OPINION. « Ukraine : les minerais aux Américains, les poulets aux Européens » (Nicolas-Jean Brehon)
Nicolas-Jean Brehon

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Ce vendredi 28 février, le président Zelenski a signé un accord avec le président Trump portant sur l'exploitation des terres rares en Ukraine. Après l'annonce d'un possible retrait américain, c'est une nouvelle douche glaciale pour les Européens. Humiliés une première fois par les Américains après avoir été exclus des négociations d'un accord de fin de guerre, les voilà maintenant lâchés par les Ukrainiens.
Retours sur une déroute européenne.
Depuis trois ans, l'Union européenne apporte un soutien entier et sans faille à l'Ukraine. Tous les leviers ont été utilisés. Le soutien militaire avec la fourniture d'armements, l'aide humanitaire avec l'accueil des réfugiés, l'assistance économique avec une aide financière destinée à la reconstruction, l'action diplomatique avec l'adoption de plusieurs trains de sanctions à l'encontre des Russes et, enfin, l'action politique, en affichant, dès le début de la guerre, l'accueil de l'Ukraine au sein de l'Union. Jamais un soutien n'avait été aussi massif : 137 milliards d'euros si l'on ajoute l'aide bilatérale, soit une somme parfaitement comparable au soutien américain. Jamais les procédures n'avaient été aussi rapides. L'Ukraine a présenté sa demande d'adhésion le 28 février 2022, quatre jours seulement après le début de l'invasion russe et le statut de candidat lui a été accordé par le Conseil européen en juin. D'ordinaire, pour cette première étape, il faut compter en moyenne dix-huit mois. Cette fois, quatre mois ont suffi. L'ouverture des négociations d'adhésion a été recommandée par la Commission, le 8 novembre 2023. Le Conseil européen l'a décidé le 14 décembre seulement, un mois après. D'habitude, il faut au moins six mois. Un cadre de négociation a été décidé en mars 2024 et les négociations sont donc ouvertes depuis lors. Pour l'Ukraine, l'adhésion est prévue ou annoncée comme possible en 2030. Pour l'UE, l'adhésion est considérée comme une nécessité stratégique dans le contexte actuel. Le processus d'examen des 35 chapitres en discussion est en cours portant sur tous les enjeux, juridiques, économiques, budgétaires, que soulève une adhésion.
C'est là qu'intervient la question des terres rares. La question est évoquée depuis longtemps. La coopération minière est mentionnée dans un accord d'association en 2014. Mais le premier engagement formel figure dans un mémorandum de partenariat stratégique entre l'UE et l'Ukraine sur les matériaux rares signé le 13 juillet 2021 (avant la guerre donc). « Le haut potentiel en Ukraine associée à la modernisation représente une solide base de partenariat pour les deux parties ». L'accord prévoit de renforcer la coopération et l'intégration sur les matériaux rares. La coopération porte même un nom - la « closer integration of critical raw materials » - et un sigle la CRMs. Tout est prévu : la recherche géologique, les investissements, l'adaptation de la législation... En octobre 2024, le rapport sur l'avancement des négociations d'adhésion avec l'Ukraine y fait référence comme une priorité cruciale (« a key priority ») de la coopération avec l'UE.
Une coopération cruciale pour un partenariat stratégique entre l'Ukraine et l'Union européenne. Tellement cruciale et stratégique que l'Ukraine signe avec les Etats Unis un accord de partenariat économique donnant accès à ses ressources minières pour compenser les milliards de dollars d'aide versés par l'administration américaine. Ou plutôt surcompenser. Ils dépensent 110 milliards et récupèrent le double. Les Européens eux, dépensent 130 milliards et s'apprêtent à payer le triple pour la reconstruction du pays (et les travaux logistiques pour évacuer les précieux minerais ?). Sans compter le coût de l'adhésion.
Comment appelle-t-on cela ? Manger son chapeau ? Avaler une couleuvre ? Un boa constricteur plutôt. Combien de boas l'UE pourra-t-elle ainsi avaler ? C'est tellement humiliant que l'Europe n'a pas encore réagi. Mais heureusement, l'UE mangera aussi les poulets ukrainiens. Le 19 mars 2024, l'UE a renouvelé l'accord commercial permettant à l'Ukraine d'exporter ses poulets sans droits de douane. L'accord court jusqu'en juin 2025. Les minerais aux Américains, les poulets aux Européens !
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(*) Nicolas-Jean Brehon, conseiller honoraire au Sénat ancien enseignant en finances publiques à Paris I Panthéon Sorbonne, spécialiste des finances européennes.
Dernière publication: "Les aspects budgétaires de l'adhésion de l'Ukraine à l'UE", revue française des finances publiques novembre 2024.
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