Une raison pour les jeunes de soutenir la loi travail

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(Crédits : DR)
La loi travail favorise le retour à l'équilibre du marché de l'emploi. L'expérience prouve que les jeunes ont tout à y gagner. Par Pascal Nguyen, professeur de finance à Neoma Business School.

Malgré des concessions significatives par rapport à son texte initial et des aides supplémentaires en faveur des étudiants et des demandeurs d'emploi, le gouvernement ne parvient pas à désamorcer la crise. Soutenus par une grande partie de l'opinion publique, les jeunes ne désarment pas. Le projet de loi doit être retiré car, selon eux, il ne va faire qu'aggraver leurs difficultés. Qu'attendre en effet de la flexibilité du temps de travail si ce n'est qu'elle va permettre aux entreprises à se livrer à des excès dont ils seront une nouvelle fois les victimes ? D'où cette colère teintée d'amertume envers un gouvernement qui s'était engagé à faire de la jeunesse sa priorité.

Dans un contexte de chômage persistant, il n'est déjà pas facile de se plaindre de mauvaises conditions de travail. Qu'en sera-t-il lorsqu'ils pourront se faire licencier à tout bout de champ ? Devront-ils alors accepter de faire tout et n'importe quoi ? Leur faudra-t-il sacrifier leur vie familiale pour ne pas s'exposer à l'arbitraire d'un patron contre qui la loi leur laissera peu de recours ?

 En cause, le déséquilibre du marché de l'emploi

Le monde de l'entreprise étant assez mal compris des jeunes, il leur est facile de se faire de fausses idées. En fait, ce qu'ils ont le plus à craindre est lié au déséquilibre du marché de l'emploi. Il y a tout simplement trop d'offre de travail et pas assez de demande de la part des entreprises. Or, ce que la loi travail devrait permettre, c'est précisément de réduire ce déséquilibre en encourageant les entreprises à embaucher.

Pour permettre à mes étudiants d'apprécier les conséquences d'un déséquilibre, je les invite chaque année à participer à une petite expérience. Supposons qu'ils soient une trentaine et qu'ils aient chacun une carte blanche tandis que je dispose de toutes les cartes noires. Ensemble, nos cartes ont de la valeur. Séparément, elles n'en ont aucune. Pour fixer les idées, disons que la combinaison d'une carte blanche et une carte noire rapporte mille euros.

Comment allons-nous partager cette richesse ? Sans surprise, les négociations tournent autour de la moitié pour chacun. Aucun étudiant n'entend céder sa carte pour moins de 500 euros. Impossible pour moi de faire pression sur eux. J'ai tout autant besoin de leur carte qu'ils ont besoin de la mienne. D'où le résultat d'un partage à peu près équitable.

 Les effets du déséquilibre sur le partage des richesses

Supposons maintenant qu'il me manque quelques cartes noires. Devrais-je en être contrarié puisque cela entraîne en apparence un manque à gagner non négligeable ? Bien au contraire, cette situation m'arrange (et de ce fait, on pourrait me soupçonner d'avoir volontairement égaré ces cartes) car elle crée un déséquilibre dont je peux tirer avantage pour forcer mes étudiants à vendre moins cher leurs cartes blanches. Après tout, quelques-uns se retrouveront avec une carte que ne vaudra rien une fois que toutes les cartes noires que je détiens auront été associées à une carte blanche.

Une fois cette idée bien comprise, plus aucun étudiant ne persiste à vouloir céder sa carte pour 500 euros. Une offre de 100 euros devient soudain impossible à refuser. Tout compte fait, mon profit est très supérieur au cas où j'avais toutes mes cartes. C'est évidemment tout le contraire pour mes étudiants. Le déséquilibre entre cartes blanches et cartes noires leur a été fatal pour la bonne raison qu'il entraine une vulnérabilité, qui n'existait pas au départ, et que j'ai choisie d'exploiter sans aucun scrupule.

 Le retour à l'équilibre favorisera les salariés

Ce jeu de cartes décrit assez bien la relation entre une entreprise et ses salariés. Ensemble, ils créent de la richesse ; séparément, ils n'arriveront pas à produire grand-chose. Comment se partagent-ils ensuite la valeur issue de leur activité ? Cela dépend de leurs rapports de force respectifs. A l'heure actuelle, on peut dire que les salariés sont en position de faiblesse (comme mes étudiants avec leur surplus de cartes, sauf qu'il s'agit maintenant d'un surplus de travail).

En faisant baisser le coût des licenciements, la loi travail semble a priori faire le jeu des patrons. Ceux-ci pourront dégraisser plus facilement. Les salariés restants auront à craindre le même sort d'autant que les candidats pour les remplacer ne manquent pas. Il s'agira de ne plus jouer au malin. Mais à plus long terme, la loi permet aussi aux entreprises les plus compétitives d'embaucher sans s'être assurées au préalable que leurs commandes seront bien renouvelées, ce qui est presque indispensable aujourd'hui avant d'effectuer une embauche.

Le résultat sera une réduction du chômage. A terme, les salariés seront même en position de force. Il n'y a qu'à voir du côté des pays où le chômage est bas. Que font alors les entreprises ? Elles chouchoutent leurs employés. Si ceux qui ne font pas l'affaire sont généralement renvoyés, les autres font l'objet de toutes les attentions. Pas question de les laisser filer à la concurrence. En conséquence de quoi, ce sont les salariés qui ont le dernier mot tant l'entreprise a besoin d'eux.

 L'exemple des trente glorieuses

Sans chercher bien loin, il suffit de rappeler que la répartition de la valeur ajoutée dans l'économie française avait tourné à l'avantage des salariés pendant la période des Trente Glorieuses. A cette époque, le travail ne manquait pas. Les entreprises devaient importer de la main d'œuvre étrangère pour répondre à une pénurie de travailleurs locaux. Sans cela, il est vraisemblable que le partage aurait été encore plus favorable aux salariés français.

En voulant à tout prix le retrait de la loi travail, les jeunes entretiennent une situation qui ne leur est pas favorable. Non seulement ils n'auront pas une chance plus grande de trouver un emploi, mais ceux qui en auront seront rarement en mesure de dicter leurs conditions. De plus, le déséquilibre du marché du travail limitera leur mobilité. Au contraire, la loi travail constitue une étape vers le retour au plein emploi. Ce n'est pas une utopie. Mais pour cela, il est nécessaire d'avoir un brin de confiance et un peu de bon sens.

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Commentaires
a écrit le 26/04/2016 à 8:48 :
Vous parlez du CDI, pas des embauches en général. L'important, ce sont les embauches en général. Ce qu'il faut simplement c'est cesser de limiter le recours au CDD et à l'interim ce qui bride les embauches, mais faire simplement en sorte que ces modes de recrutement soient significativement plus chers que le CDI. Pour cela il ne faut pas taxer les CDD et intérims bien sûr, mais détaxer les CDI...
a écrit le 25/04/2016 à 18:13 :
le prof dit " en général on se sépare de ceux qui ne conviennent pas ...."
ce n'est absolument pas le cas en France, le code du travail l'interdit, l'employeur serait poursuivi pour discrimination, harcèlement ,dévalorisation personnelle , etc ,etc ...
c'est tout le problème du risque auquel un employeur français n'a aucune solution légale en cas d'insuffisance du salarié sur sa contribution économique pour l'entreprise .
le déni syndical et celui du législateur sur la prise en compte de cette problématique fait que le droit au licenciement ne sera pas assoupli ,et que les employeurs continueront à limiter les embauches en CDI .
sur le marché du logement locatif privé , la loi française protège les mauvais payeurs , sur celui de l'emploi salarié , elle protège avant tout les insuffisants ( peu travailleurs ou non compétents ) et les délégués syndicaux .
ainsi vont les choses dans ce pays .
a écrit le 25/04/2016 à 15:13 :
Emmener 3 jeunes en camping. Proposer deux emplois rémunérés : Couper du bois pour le feu (capital : 2 haches). Embaucher ceux qui acceptent les plus bas salaires (surtout en refusant de faire plus de deux contrats pour qu'ils comprennent votre intérêt à ne pas trop partager le travail).
Ensuite, pour qu'ils aient une vision d'ensemble de ce qui les attend : Louer une seule tente au plus offrant (interdire bien sûr aux autres de se construire un abri sous prétexte de protéger l'environnement).
Le lendemain, ajouter 2 Erasmus pour que l'expérience soit culturellement plus enrichissante!
Là, ils auront une vision d'ensemble des mécanismes qui les conduiront à travailler pour moins cher et à payer plus pour des biens de premières nécessités. Ils seront plus à même d'être cynique quand on supprimera les indemnités de licenciement des cadrounets qui organisent cette compétition. Ils trouveront peut-être la parade :
1) Version révolutionnaire : Ils sont 5, vous êtes seul, ils peuvent modifier les règles.
2) Version libérale : Partir et chercher mieux! Amusez vous bien avec vos haches, il doit bien y avoir une ferme dans le coin
3) Version consciente : Arrêtez de s'imaginer que vous leur donner un travail. Vous n'avez pas envie de couper du bois et eux aussi peuvent négocier! C'est particulièrement valable quand le capital de départ pour qu'ils puissent monter une entreprise face à vous est faible.
Les startupers pourraient tenter leurs chances avec un très faible capital en s'associant entre développeur, graphistes, juristes, commerciaux et agriculteurs (what??? Uberriser la finance avec des groupes qui se libèrent des contraintes financières pour arrêter de nourrir ceux qui avancent les salaires???)
a écrit le 25/04/2016 à 12:19 :
Ce raisonnement séduisant, mais terriblement simpliste donne raison à l’inquiétude des jeunes aujourd'hui.
En admettant un effet positif de la loi sur le marché du travail, il ne devrait se percevoir que sur le long terme avec le sacrifice de toute une génération d'autant que cette théorie ne prend pas en compte la monté en puissance de la robotique et des système experts réductrice d'emploi.
Un exemple: la généralisation des véhicules sans chauffeur et pilote aurait pour effet la suppression de million d'emploi dans le monde.
a écrit le 25/04/2016 à 11:14 :
Même si je peine encore à être convaincu (pour les raisons exposées au début de l'article), ce texte a au moins le mérite d'apporter un argumentaire qui n'est pas teinté de condescendance ou de mépris envers les opposants à ce texte. Cela pousse plus facilement à la réflexion et à la relativisation.
Merci pour ça, parce que c'est extrêmement pénible de s'entendre dire qu'on a juste rien compris au texte. (Il y en a plus d'un à qui j'aurai mis des claques)


Pour revenir à l'article, je pense que la crainte du chômage n'est pas le fond du problème. Il s'agit plutôt d'une question de stabilité. La plupart de nos parents n'ont connu qu'une ou deux entreprises. Pour ma part, je ne peux m’empêcher de me demander comment je vais pouvoir être en mesure de prendre un crédit, ou même de louer un logement si je suis obligé de me contenter de contrats courts (j'ai eu l'occasion de constater à quel point les gens pouvaient être frileux face à ce genre de travailleur, et je crains que les mentalités ne changent pas aussi vite que le code du travail).
a écrit le 25/04/2016 à 10:36 :
Plus de trente ans que des professeurs nguyen sont sur rémunérés dans des business school, pour expliquer que c'est en supprimant toutes les protections des salariés qu'ils seront mieux protégés

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