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Quelle place aujourd'hui pour la philosophie morale dans l'économie?

Photo de Ivan Best

François Neiva

Publié le 02 décembre 2015 à 11:27 - Mis à jour le 02 décembre 2015 à 11:41

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Photo d'illustration de l'article
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Les rémunérations exorbitantes de certains patrons posent-elles un problème moral? Pour beaucoup de théoriciens de la science économique, la morale n'a aucun rôle à jouer dans leur discipline. Et encore moins aujourd'hui. Les écrits d'Aristote invitent au contraire à repenser la place de la morale dans notre monde marchand. Par François Neiva

Le 9 novembre, l'Autorité des marchés financiers (AMF) a publié dans une indifférence relative son « Rapport sur le gouvernement d'entreprise et la rémunération des dirigeants des sociétés cotées ». L'institution s'interroge sur les compensations financières octroyées lors du départ de plusieurs grands patrons français. Elle pointe le décalage entre les sommes versées et le respect des règles déontologiques édictées par le Medef et l'Association Française des Entreprises Privées (Afep).

En octobre 2014, l'Observatoire des inégalités s'alarmait déjà des revenus annuels des grands patrons du SBF 120 : entre 400 et 1110 années de SMIC. De quoi donner le tournis.

Quelle place pour la philosophie morale dans l'économie?

Cette controverse récurrente fait écho à un débat aussi vieux que l'économie. Quelle place la philosophie morale doit-elle occuper dans le champ économique ? Aucune, répondraient les théoriciens de la science économique moderne. « Ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, écrivait Adam Smith dans La richesse des nations (1776), mais de leur souci de leur intérêt propre. Nous ne nous en remettons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme. » Les individus cherchent à maximiser leur utilité et leurs profits. Ce faisant, ils contribuent à augmenter l'utilité du plus grand nombre.

L'économie et la morale relèveraient de deux ordres différents, comme le démontre André Comte Sponville, dans son ouvrage, Le capitalisme est-il moral ? (2004). Chacun de ces ordres répond à une cohérence propre. La morale se préoccupe du Bien et du Mal, l'économie de l'efficacité. Imaginer que l'économie se soumette spontanément à la morale aboutit à ce que le philosophe nomme de l'« angélisme ». Irréconciliables ? Pas si sûr.

La soumission de l'économie à l'éthique chez Aristote

Il faut revenir à la genèse de la pensée économique pour éclairer les débats actuels. Aristote est, après Platon, un des premiers philosophes à s'intéresser sérieusement à la question économique. Ses deux ouvrages fondamentaux sur le sujet demeurent la Politique et l'Éthique à Nicomaque.
Le natif de Stagire propose une conception particulière de l'homme. La substance de tout être vivant, ce qui le fonde, est immuable. Cette essence, développe-t-il, est chez l'homme singulière, car, contrairement aux autres êtres vivants, il est doué de raison. Cette raison lui permet de rechercher le bonheur à travers l'exercice des vertus : la recherche de la vérité, le sentiment du bien, du juste...

L'homme est aussi, selon son expression fameuse, un « animal politique ». Il ne peut réaliser son bonheur qu'en société. La politique, l'art de la vie au sein de la Cité, demeure dans sa conception holistique - le tout est supérieur aux parties - la science souveraine. Mais, le renversement est d'importance, elle ne doit avoir d'autre but que de conduire au bonheur des individus qui la composent. Elle est donc dominée par ces principes moraux, indissociables de la nature humaine.

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Aristote envisage l'économie sous le même prisme. Pensée comme l'art de bien administrer une maison (du grec oïkos, maison), l'économie est distincte de l'éthique. Elle n'est pas pour autant indépendante. L'organisation économique doit être adaptée à la finalité de l'être humain. Cette conception permet au philosophe grec de développer des idées couramment reprises sur la division du travail ou encore la valeur.
Dans sa philosophie, la soumission de l'économie à la morale devient fondamentale sur la question de l'argent. Échanger des biens pour satisfaire des besoins lui apparaît naturel. En revanche, il condamne sans appel ce qu'il nomme la « chrématistique », activité qui vise exclusivement à l'enrichissement. Selon Aristote, cette pratique dénature la monnaie qui devient « le principe et la fin de l'échange ». En s'adonnant au commerce, tout comme au prêt à intérêt, l'individu poursuit une logique qui n'a pas de fin. Il se détache de la vertu. Quand l'esprit de commerce s'introduit dans la Cité, toute activité humaine devient corrompue.


La morale, contrepoids à l'extension du domaine économique ?

Une telle analyse peut prêter à sourire. Plus personne ne condamne le prêt ou le commerce. Mais Aristote demeure essentiel : il invite à se réapproprier le rapport entre économie et morale. Un certain nombre de conceptions morales de base sont consubstantielles à l'être humain, à son identité. Le sujet autonome pensé par l'économie moderne n'existe pas, il est une abstraction. Cette thèse, défendue par Michael Sandel, professeur à Harvard, porte de multiples implications pour notre système économique.
Pour l'auteur de "What money can't buy : the moral limits of markets" (2012), la logique marchande nie ces fondements moraux et corrompt certaines normes qui gouvernent le vivre ensemble. Est-il acceptable d'acheter des amis sur Facebook, de parier sur la date de la mort de Nelson Mandela, de rémunérer ses enfants pour qu'ils travaillent mieux à l'école ? Le débordement de la logique marchande à des secteurs auparavant préservés pose déjà de nombreuses questions. Peut-on autoriser un marché libre de mères porteuses ? Les universités doivent-elles vendre des places en première année pour financer leur développement ? Le mercenariat en matière de défense doit-il être encouragé ?

Le philosophe politique américain fait preuve de prudence. Il ne peut pas répondre. Par nature, la morale est évolutive et culturellement marquée. Ses grands principes lui confèrent toute sa force, mais la variation dans la manière de les appréhender la rend paradoxalement instable. Michael Sandel rappelle ainsi qu'au 19e siècle, l'assurance vie était rejetée aux États-Unis, car considérée comme un pari contre Dieu. Il se contente de montrer, dans la lignée des travaux d'Amartya Sen, la richesse des perspectives ouvertes par une redéfinition du rapport entre morale et économie.

Un champ privilégié de légitimation du pouvoir politique

Une question reste en suspens. Si l'économie ne peut se soustraire à une dose de morale, qui doit se porter garant des principes qui l'accompagnent ? Si les économistes ont certainement un rôle à jouer en ne l'évacuant pas de leurs équations, c'est surtout à la puissance politique de tenir son rang. Adam Smith lui-même, contrairement à une lecture partielle de son œuvre trop souvent admise, explique que la liberté individuelle n'est favorable à la société que si l'État exerce un contrôle important par le biais des politiques économiques, fiscales ou encore la réglementation bancaire.

Voilà des fonctions que l'État et l'Union européenne doivent assumer pleinement. La connivence entre pouvoir politique et pouvoir financier entraîne toujours une timidité du premier à légiférer sur le second, au risque de voir la régulation devenir un vain mot. Il y a là un terrain où l'action politique peut retrouver une grande légitimité auprès des peuples.
Les préconisations en matière de rémunération des grands dirigeants sont actuellement confiées au Haut Comité de Gouvernement d'Entreprise (HCGE) mis en place en 2013 pour surveiller l'application du code Medef-Afep. Confier à des dirigeants le soin de moraliser les pratiques de leurs confrères est une absurdité. Les récents abus (Alcatel-Lucent, Lafarge, Sanofi) donnent raison aux partisans d'un encadrement législatif.
Les sujets ne manquent malheureusement pas : réforme bancaire, réforme des marchés, réforme fiscale. La fenêtre d'opportunité semble même idéale en ce contexte de crise. Il y a une vertu morale qu'Aristote estimait peut-être plus que les autres. Cette vertu, c'est le courage.

FRANÇOIS NEIVA

François Neiva

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