Louisa Toubal : "L’investissement étranger a sauvé l’industrie britannique… jusqu’au Brexit"

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(Crédits : DR)
À l'occasion de la sortie de la note « L'investissement étranger, moteur de la réindustrialisation au Royaume-Uni ? » rencontre avec Louisa Toubal, économiste à La Fabrique de l'industrie.

Thierry Weil : Pourquoi vous êtes-vous intéressée aux investissements directs étrangers au Royaume-Uni ?

Louisa Toubal : Alors que la France et le Royaume-Uni ont des situations économiques assez similaires, avec un fort déclin récent de l'industrie, ces deux pays n'ont pas fait les mêmes choix en termes de réformes macroéconomiques et réglementaires. Par exemple, contrairement à notre pays, le Royaume-Uni a laissé vendre sans grande résistance la plupart de ses fleurons industriels, partant du principe que les investissements étrangers auraient des retombées positives sur le tissu économique national. Notre étude explique comment les investisseurs étrangers ont permis au Royaume-Uni de conserver des atouts dans certains secteurs industriels. Elle permet également d'apprécier l'ampleur des défis auxquels l'économie britannique est maintenant confrontée dans le contexte du Brexit.

Comment ces investisseurs étrangers ont-ils maintenu le tissu industriel britannique en vie ?

Il faut savoir qu'au Royaume-Uni, les investisseurs étrangers occupent depuis très longtemps une place particulière pour soutenir l'industrie. Quand Margaret Thatcher arrive au pouvoir en 1979, elle souhaite faire du Royaume-Uni un pays extrêmement ouvert et spécialisé dans les services notamment financiers. Elle n'hésite pas à abandonner des pans entiers de l'industrie britannique qui ne parviennent plus à résister à la concurrence internationale comme les industries du charbon, de l'acier, du textile et de la construction navale. Mais, par souci pragmatique de contenir le déclin des territoires industriels, elle autorise les groupes étrangers à racheter 100% des actions d'entreprises britanniques.

Avec le recul, on peut dire aujourd'hui que le rachat de fleurons nationaux par des entreprises à capitaux étrangers a ralenti (et non précipité) le mouvement de désindustrialisation du pays qui était lié au désengagement de l'État. Par exemple dans l'industrie automobile, il n'existe quasiment plus de constructeurs nationaux, pourtant le secteur est en plein boom. Entre 2011 et 2015, la valeur ajoutée brute du secteur a plus que doublé alors qu'elle est restée quasi stable en France. Les entreprises sous contrôle étranger réalisent plus de 80% de la valeur ajoutée du secteur et contribuent à 88 % des dépenses en R&D. Leur investissement a permis de revitaliser certains territoires comme les Midlands de l'Ouest.

Cette région, plus fortement touchée que les autres territoires britanniques par la désindustrialisation, a pu tirer parti de l'implantation de l'indien Tata. En 2008, le groupe a racheté les marques Jaguar et Land Rover (JLR) et investi des montants considérables pour faire monter en gamme l'appareil productif de ses trois usines. Résultat : entre 2009 et 2015, cette région a vu sa part de PIB industriel gagner 2,5 points et son taux de chômage passer de 9,7 à 5,7%.

Vous expliquez toutefois que ces « investissements directs à l'étranger » (IDE) n'ont pas que des effets bénéfiques sur un territoire...

L'un des effets pervers des IDE et qu'ils peuvent accroître les disparités sur un territoire. Les investisseurs étrangers ciblent le plus souvent les grandes entreprises industrielles et quelques secteurs clés. Ils choisissent aussi les localités les mieux dotées en compétences où il existe des écosystèmes dynamiques (universités de renom, existence de centres de R&D, etc.). Ces implantations profitent donc aux zones déjà les mieux loties, les plus attractives. Au sein d'une même région, les grands groupes étrangers vont parfois capter une grande partie des aides publiques au détriment d'autres bassins d'emploi.

Ainsi, le rebond de l'industrie automobile dans les Midlands de l'Ouest n'a pas beaucoup profité à Birmingham, la ville la plus importante de la région, qui a un taux de chômage de près de 11%. L'attraction d'investisseurs étrangers ne peut à elle seule résorber des années de désindustrialisation et de désengagement des pouvoirs publics. Ainsi, attirer des investisseurs n'est pas suffisant et doit s'accompagner d'une politique d'aménagement et de développement du territoire qui permette d'irriguer tous les bassins d'emploi.

Dans le contexte du Brexit, cette forte dépendance aux IDE ne constitue-t-elle pas un risque pour l'économie ?

On le sait, l'accès au marché commun reste un déterminant essentiel de la décision d'implantation des investisseurs. Pour continuer à attirer des investisseurs étrangers, le gouvernement a annoncé vouloir ramener l'impôt sur les sociétés de 20 à 17% à l'horizon 2020, ce qui risque de peser sur ses finances publiques, sans suffire à compenser les effets du Brexit.

Il faut rappeler en effet que depuis la crise financière de 2008, le gouvernement a pris conscience que l'économie du pays ne pouvait plus reposer uniquement sur le secteur des services, qu'il fallait rééquilibrer l'économie au profit de l'industrie. Or les secteurs industriels qui fonctionnent le mieux sont ceux qui sont entre les mains des groupes étrangers. Theresa May doit donc les retenir dans le pays si elle veut que sa stratégie de reconquête industrielle réussisse. Or les groupes étrangers sont très inquiets des conséquences d'un Brexit dur, notamment de l'augmentation des barrières tarifaires. Ces barrières pénaliseraient les exportations depuis le Royaume-Uni, mais également, si le Royaume-Uni augmente aussi les droits de douane les importations de composants. Or dans l'automobile par exemple, 60% des composants sont importés contre 40% en France. Dans un contexte de Brexit, la forte dépendance aux IDE peut être très problématique.

The Conversation ________

Propos recueillis par Thierry WeilMembre de l'Académie des technologies, Professeur au centre d'économie industrielle, Mines ParisTech

 La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation

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a écrit le 20/11/2017 à 23:12 :
Madame la seule chose qui a sauve – temporairement – le RU etait la Petrole. North Sea Oil, qui a commence de s’ecouler vraiment vers le fin des 1970s. Le Mer du Nord est le plus grand champ petrolier decouvert dans le monde depuis 1945. Mais le pic de production a ete atteint en 1999/2000 (dans le secteur britannique) et maintenant il ne s’eleve qu’a probablement 25% du maximum, au mieux. Regardez la Norvege et son Sovereign Wealth Fund. Ou a disparu tout l’argent gagne par l’Exchequier se Sa Gracieuse Majeste pendant la meme periode?

Pendant les annees 70, Angleterre a ete prise en otage par les syndicats avec greves motives politiquement tout le temps. Ca a detruit British Leyland par exemple. Le « Winter of Discontent » a fini les Travaillistes et a mene directement a l’election de Mme Thatcher en 1979. Nous etions tous ravis – elle était vraiment tres populaire car elle a promis – et a pris des mesures pour controler les syndicats hors contrôle. Mais oui, elle a « asset stripped » le pays. Industrie du charbon cloture pour raisons ideologique (pauvre M. Scargill n’avait aucune chance avec sa maivaise com, sales tours par MI5, accusations de financement par la Libye, meme s’il avait des bons points a faire – l’impossibilite de remplacer toutes les centrales thermique a charbon avec gaz naturel). Apres – le RU a importe le charbon depuis l’Inde, la Chine, partout. L’ideologie de la droite. Thatcher a privatise beaucoup des societes vetustes, oui. Le Big Bang dans le City de Londres a accelere la financialisation de tout et la desindustrialisation du pays, et les malversations financieres, oui. C’était ideologique, par les Conservateurs qui sont aussi motive par la guerre de classe que les classes populaires – le pays est tres divise.

Et l’investissement etranger ? Motive seulement par l’attraction de main d’ouevre bon marche, depuis les reformes du Thatcher pour casser « collective bargaining » et le pouvoir des syndicats. Qui a cree la « renaissance » de l’industrie automobile ? Les japonais : Toyota, Honda, Nissan des les annees 80. Mais avec pratiques de gestion, motivation des ouvriers et « relations iudustrielles » completement inconnu aux Anglais figes dans le 19eme siecle.

Depuis les 1970s, la seule politique pour faire penser la population que les choses s’ameliore, c’est l’inflation dans le secteur immobilier. Thatcher a instaure la politique de devenir proprietaire et ensuite gonfler la prix d’immobilier (les banques etaient permis de créer leurs propres chaines d’agents immobilier – quel conflit d’interet ! et s’assurer donc de l’inflation dans les prix – et donc les prets et les interets recuperes !).

En realite, ca ne s’agit que d’un transfert de la richesse de la population vers les banques. Maintenant, le prix moyen d’immobililer s’eleve a 10 fois le revenu moyen meme que les banques ne sont pas cense preter plus que 3 fois les revenus ! la folie des annees Blair, qui a continue depuis 2009 encore. J’ai vu sur l’Internet un maison a Londres construit comme « social housing » (construit par le conseil general local pour les pauvres) dans les 1960s avec un valeur de 20.000 livres probablement dans les 1980s – maintenant le prix demande est £500.000 et le revenu moyen brut par couple est a peine £25.000 !

Donc pas de petrole non plus sur lequel le pays a flotte depuis 1975 – ca c’est pourquoi elle s’ecoule. Ca, et l’ideologie des classes gouvernantes qui vivent toujours dans le 19eme siecle, qui detestent leurs classes populaires et les etrangers (Johnny Foreigner) et l’industrie – un gentleman ne salit pas ses mains.

Tres bien, laissez-les jouer parmi eux-memes mais l’Europe ne peut par permettre ces ideologues la bas a blamer l’Europe pour les effets de leur propre folie.

Absence d’accents, clavier britannique.
a écrit le 20/11/2017 à 13:40 :
Theresa et son gang d'illuminés ne sont pas près de résoudre les problèmes de la Grande Bretagne. Cela devient même de pire en pire.
a écrit le 20/11/2017 à 11:36 :
Analyse tronquée !
Pour faire simple
1) Les IDE, il faut tenir de leur nature, financiers (voir financiers spéculatifs), industriel, R&D ou sièges.
2) IDE éphémères ou long terme > stock d’IDE
Le stock d’IDE sortants du R-U a bien diminué ces dernières années, alors que les stocks français et allemand progressaient.
3) Les flux d’IDE sont des flux financiers (balance financière), mais ce qui est intéressant c’est d’étudier les emplois (durables ou pas) et les VA qui correspondent.
4) En face il faut mettre les recettes que seront versées à l’étranger par le Royaume Uni, et voir aussi les recettes récupérées depuis l’étranger, donc voir précisément les rendements de ces IDE dans les 2 sens. La balance versés-reçues des revenus est-elle positive ou négative ? Ceci rentre dans la balance des transactions courantes.
Parce que pour la France et l’Allemagne, c’est aux alentours des 50 milliards par an de positif.
Pour le Royaume-Uni, c’est la cata !
5) Le fait de ventre totalement ou partiellement des entreprises (actifs) modifie le compte capital.
Mais c’est du flan, parce que l’année suivante l’entreprise ne vous appartient plus et elle devra verser des revenus hors territoire national tout en y réglant moins d’impôts. Vendre ses joyaux pour boucler un budget est totalement débile, de l’éphémère à court terme pour cacher la misère qui coute très cher sur le long terme.
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Aucuns chiffres, évolutions des stocks (entrants-sortant), leurs cibles, leurs rendements, les revenus versés qui en découlent, et la balance finale R-U/Monde ??????
Réponse de le 20/11/2017 à 20:45 :
Cher, très cher, trop cher Alain? Vous m' évoquez ces inspirés évoluant en bande sur le net qui chantaient à longueurs de pages leurs poésies nous assurant de l' effondrement de la Russie sous deux ans ....!


Ils ont chanté 4 saisons et puis plouf, plus rien ; rien n' y a fait, les faits têtus les ayant ...contrarié.
a écrit le 20/11/2017 à 9:11 :
"Avec le recul, on peut dire aujourd'hui que le rachat de fleurons nationaux par des entreprises à capitaux étrangers a ralenti (et non précipité) le mouvement de désindustrialisation du pays qui était lié au désengagement de l'État"

On se doute bien que un vaut mieux que zéro maintenant ce serait bien de nous expliquer que 2, à savoir si thatcher n'avait pas dépecé l'industrie anglaise pour l'offrir à la finance internationale l’Angleterre ne se serait pas retrouvée dans une situation de précarité totale pour les salariés, précarité qui a mené au brexit actuel, vaut plus que un.

"La Fabrique de l'industrie" est un "think thank" financé par les multinationales, celles-là même qui nous affirmaient que le RU allait s'écrouler s'il votait pour le brexit, celles-là même qui refusent la sortie de l'UE et use de tous les stratagèmes afin que le RU fasse machine arrière.

Tout le monde les voit à part eux, on paye des gens un salaire hallucinant pour qu'au final ils nous pondent des études dans lesquelles manque la moitié des éléments. Pas étonnant que l'on soit toujours derrière les états unis, le japon et la chine avec des "spécialistes" aussi peu éclairés.

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