Le réveil de l'économie française doit passer par les villes moyennes

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Olivier Lluansi, associé, EY.
Olivier Lluansi, associé, EY. (Crédits : DR)
Le sauvetage de nos territoires ne doit plus se faire à Paris. Dans chaque territoire, il faut tirer parti des ressources humaines, artisanales, industrielles dessinées par l'histoire, de la situation géographique de chacun des bassins d'activités, de chaque bassin d'emplois pour les adapter ensuite aux besoins d'aujourd'hui et anticiper ceux de demain. Par Olivier Lluansi, associé, EY.

Fin janvier, à la veille du 18e Forum économique mondial de Davos, Emmanuel Macron recevait à Versailles le gotha de la sphère économique et financière. Avec cette invitation, le Président de la République entendait convaincre les dirigeants des plus grandes entreprises de la planète de choisir la France pour accélérer leur développement à travers le monde.

Ses arguments ? Le positionnement géographique de la France, carrefour de l'Europe, une économie en plein redémarrage, des infrastructures, une effervescence entrepreneuriale, une fiscalité désormais pro-business, des talents à la pelle...

Les sombres chiffres de la désindustrialisation en France

Cette promotion élyséenne du site France est bienvenue. Notre pays a la cote. A nouveau. Certes, cet engouement ne se traduit pas encore par un déferlement des produits « made in France » dans les pays étrangers, mais il rassérène.
La France entière doit en profiter. La structure territoriale de notre pays pourrait aujourd'hui distinguer, certes sa capitale, ses 10 à 15 grandes métropoles, illustrées par les Métropoles de la FrenchTech, les 60 à 70 villes intermédiaires souvent dotées de pôles d'enseignement supérieur, de pôles de compétence, etc., qui leur permettront de résister dans une société de la connaissance, et, avant d'évoquer les territoires ruraux, de villes petites ou moyennes dont le dénombrement oscille entre 100 et 400 selon les critères retenus.

Les villes petites et moyennes, dans la catégorie des sous-préfectures de Province doivent également profiter de cette effervescence. Elles n'ont que trop souffert de la désindustrialisation qui, faut-il le rappeler, a provoqué la disparition de plus de 2,5 millions d'emplois depuis 1980 dans le secteur manufacturier. Une désindustrialisation qui a entraîné une chute vertigineuse de la part de la valeur ajoutée de l'industrie dans le PIB. Selon Eurostat, l'office européen des statistiques, celle-ci ne s'élevait plus qu'à 14% en 2015, contre 18,5% en 1999, soit quatre points de moins que dans l'Union européenne. A titre de comparaison, ce taux atteignait 26% en Allemagne.

Quand la crise des centres-villes se transformera en catastrophe

Vous voulez des exemples de « drames » industriels vécus par nos territoires ? Ils ne manquent pas. Nombreuses sont les villes qui, dans la foulée de fermetures de mines, de chaînes de montages, de mégisseries, ont vu leurs emplois fondre de moitié. Ce fut le cas à Aubergenville, à Carmaux, à Graulhet, à Oignies, à Montataire... Des catastrophes dont le spectre vient hanter les habitants de Colmar, inquiets par l'avenir d'Alstom tout juste rachetée par l'allemand Siemens, ou encore de La Souterraine, marquée par les déboires de l'équipementier GM&S. Résultat, la France se désertifie. Nos centres-villes se dépeuplent. Selon une étude réalisée en 2017 dans 190 centres-villes par la Chambre de Commerce et d'Industrie de Marseille Provence, le taux moyen de vacance commerciale est passé de 6,1 % à 10,4 % entre 2001 et 2015. Sachant que les experts considèrent qu'un taux de 6 % est un point d'alarme, il y a urgence à agir même si, ne nous leurrons pas, un claquement de doigts ne suffira pas. Pour un certain temps encore, l'actualité de nos territoires devrait être encore rythmée par des fermetures d'usines. Malheureusement. Le monde se transforme. L'industrie est en pleine mutation, bouleversée par la globalisation et le développement fulgurant du numérique.

Ce n'est pas une raison pour baisser les bras et laisser nos territoires, berceaux de nos savoir-faire, de notre culture industrielle, disparaître. Les conséquences d'une dégradation de la situation économique des villes moyennes et intermédiaires seraient terribles. Passé un certain seuil de destruction d'activités industrielles et commerciales, la crise des centres-villes et de leur périphérie s'auto-entretiendrait selon le schéma suivant : chute de la démographie, vacance des logements, hausse du chômage, augmentation du taux de pauvreté, chute des prix de l'immobilier et dégradation du patrimoine privé.

La France doit réussir le virage de l'industrie du futur

Mais le pire n'est pas à venir. A condition de réagir. De monter dans les bons wagons. J'évoquais les transformations apportées par le développement du numérique. Elles sont parfois traumatisantes. Elles sont également une chance. Prenons l'exemple  du secteur de la machine-outils. Parce que notre pays a raté le virage de la robotisation, la France se classe désormais huitième rang européen ... -, ce qui expliquerait en partie ses difficultés face à l'Allemagne, voire à l'Italie. L'industrie du futur peut nous permettre de combler le retard.

En raccourcissant les distances physiques, voire en les supprimant, le numérique est en mesure de casser le lien de dépendance économique entre les villes intermédiaires et les villes moyennes, et entre ces dernières et les grandes métropoles régionales. En permettant le développement de nouveaux services liés aux biens manufacturiers, sources de création de valeur, la mutation encours pourrait offrir une solution aux évidents gains de productivité à venir et constatés dans toutes les révolutions industrielles.

Numérique, coup de jeune et cadre de vie privilégié

Dans le sillage de la montée en puissance du travail indépendant et des mutations actuelles du marché du travail qui se traduisent par une remise en cause du tout-salariat, le numérique peut donner un coup de jeune à toutes ces villes de Province qui offrent un cadre de vie privilégié, loin du stress des centres urbains.

Dans ce contexte, où les cartes sont en partie rebattues, comment offrir une seconde chance à nos territoires ? On peut toujours espérer un coup de main des investisseurs étrangers pour transformer l'économie de nos villes moyennes et intermédiaires. La montée en puissance de Toyota sur le site d'Onnaing près de Valenciennes a été de ce point de vue une excellente nouvelle pour une région qui a tant souffert de la fermeture des mines et de la disparition des industries textiles dans la seconde partie du vingtième siècle.

Le sauvetage de nos territoires ne soit plus se faire à Paris

Il faut également compter sur les dynamiques locales. L'État doit-il lancer un grand plan « Marshall » ? Ce serait une erreur. Une double erreur.

D'une part, l'état de ses finances publiques est tel qu'il ne permet pas les excès, même si on peut espérer que des dépenses massives puissent se traduire par une augmentation de l'activité, et donc par un bond des recettes fiscales dans le futur.

D'autre part, le sauvetage de nos territoires ne doit plus se faire à Paris. Dans foulée de la loi portant sur la nouvelle organisation territoriale de la République, également connue en tant que Loi NOTRe votée en août 2015 qui donne aux 13 nouvelles régions la responsabilité d'accorder des aides directes aux entreprises et de jouer un rôle prépondérant en matière d'aménagement du territoire, d'environnement et de formation professionnelle, l'heure est venue de penser local. L'heure est venue de faire du sur-mesure pour sauver l'existant, de lui donner une nouvelle jeunesse lorsque les conditions sont réunies et de dessiner de nouvelles perspectives.

Bien entendu, l'État via ses bras armés que sont la Caisse des Dépôts, BPIFrance, les Pôles de compétitivité, entre autres, doit inciter et participer à la régénérescence économique des territoires.

Dépasser les modèles jacobins

En revanche, il est maintenant nécessaire d'inventer de nouvelles méthodes qui dépassent les seuls modèles jacobins. Dans chaque territoire, il faut tirer parti des ressources humaines, artisanales, industrielles dessinées par l'histoire, de la situation géographique de chacun des bassins d'activités, de chaque bassin d'emplois pour les adapter ensuite aux besoins d'aujourd'hui et anticiper ceux de demain.

Pour réussir cette mission, les forces vives de chaque territoire, souvent composés de petites structures (TPE, PME...), doivent être accompagnées pour fixer le juste cap, pour qu'elles puissent enfin développer leur intelligence propre et que leurs activités économiques ne se résument plus à des activités de sous-traitance.

Accompagnement local sur le chemin de la transformation 4.0

De nombreuses initiatives existent déjà pour fédérer les énergies au niveau local. Notre démarche ne consiste pas à vouloir créer un échelon supplémentaire, une structure de plus pour soutenir le développement des entreprises, le commerce extérieur, l'innovation. Accompagnant la demande de la part des dirigeants de PME d'une simplification et d'une concentration de ces structures dans la plupart des régions, nous plaidons pour la mise en place de têtes de réseau locales, publiques ou reposant sur des partenariats public-privé pour créer des écosystèmes performants capables d'accompagner localement les entreprises françaises sur le chemin de la transformation 4.0.

Concrètement, ces plateformes seraient des lieux de proximité, des lieux de rendez-vous formels et informels, embryons des futurs écosystèmes locaux appelés à se développer où les chefs d'entreprises pourraient découvrir et se familiariser avec les premières briques de l'industrie du futur, pour ensuite se les approprier, les adapter à leurs besoins, trouver une méthode pour démarrer leur propre transformation.

Et enfin saisir les opportunités offertes par les nouvelles technologies. Compte tenu des atouts de la France, et tout particulièrement dans les territoires, le fatalisme est une incongruité. L'histoire n'est pas écrite. Si nos forces vives trouvent le chemin de l'innovation, elle peut être belle.

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Commentaires
a écrit le 07/03/2018 à 13:18 :
ça s'appelle prêcher dans le désert .
"la qualité de vie" que l'on prête aux villes moyennes de province est une vision très parisienne , de bobos qui viennent de temps en temps y passer un minimum de temps et d'élus locaux parisianisés la semaine qui n'ont d'autre excuse à leur immobilisme que d'invoquer ce faux agrément .
pour la jeunesse , pour les actifs économiques du secteur concurrentiel , c'est plutôt une non qualité , par manque de centres de vie sociale et divertissement , par manque de commodités commerciales , d'infrastructures numériques et de transports , de services publics efficients .
si l'Etat qui capte tous les leviers de décision politique et les moyens financiers afférents n'intervient pas , la France se partagera entre quelques mégapoles concentrant la majorité des emplois , et de vastes territoires sous-peuplés de plus en plus appauvris .
sa responsabilité est d'intervenir de manière puissante , dans sa propre activité de fonctionnement à savoir celle de ses administrations .
puisque le numérique abolit les problématiques de distance et de temps , pourquoi ne pas déconcentrer physiquement les administrations d'Etat dans des villes de province ,
par exemple : Calais , Pau , Lorient , Limoges , Mulhouse , ...etc .
en matière d'aménagement du territoire , l'Etat est le seul à pouvoir et devoir corriger les choix d'équipements qui aujourd'hui privilégient les plus rentables .
ainsi le développement de la fibre optique doit être généralisé à tous les territoires comme le fut le cable téléphonique il y a 50 ans .
sans cet équipement incontournable , aucun développement économique ne sera possible en dehors des métropoles .
mais le pouvoir politque est-il partant pour ce changement ?
a écrit le 07/03/2018 à 11:47 :
Et pendant ce temps Macron ..réforme pour répondre aux GOP, au seul intérêt du privé et à l' Ue qui impose d' ouvrir à la concurrence du ..privé..
On a parfaitement vu ce qu' ont obtenus les français lors de la remise des autoroutes au privé -Eiffage, Vinci-, de l' eau au privé -Veolia, Suez-, des transports urbains au privé -Kéolis, Transdev-, des hausses tarifaires surréalistes pour engraisser les copains du CAC et qui amènent des villes à reconstituer sur ces deux derniers points, des régies publiques !

Par ailleurs, continuer de vider les campagnes en les désindustrialisant à l' est pour 400 euros, d' éteindre les agriculteurs en les confrontant au moins disant salarial, sanitaire et social et vous n' aurez plus de campagne, ni de trains, ni d' hôpitaux, ni de France ..

Laissez Noam Chomsky vous expliquer "Comment détruire un service public, commencez par baisser son financement. Il ne fonctionnera plus. Les gens s' énerverons et ils voudront autre chose. C'est la technique de base pour privatiser un service public.."
Le résultat de notre appartenance à l’ UE est catastrophique. Une monnaie surévaluée et l’article 63 du TFUE, qui facilite les délocalisations, mettent à mort tout le patrimoine industriel de la France.
Entre 2006 et 2015, l’industrie manufacturière a perdu 27 300 établissements employeurs et 530 000 salariés
https://www.upr.fr/…/revue-de-presse-de-semaine-selection-1… …
https://www.insee.fr/fr/statistiques/3324380

On peut aisément comprendre la fuite raisonnée des anglais en plus de leur attachement à la démocratie ..
a écrit le 07/03/2018 à 11:41 :
L'industrie robotisée et la digitalisation rebattent complètement les cartes du commerce mondial. Disons qu'une entreprise industrielle qui maitrise ses approvisionnements en offshore pour bénéficier des meilleurs couts de matière première possible et qui dans le même temps parvient à bénéficier des avantages de la robotisation, de la vente multicanale et d'une stratégie de plateforme performante a aujourd'hui les moyens d'être plus compétitive que n'importe quel structure de type importateur/distributeur et ce quel que soit le domaine industriel. On en voit déjà les prémices. Mais pour exploiter pleinement les avantages de la robotisation, de la vente multicanale et d'une bonne stratégie de plateforme, il faut déjà 2 à 3 personnes vraiment très compétentes par société et en plus une capacité capitalistique importante.
L'idée de l'auteur de diffuser ce type d'idée dans des écosystèmes locaux est bonne, mais elle nécessite du temps, des personnes formées, du capital et de l'énergie. A ce stade, avec ce gouvernement, il y a la réforme de l'ISF qui pourrait faire du bien sur le volet capital, la réforme de la formation professionnelle, mais il n'y a rien de gagné. Pour l'énergie que les gens sont prêts à y consacrer, il faut voir. Pour le temps, il ne joue pas plus avec nous qu'avec nos concurrents. Les réformes vont dans le bon sens, c'est au moins ça, mais est-ce que ce sera perceptible dans les entreprises industrielle de nos campagnes... Là, ce n'est pas gagné.
Concernant l'économie de plateforme, si la bataille n'est pas lancée à fond contre les gros acteurs GAFA... Ce sera très difficile. Remplacer Carrefour par Amazone ne permettra pas d'offrir une vrai alternative à une économie de rentiers et très franchement, il n'est pas si difficile que ça de demander aux GAFA de payer des impôts pour avoir le droit d'opérer chez nous. Les Chinois les ont interdits, les Russes aussi. Franchement, très franchement, qu'est ce qu'on attend? Ils ne sont fort que parce que Bruxelles est corruptible. Sinon, ils seraient bien moins haut. On comprend que leur éviction ne peut venir que grâce à une indépendance militaire des USA, mais bon. Combien de temps encore va-t-on devoir tolérer les maitres américains?
Bref, l'article est bien, car il propose de travailler véritablement sur les territoires qui portent une grande souffrance et sont la source d'un vrai risque politique pour le pays, mais je ne sais pas quoi penser par rapport à ce qui adviendra.
C'est déjà mieux que ce qui sortait il y a quelques années d'une certaine 'intelligencia" qui disais aux acteurs périurbains "les entreprises industrielles sont vouées à ne pas être compétitives et à disparaître", et "nous ferons un traitement social du chômage", ou encore "c'est l'économie de l'Ile de France qui tire la croissance française". Ces assertions biaisées, mensongères et ignorantes et méprisantes font semble-t-il partie du passé. TANT MIEUX!!!
a écrit le 07/03/2018 à 10:37 :
Pourra t'on à la fois faire de la croissance, réduire la dette, regagner des places au niveau international dans les nouvelles technologies, bichonner nos grands groupes et nos milliardaires, etc... et "sauver" les territoires ?

Il faut commencer par mieux gérer l’argent public et arrêter de multiplier les structures et infrastructures inutiles. Encore faut-il que les élus locaux optimisent eux-mêmes leurs fonctionnements et procèdent à une concentration des services, ce qui revient à une forme d’auto destruction de certains services redondants ou inefficaces. Pas sur qu’ils soient d’accord, mais c’est à eux de donner l’exemple et non aux entreprises qui d’autres problèmes de performance et de concurrence à gérer et qui préfèrent s’implanter dans des « contextes favorables ».
Autre handicap, la perte des compétences dans les villes moyennes. Le tissu économique y est surtout orienté vers le local et parfois victime de l’errance ou de la déshérence économique. Quand à faciliter la venue d’héliotropistes, l’intégration n’est pas garantie. Le plus gros problème à surmonter n’est souvent pas financier, il est culturel. Ce qui oblige à sortir du contexte restreint de la microéconomie, (https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89conomie_(discipline)), voire du clientélisme.
L’autre alternative serait de s’inspirer des concepts environnementaux et écologiques définis par l’ingénieur René Dubos : « penser global, agir local ». C’est ce qui s’appelle du bon sens paysan et peut être que c'est justement à la valorisation de l'environnement qu'il faut procéder et rémunérer ceux qui participent à sa préservation.

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