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Politique - La Tribune Afrique

Cameroun : la main tendue de Paul Biya peut-elle désamorcer la crise anglophone ?

Photo de Ibrahima Bayo Jr.

Ibrahima Bayo Jr.

Publié le 13 septembre 2019 à 16:21 - Mis à jour le 01 octobre 2025 à 03:31

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Présidence camerounaise

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Cela fait trois ans que l’Eglise et la société civile lui susurrent cette idée. Impavide face aux solliciteurs souvent éconduits, habitué au mutisme, Paul Biya a enfin lancé, dans son discours du 10 septembre, son appel à un «grand dialogue national» à organiser d’ici fin septembre pour en finir avec la crise dans les régions anglophones du Cameroun. Suffisant pour désamorcer la bombe sociale dans les régions nord-ouest et sud-ouest en proie à une montée de revendications sécessionnistes depuis 2016 ?

Sa parole rare, distillée avec parcimonie, renfermait une dimension presque ésotérique. En maître des horloges, Paul Biya a imposé le timing médiatique de son allocution du 10 septembre dernier. A 86 ans (dont 37 au pouvoir), rompant avec son silence flegmatique, le locataire du Palais d'Etoudi a déroulé sa feuille de route pour la résolution de la crise dans les zones anglophones du Cameroun.

« J'ai la ferme conviction [...] que le moment est venu de mobiliser toutes les forces positives et constructives de notre pays, à l'intérieur comme dans la diaspora, pour que ce désir devienne une réalité », a asséné de sa voix monocorde le président camerounais

«C'est pourquoi j'ai décidé de convoquer, dès la fin du mois en cours, un grand dialogue national qui nous permettra, dans le cadre de notre Constitution, d'examiner les voies et moyens de répondre aux aspirations profondes des populations du nord-ouest et du sud-ouest, mais aussi de toutes les autres composantes de notre Nation». Paul Biya, lors de sonDiscours à la Nation du 10 septembre 2019.

Alliage de menaces aux séparatistes armés et d'une offre de clémence aux autres, la proposition de dialogue alimente la chronique politico-sociale au Cameroun. Bien avant cette sortie médiatique, Paul Biya avait tour à tour éconduit dans ses consultations des représentants de l'Eglise catholique, des leaders de la société civile et des émissaires de puissances étrangères, comme les Etats-Unis venus porter des injonctions à ouvrir des pourparlers. Sans succès.

« Paul Biya a tardé à enclencher le débat national parce que d'une part il envisageait que les troubles s'estomperaient d'eux-mêmes, et d'autre part que la politique que son gouvernement portait contre les sécessionnistes suffirait à faire cesser les revendications. Cela n'a pas été le cas et prouve que le problème auquel le Cameroun doit faire face n'est pas seulement d'ordre politique, mais bien plus profond. Le minimiser n'est plus d'actualité dans les rangs du gouvernement et cela se matérialise via le grand débat national », développe le jeune activiste et analyste politique Frederik Tchoungui.

Après l'usure, la conciliation

La stratégie de l'usure d'un mouvement qui combat l'armée camerounaise depuis bientôt trois ans n'a pas produit les résultats attendus. Maniant la carotte et le bâton, le locataire d'Etoudi a embrayé sur la tactique de la conciliation.Très sélectif dans le choix de ses interlocuteurs d'en face, Paul Biya a fermé la porte du dialogue à Julius Ayuk Tabe et ses neuf « ministres », condamnés fin août dernier à la perpétuité pour avoir commis l'imprudence de déclarer la sécession de l'Ambazonie. La porte reste également fermée aux « Amba Boys », ces membres de la branche armée du mouvement séparatiste.

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Intervenu trois ans après le déclenchement de la crise et son corollaire de morts et de déplacés, le timing de la proposition présidentielle a de quoi interroger. «Cette main tendue est une opération à destination de l'extérieur. La proposition contenue dans le discours de Paul Biya est le résultat de pressions de la communauté internationale, notamment avec les réunions informelles aux Nations Unies ou encore l'implication du Sénat américain. Paul Biya a voulu faire un geste en leur direction en montrant qu'il n'est pas insensible à la question anglophone surtout à l'approche de l'Assemblée générale des Nations Unies », avance Magnus Biaga Chienku, fondateur et directeur de publication du quotidien l'Emergence.

Le temps presse avant la « fin du mois en cours », date butoir fixée par le chef de l'Etat camerounais pour lancer le dialogue. Le climat de confiance à instaurer pour entraîner les leaders séparatistes à la table de discussions constitue le plus grand défi à l'ouverture des palabres. Face à la panacée présidentielle, les régions concernées ont répondu par le prolongement de la vaste opération « villes mortes », en cours depuis la fin août. Sur les réseaux sociaux, des figures radicales du mouvement ont quand même rejeté l'offre de dialogue.

Le dialogue, un tournant dans l'histoire du Cameroun ?

Au sein de l'opposition, l'opinion reste partagée entre l'infléchissement de la position du gouvernement et la crainte que certaines questions soient escamotées. Entre les lignes, ce sont les mêmes : le caractère inclusif du dialogue, la libération des prisonniers politiques, la réforme de l'Etat, la place des Anglophones dans cette réforme, etc. «Nous sortons d'une crise post-électorale, souligne Magnus Biaga Chienku, Ce qu'il faudrait c'est apaiser le peuple en libérant les prisonniers politiques. Le dialogue sera biaisé et pourrait accoucher d'une souris, si le gouvernement veut se poser en juge et arbitre ».

Quels préalables faut-il dans ce cas pour faire écho à la solution portée par Paul Biya ? La réponse ne s'est pas fait attendre. « La solution ne viendra pas d'observateurs et de médiateurs étrangers qui, bien souvent, ne comprennent pas la réalité des choses. Ce qu'il faudrait, c'est un choix de personnalités intègres au sein du clergé, de la société civile, des prescripteurs sociaux qui ont une autorité morale afin de mener le dialogue », complète notre interlocuteur.

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Frederik Tchoungui prolonge la réflexion. « Ce grand débat national se doit d'être la solution qui conduira à la sortie de cette crise qui perdure. Les leaders de l'opposition, les sécessionnistes et la diaspora devront être consultés sur, d'une part les questions qui constitueront ce grand projet national et d'autre part sur les réponses qui y seront transcrites », souligne l'analyste politique. Avant de conclure : « C'est l'occasion qu'a le chef de l'Etat de mettre à contribution les Camerounais vivant à l'étranger et rappeler à toutes et à tous qu'ils sont les enfants d'une même patrie. Nous sommes à un tournant de l'histoire du Cameroun » .

Ibrahima Bayo Jr.

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