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Tunisie, l'audace qui dérange

Donia Kaouach

Publié le 02 juillet 2019 à 08:11 - Mis à jour le 02 juillet 2019 à 08:30

Donia Kaouach.

Donia Kaouach.

DR

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OPINION. Comment protéger un processus démocratique naissant et répondre aux attentes sociales qui font le lit des extrémistes, sans aggraver les déficits ? La Tunisie a les moyens de répondre à un tel défi, en s'appuyant notamment sur sa jeunesse et les femmes. Par Donia Kaouach, présidente de Tunisiennes Fières.

Le jeudi noir ne sera pas noir. Il a été au contraire une occasion de renforcer la détermination des Tunisiennes et des Tunisiens. Quelques heures après l'attentat qui a visé les forces de l'ordre, jeudi 27 juin, la vie a repris son cours car à Tunis la vie est plus forte que tout. Les extrémistes ont cherché à déstabiliser un processus démocratique en bonne voie, à ruiner une saison touristique prometteuse et, par-dessus tout, à ébranler le modèle tunisien.

Mais le modèle résiste, au gré des épreuves et des défis. La Tunisie a su plier pour ne pas rompre : elle n'a pas fermé ses frontières aux voisin libyens accueillant ainsi plus d'un million de réfugiés, elle a encaissé les chocs économiques et devient aujourd'hui la première démocratie du monde arabo-musulman avec un président élu majoritairement par les femmes et une presse libre. Un modèle social qui a fait dès 1956 le choix de bousculer les codes des sociétés patriarcales traditionnelles et de doter les femmes d'un arsenal juridique solide.

Les oiseaux de mauvais augure annoncent cependant depuis quelques années la faillite économique du pays.

Certes, depuis 2011, l'économie tunisienne fait face à des déséquilibres budgétaires handicapants même si cela se comprend dans le contexte post Ben-Ali. Il fallait alors apporter une réponse forte aux frustrations sociales nées des disparités de développement et de l'augmentation du chômage des jeunes et des diplômés de l'enseignement supérieur.

Contexte sécuritaire

Ce déficit a été aggravé par le contexte sécuritaire qui a imposé à la Tunisie d'allouer un budget considérable à la lutte contre le terrorisme, et qui a réduit significativement les recettes touristiques, l'instabilité libyenne n'aidant pas dans cet environnement de risques croissants.

Cette facture sociale et sécuritaire a accéléré l'endettement de la Tunisie ajoutant à cela dépréciation du dinar et perte du pouvoir d'achat. Comment dès lors protéger un processus démocratique naissant et répondre aux attentes sociales qui font le lit des extrémistes, sans aggraver les déficits ?

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Les bailleurs de fond internationaux et notamment le Fond monétaire international restent dans une approche de rigueur monétaire qui semble ignorer ce contexte fragile. L'Union européenne également. Le soutien apporté fut insuffisant compte tenu des enjeux sécuritaires et migratoires qui engagent pourtant un avenir commun, car la réussite du processus tunisien est essentielle à la stabilité de la région. Les relations historiques avec l'Europe auraient dû être une raison supplémentaire de coopération : la Tunisie avait dès 1995 signé l'accord d'association avec l'Union européenne, s'était engagée activement dans le processus de Barcelone et a toujours témoigné sa foi dans le destin méditerranéen.

Ces défis majeurs de la transition offriront néanmoins de formidables opportunités de développement et contribuent ainsi à écrire la nouvelle page de l'histoire de la Tunisie.

Le défi politique et la réforme constitutionnelle

La première réponse est sans conteste politique : maintenir le calendrier électoral de l'automne 2019 qui permettra d'élire un nouveau parlement et un nouveau président ou présidente. C'est précisément ce processus que cherchait à torpiller le double attentat du jeudi 27 juin.

Depuis 2011, la Tunisie a fait le choix du consensus entre les principales forces politiques du pays. Le moment n'est-il pas venu pour les forces démocratiques et de progrès de répondre à une aspiration grandissante dans le pays pour les réformes structurelles nécessaires ?

Afin d'assurer la pérennité de ce processus, la Tunisie doit également se doter d'un cadre constitutionnel cohérent avec ses aspirations. Le dispositif actuel favorise le blocage politique, notamment parce que les instances constitutionnelles ne sont pas totalement en place. Le système du bonus accordé au parti « qui arrive en tête » réduit ainsi les prérogatives du Président de la République, alors même qu'il dispose de la légitimité des urnes. Un rééquilibrage des pouvoirs est nécessaire.

Le défi économique et les réformes structurelles

La deuxième réponse est économique. Il s'agira de lancer les chantiers de réformes structurels afin, d'abord, de réduire le poids du secteur public dans l'économie par les privatisations notamment (à la condition d'inventer un cadre nouveau pour celles-ci qui, jusque-là, n'ont fait que renforcer la concentration de l'économie sans favoriser l'émergence de nouveaux acteurs). Il faut dépasser pour cela les schémas de financement traditionnels nourris de la frilosité du secteur bancaire.

De même, il s'agit de réduire la dichotomie entre l'économie offshore orientée vers l'exportation et l'économie onshore. Les formidables atouts de la Tunisie et la maturité acquise par les entreprises locales devraient lui permettre de renforcer considérablement la capacité exportatrice du pays, réduisant ainsi le déficit des paiements extérieurs et freiner la chute du dinar.

Enfin, il faut soutenir une économie plus dynamique, libérée des rentes, tournée davantage vers l'international, qui dégagera plus d'opportunités pour absorber le chômage des jeunes. Cela prendra du temps nécessairement car la réduction du chômage des jeunes diplômés passera par la réforme de la formation professionnelle souvent très inadaptée aux besoins du marché du travail et par la réforme de l'éducation, notamment celle du système d'orientation universitaire.

Le défi sociétal et la sauvegarde du modèle tunisien

La troisième réponse est l'audace tunisienne, celle d'un peuple nourrit par la détermination constante de protéger ses acquis, d'une jeunesse ouverte sur le monde, d'un pays où l'obscurantisme n'a pas bonne presse. N'est-ce pas cet héritage bourguibien qui a permis l'accession au pouvoir du Président Béji Caid Essebssi ? Soixante ans après l'indépendance, le père de la nation est plus vivant que jamais.

Les Tunisiens ont acquis la subtilité des vieux pays ouverts à tous les vents, la sagesse politique, le refus du fanatisme, et un attachement fort à la diversité. La Tunisie phénicienne, romaine, arabe, ne peut être que plurielle. Elle est aujourd'hui un espoir démocratique pour le monde arabe et un partenaire incontournable pour les démocraties européennes. Le Président Jacques Chirac disait déjà en 2003 à Tunis que « depuis des siècles nos destins se rencontrent et se mêlent ». Si les femmes tunisiennes sont le premier parti politique du pays (elles composent plus de 50% du corps électoral), la jeunesse tunisienne a également décidé de prendre part massivement au prochain rendez-vous électoral. Et plus de 70% des nouveaux inscrits sur les listes ont entre 18 et 35 ans.

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Autant de raisons de croire que l'Audacieuse résistera et mènera cette bataille de tous les instants. Elle tient bon dans le vacarme car comme disait le Général de Gaulle: « la vague ne détruit pas le granit ».

Donia Kaouach

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