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US Space Force: une très bonne opportunité pour réveiller la politique spatiale européenne de Défense

Jean-Daniel Testé

Publié le 25 septembre 2018 à 04:38 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 00:31

Jean-Daniel Testé, général de brigade aérienne, GBA (2S)

Jean-Daniel Testé

DR

Le Quotidien Numérique

13 juin 2026

Photo d'illustration de l'article
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[OPINION] L'Union européenne, inhibée par les nations sans capacité spatiale, a du mal à percevoir l'espace comme un champ de bataille futur possible. Les concepts de sécurité dans l'espace, de situation spatiale et d'opérations spatiales ne sont pas correctement perçus. Par Jean-Daniel Testé, Général de brigade aérienne (2S), ancien Commandant Interarmées de l'Espace.

La création prochaine d'une Space Force au sein de la Défense américaine, vue comme une farce et une erreur par beaucoup d'analystes internationaux, peut néanmoins présenter plusieurs côtés positifs pour mobiliser en France et en Europe l'intérêt sur le sujet, placé, depuis trop longtemps maintenant, sous la pile de toutes les priorités. Le discours quelque peu disruptif et novateur de la ministre des Armées française il y a quelques jours au Cnes, à Toulouse, témoigne d'une récente prise de conscience, salutaire si elle est traduite rapidement dans les faits.

1/Cette initiative américaine requalifie l'Espace comme domaine stratégique

Les activités spatiales militaires ont toujours été présentées comme prioritaires par les responsables de la Défense française depuis 1990 ; il faut reconnaître que cette priorité a bien été traduite en décisions concrètes et en acquisition de moyens correspondants. La France est effectivement dotée ou a accès, à ce jour, à toutes les composantes du domaine spatial militaire, à l'exception de l'alerte anti-missiles balistiques. L'espace est vu comme un multiplicateur de l'effet des forces traditionnelles et est employé en ce sens. Mais, alors que le contexte international évolue très rapidement dans ce domaine, les Armées ont du mal à prendre en considération ces évolutions majeures. Les concepts de sécurité dans l'espace, de situation spatiale et d'opérations spatiales ne sont pas correctement perçus. L'Union européenne, inhibée par les nations sans capacité spatiale, a encore plus de mal à percevoir l'espace comme un champ de bataille futur possible. Les tergiversations du projet SST (Space Surveillance and Tracking) en sont malheureusement les conséquences directes. La création d'une Space Force américaine remet l'espace sur le devant de la scène et devrait contribuer à redonner de l'intérêt aux projets européens de surveillance de l'espace et de SSA (Space Situation Awareness).

2/La mise en œuvre de la décision de Trump oblige les grandes puissances spatiales à réagir et se positionner à leur tour

Même si son contour est encore très flou, la Space Force va contraindre les grandes puissances spatiales, que sont la Russie et maintenant la Chine, à adopter des mesures afin de contrer la volonté US de dominer l'espace sans partage.

Il pourra s'agir de mesures de sécurité, pour protéger leurs satellites contre les actions de cette Space Force voire, si l'ambition est là, de mesures d'action dans l'espace afin de mettre à mal la supériorité américaine dans ce domaine. Il est vraisemblable que ces deux puissances spatiales opteront pour la seconde option, car elles ne souhaitent certainement pas l'avènement de la dominance voulue par le président Trump. Ce dernier aura alors ouvert une boîte de Pandore qu'il sera bien difficile de refermer rapidement.

3/C'est l'occasion d'en finir avec l'hypocrisie entretenue sur le sujet depuis les débuts de la conquête spatiale, et d'établir enfin les règles de comportement dans l'espace

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Compte tenu des conséquences potentielles sur la sécurité de leurs satellites, les autres puissances spatiales, de moindre importance, ne pourront pas laisser les trois grands rivaliser et développer des moyens agressifs dans l'espace, elles devraient donc porter le sujet devant les organismes internationaux (ONU-COPUOS). Les thèmes de la régulation des activités spatiales et de l'utilisation pacifique de l'espace pourraient retrouver un certain intérêt dans la communauté internationale et ainsi relancer des discussions aujourd'hui au point mort.

4/L'Europe, troisième puissance spatiale du monde doit également prendre position

Traditionnel allié des Etats-Unis, l'Union européenne n'a été ni impliquée ni même consultée sur le projet de Space Force, alors que depuis plusieurs années on avait assisté à un élargissement du petit cercle des five eyes vers certaines puissances spatiales européennes dans le domaine de la politique spatiale de Défense. C'est regrettable, mais cela place désormais l'Europe dans une situation d'indépendance dont elle peut profiter comme par le passé pour gagner en autonomie stratégique :

  • en prenant de la distance par rapport à cette initiative afin de regagner du crédit auprès d'une bonne partie des pays du monde également inquiets et suspicieux ;
  • en renforçant ses moyens de surveillance et de contrôle, voire en développant des moyens défensifs d'action dans l'espace ;
  • en diffusant de façon unilatérale un service de situation spatiale à des fins de sécurité ;
  • enfin, en fournissant aux organismes internationaux des éléments de preuves d'activités spatiales suspectes.

L'Europe se replacera ainsi dans un rôle de puissance majeure autonome entre les différentes grandes puissances rivales. Elle prouvera sa maturité et sa responsabilité dans la gestion des activités spatiales circumterrestres.

5/ La France, leader européen du spatial militaire, doit montrer l'exemple et prendre des initiatives

Également alliée de longue date des USA et très proche partenaire dans le domaine spatial militaire, la France pourrait prendre ombrage de cette initiative unilatérale américaine. Si cette attitude est confirmée et que sa mise en œuvre se fait sans concertation bilatérale, il s'agira de signifier concrètement ce mécontentement.

A court terme, une démarche franco-allemande sera plus crédible et plus efficace. Elle devra porter son effort sur :

  • la recherche de l'autonomie dans le domaine de la connaissance de l'activité spatiale ;
  • la formation et l'entraînement de personnel et de décideurs aux opérations spatiales ;
  • la préparation de futurs systèmes d'action dans l'espace.

Le premier point devra impliquer les agences spatiales et les industriels des deux pays dans un grand projet commun de modernisation / renouvellement des capacités de surveillance de l'espace.

Pour le second point, l'organisation régulière d'un exercice d'opérations spatiales pourrait être un catalyseur du savoir-faire des analystes, opérateurs et commandants militaires.

Le dernier point, enfin, visera à établir une véritable posture dissuasive face à tous les acteurs potentiellement agressifs.

De plus, il sera intéressant de voir si, compte tenu de ses capacités, le Canada ne serait pas intéressé de s'associer à la démarche.

Investir pour gagner en autonomie et en sécurité

Ainsi, la stratégie spatiale nationale à venir devra ériger l'autonomie dans la connaissance de l'activité spatiale comme priorité, prévoir les premiers moyens d'autodéfense et d'action défensive dans l'espace, favoriser la formation et l'entrainement du personnel aux opérations spatiales, et être très explicite sur les conséquences d'une action suspecte ou hostile contre nos moyens spatiaux.

Enfin, en tant que travail permanent de fond, il s'agira de dynamiser l'Union européenne pour que l'Europe devienne également souveraine et autonome dans l'espace extra-atmosphérique et puisse assurer une partie significative de la sécurité des moyens spatiaux des pays membres et des alliés.

Comme à plusieurs reprises par le passé, dans d'autres domaines, le président des Etats-Unis vient de prendre une décision lourde de conséquences pour les activités spatiales. La création d'une Space Force, chargée d'assurer la suprématie des Etats-Unis dans l'espace extra-atmosphérique, va exacerber la rivalité des trois grandes puissances spatiales et probablement déclencher la prolifération de moyens d'action dans l'espace. Les puissances spatiales secondaires comme l'UE, l'Allemagne ou la France verront de nouvelles menaces peser sur leurs satellites. Elles doivent réagir pour les protéger, c'est donc une occasion unique d'investir, d'innover et de développer pour gagner en autonomie et en sécurité.

Jean-Daniel Testé

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