage, il confiait au Figaro traiter essentiellement des classes populaires. Mais, illustration de l'ambiguïté, cet entretien était titré « Les catégories populaires sont fragilisées dans tous les pays occidentaux » dans la version imprimée mais « L'insécurité culturelle des classes moyennes traverse tout l'Occident » dans sa version numérique.

« Pendant les Trente Glorieuses, la classe moyenne a représenté le groupe social majoritaire - les fameux « deux Français sur trois » qu'évoquait Giscard pendant son septennat. Ouvriers, employés, paysans ou cadres faisaient partie de cette classe moyenne », explique Christophe Guilluy, pour défendre son choix.  Et « une fraction de plus en plus importante des catégories modestes, qui constituaient le socle de la classe moyenne majoritaire, sont aujourd'hui fragilisées », souligne-t-il. Accentuant la confusion, Guilluy relève qu'« aujourd'hui ceux qu'on désigne sous le terme de classe moyenne appartiennent souvent aux catégories supérieures », alors que lui-même y inclue les catégories populaires ! Comprenne qui pourra!

Ces graves approximations pénalisent malheureusement la prise en compte de faits qui devraient retenir l'intérêt, comme l'a magistralement montré Louis Chauvel, par exemple dans Les classes moyennes à la dérive, Seuil, 2006.

Une définition plus culturelle qu'économique

En fait, Christophe Guilluy propose une explication davantage culturelle qu'économique du déclassement de la classe moyenne. Celle-ci avait réussi à « être partie prenante d'un mouvement économique, social et culturel initié par les classes dominantes ». Grâce aux Trente Glorieuses, « la plupart des strates sociales de la société, de l'ouvrier au cadre supérieur, avait le sentiment d'être intégrée et de bénéficier des grandes mutations économiques et sociales de l'époque ». Mais la crise économique ayant redistribué les cartes, son effacement « ne se mesure pas seulement par des indicateurs économiques et sociaux, mais aussi et surtout par la perte d'un statut, celui de référent culturel. »

Plus qu'une "fin" des classes moyennes, le phénomène relève plutôt d'une « désintégration », d'une « invisibilisation », d'une « sécession des élites », comme le disait Christopher Lasch, ou encore d'une « spirale du déclassement », qu'évoque Louis Chauvel.

Contre-attaque

Mais cette explication culturaliste permet à l'auteur de donner une consistance à la montée du populisme dans le monde occidental, par cette convergence entre classes moyenne et populaire qui en s'alliant contre-attaquent. « La vague populiste qui traverse le monde occidental n'est que la partie visible d'un soft power des classes populaires qui contraindra le monde d'en haut à rejoindre le mouvement réel de la société », affirme Christophe Guilluy.

Cette thèse relève davantage d'une affirmation exprimant une vision politique que d'une étude sociologique. Elle repose sur l'argument classique et éculé de la trahison des élites dont les formules sont nombreuses : « Jamais les classes dominantes n'avaient développé un tel mépris de classe », écrit-il, en renchérissant : « Dans aucune autre partie du monde, on ne trouve des classes dominantes et supérieures qui aient sciemment sacrifié leur [sic] classe moyenne et in fine la société elle-même. »

Loin de ses précédents ouvrages, comme Fractures françaises (Bourin, 2010), ou La France périphérique (Flammarion, 2014), qui avaient l'originalité de soulever certains problèmes que rencontrait une partie de la société française, Christophe Guilluy peine à convaincre, ressassant ses thèses pimentées d'une dose polémique pour faire le « buzz ». Tout cela fait finalement mauvais pamphlet. Les classes moyennes méritaient mieux.

Christophe Guilluy, No Society, La fin de la classe moyenne occidentale, Flammarion, 2018, 242 p., 18 e.

Eric Marquis

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