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Louisa Toubal : "L’investissement étranger a sauvé l’industrie britannique… jusqu’au Brexit"

Thierry Weil, Mines ParisTech

Publié le 20 novembre 2017 à 07:56

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À l'occasion de la sortie de la note « L'investissement étranger, moteur de la réindustrialisation au Royaume-Uni ? » rencontre avec Louisa Toubal, économiste à La Fabrique de l'industrie.

Thierry Weil : Pourquoi vous êtes-vous intéressée aux investissements directs étrangers au Royaume-Uni ?

Louisa Toubal : Alors que la France et le Royaume-Uni ont des situations économiques assez similaires, avec un fort déclin récent de l'industrie, ces deux pays n'ont pas fait les mêmes choix en termes de réformes macroéconomiques et réglementaires. Par exemple, contrairement à notre pays, le Royaume-Uni a laissé vendre sans grande résistance la plupart de ses fleurons industriels, partant du principe que les investissements étrangers auraient des retombées positives sur le tissu économique national. Notre étude explique comment les investisseurs étrangers ont permis au Royaume-Uni de conserver des atouts dans certains secteurs industriels. Elle permet également d'apprécier l'ampleur des défis auxquels l'économie britannique est maintenant confrontée dans le contexte du Brexit.

Comment ces investisseurs étrangers ont-ils maintenu le tissu industriel britannique en vie ?

Il faut savoir qu'au Royaume-Uni, les investisseurs étrangers occupent depuis très longtemps une place particulière pour soutenir l'industrie. Quand Margaret Thatcher arrive au pouvoir en 1979, elle souhaite faire du Royaume-Uni un pays extrêmement ouvert et spécialisé dans les services notamment financiers. Elle n'hésite pas à abandonner des pans entiers de l'industrie britannique qui ne parviennent plus à résister à la concurrence internationale comme les industries du charbon, de l'acier, du textile et de la construction navale. Mais, par souci pragmatique de contenir le déclin des territoires industriels, elle autorise les groupes étrangers à racheter 100% des actions d'entreprises britanniques.

Avec le recul, on peut dire aujourd'hui que le rachat de fleurons nationaux par des entreprises à capitaux étrangers a ralenti (et non précipité) le mouvement de désindustrialisation du pays qui était lié au désengagement de l'État. Par exemple dans l'industrie automobile, il n'existe quasiment plus de constructeurs nationaux, pourtant le secteur est en plein boom. Entre 2011 et 2015, la valeur ajoutée brute du secteur a plus que doublé alors qu'elle est restée quasi stable en France. Les entreprises sous contrôle étranger réalisent plus de 80% de la valeur ajoutée du secteur et contribuent à 88 % des dépenses en R&D. Leur investissement a permis de revitaliser certains territoires comme les Midlands de l'Ouest.

Cette région, plus fortement touchée que les autres territoires britanniques par la désindustrialisation, a pu tirer parti de l'implantation de l'indien Tata. En 2008, le groupe a racheté les marques Jaguar et Land Rover (JLR) et investi des montants considérables pour faire monter en gamme l'appareil productif de ses trois usines. Résultat : entre 2009 et 2015, cette région a vu sa part de PIB industriel gagner 2,5 points et son taux de chômage passer de 9,7 à 5,7%.

Vous expliquez toutefois que ces « investissements directs à l'étranger » (IDE) n'ont pas que des effets bénéfiques sur un territoire...

L'un des effets pervers des IDE et qu'ils peuvent accroître les disparités sur un territoire. Les investisseurs étrangers ciblent le plus souvent les grandes entreprises industrielles et quelques secteurs clés. Ils choisissent aussi les localités les mieux dotées en compétences où il existe des écosystèmes dynamiques (universités de renom, existence de centres de R&D, etc.). Ces implantations profitent donc aux zones déjà les mieux loties, les plus attractives. Au sein d'une même région, les grands groupes étrangers vont parfois capter une grande partie des aides publiques au détriment d'autres bassins d'emploi.

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Ainsi, le rebond de l'industrie automobile dans les Midlands de l'Ouest n'a pas beaucoup profité à Birmingham, la ville la plus importante de la région, qui a un taux de chômage de près de 11%. L'attraction d'investisseurs étrangers ne peut à elle seule résorber des années de désindustrialisation et de désengagement des pouvoirs publics. Ainsi, attirer des investisseurs n'est pas suffisant et doit s'accompagner d'une politique d'aménagement et de développement du territoire qui permette d'irriguer tous les bassins d'emploi.

Dans le contexte du Brexit, cette forte dépendance aux IDE ne constitue-t-elle pas un risque pour l'économie ?

On le sait, l'accès au marché commun reste un déterminant essentiel de la décision d'implantation des investisseurs. Pour continuer à attirer des investisseurs étrangers, le gouvernement a annoncé vouloir ramener l'impôt sur les sociétés de 20 à 17% à l'horizon 2020, ce qui risque de peser sur ses finances publiques, sans suffire à compenser les effets du Brexit.

Il faut rappeler en effet que depuis la crise financière de 2008, le gouvernement a pris conscience que l'économie du pays ne pouvait plus reposer uniquement sur le secteur des services, qu'il fallait rééquilibrer l'économie au profit de l'industrie. Or les secteurs industriels qui fonctionnent le mieux sont ceux qui sont entre les mains des groupes étrangers. Theresa May doit donc les retenir dans le pays si elle veut que sa stratégie de reconquête industrielle réussisse. Or les groupes étrangers sont très inquiets des conséquences d'un Brexit dur, notamment de l'augmentation des barrières tarifaires. Ces barrières pénaliseraient les exportations depuis le Royaume-Uni, mais également, si le Royaume-Uni augmente aussi les droits de douane les importations de composants. Or dans l'automobile par exemple, 60% des composants sont importés contre 40% en France. Dans un contexte de Brexit, la forte dépendance aux IDE peut être très problématique.

The Conversation ________

Propos recueillis par Thierry Weil, Membre de l'Académie des technologies, Professeur au centre d'économie industrielle, Mines ParisTech

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation

Thierry Weil, Mines ParisTech

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