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Politique - La Tribune Afrique

Elisabeth Moreno veut replacer les Français de l'étranger au cœur de l'échiquier politique [Entretien]

Marie-France Réveillard

Publié le 16 juin 2022 à 13:00 - Mis à jour le 01 octobre 2025 à 03:23

Elisabeth Moreno

Photo d'illustration

LTA

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Elisabeth Moreno, l'ancienne ministre française déléguée chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité et de l'Égalité des chances, se présente dans la 9e circonscription des Français de l'étranger, sous l'étiquette « Ensemble ». Face à Karim Ben Cheikh (NUPES) au second tour des législatives, elle mise sur sa maîtrise du terrain pour convaincre les électeurs.

La Tribune Afrique : L'abstention représentait 85% dans la circonscription où vous vous présentez (contre 52,49 % au niveau national, NDLR). Quel regard portez-vous sur les résultats du 1er tour ?

Elisabeth Moreno : Ce niveau d'abstention m'a catastrophée. Ce que j'ai retenu des échanges menés ces dernières semaines avec les Français de l'étranger, c'est qu'ils se sentent loin de la France et trop peu pris en considération. Ils ont l'impression qu'il ne sert à rien d'aller voter. C'est le principal enseignement de ce 1er tour des législatives. Tout au long du mandat, les citoyens doivent être convaincus que leur voix comptent et pas uniquement lors des élections. Il revient aux femmes et aux hommes politiques d'intéresser les Français à la vie politique nationale, car il s'agit de notre avenir (...) Le second enseignement que je tire de ce 1er tour est le balayage du parti extrémiste d'Eric Zemmour qui a fracturé notre pays. « Reconquête » n'aura finalement été qu'un feu de paille.

L'extrême droite française aura néanmoins enregistré de très bons scores lors des dernières présidentielles, y compris à Mayotte où Marine Le Pen a obtenu 51,9% au second tour...

J'ai rencontré des électeurs du RN. Ils m'ont expliqué leur peur du déclassement et des problèmes de sécurité (...) On ne sait pas ce qu'il va se passer dans les mois et les années à venir et le réflexe naturel chez certains, est de vouloir se protéger en se repliant sur eux-mêmes. Notre devoir en tant que femmes et hommes politiques républicains, est de montrer qu'il y a d'autres voies possibles que celles des extrêmes.

En chiffres, que représente la 9e circonscription des Français de l'étranger ?

Il y a 123000 Français inscrits sur les listes électorales, mais ils seraient environ 177000 ressortissants français établis dans cette circonscription. La majorité d'entre eux, soit l'équivalent de 90%, vit au Maroc (54000 Français et binationaux), en Algérie, en Tunisie, au Sénégal et en Côte d'Ivoire. Le Mali arrive en 6e position et le Cap-Vert ferme la marche avec 283 Français inscrits sur les listes électorales.

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Quelles sont les motivations qui vous ont poussé à vous soumettre pour la première fois au vote des électeurs ?

Je n'ai jamais pensé faire de la politique à ce niveau et j'ai d'ailleurs été la première surprise lorsque le président Macron m'a proposé d'entrer au gouvernement. Néanmoins, j'ai toujours été intéressée par l'intérêt général et cela me semble d'autant plus important, en ces temps de crises protéiformes. Entre les attentats, la pandémie, la crise économique, l'effondrement du mythe du progrès et l'incertitude de l'avenir, il est important d'agir (...) Par ailleurs, je suis née dans cette circonscription dans laquelle j'ai grandi, travaillé et où ma famille réside encore. J'ai été expatriée et je connais les difficultés des ressortissants français. Aujourd'hui, j'ai des solutions à leur soumettre, pour les aider à reprendre leur place à part entière dans l'échiquier politique.

Cette circonscription est stratégique pour la France. Quel est le poids d'un député dans la relation entre la France et l'Afrique ?

Sans vouloir se substituer aux Affaires étrangères, le rôle diplomatique du député est extrêmement important. Il maintient le dialogue entre les 16 pays de la 9e circonscription et la France. Facilitateur pour les Français expatriés et véritable lien avec les institutions locales, le député de cette circonscription prend la température sur le terrain.

Quelles sont les principales difficultés et attentes des Français de la 9e circonscription ?

Ils veulent être considérés comme des Français de première catégorie et ne plus attendre les « miettes » des services publics. Tous se plaignent de la qualité des services consulaires. Certains d'entre eux se sentent très mal reçus et peinent à prendre des rendez-vous pour renouveler leurs documents officiels. Ensuite, les Français de la 9e circonscription sont préoccupés par l'éducation. Ils veulent que le réseau AEFE (Agence pour l'enseignement français à l'étranger),-qui est unique au monde et qui représente plus de 550 établissements-, conserve un niveau de qualité qui a fait sa réputation à l'international, mais ils estiment que les prix sont trop élevés. Ils oscillent entre 5.000€ et 7.000€ par an environ, selon les pays. Il nous faut trouver des partenariats publics-privés (PPP) pour y remédier. Aller à la rencontre d'un groupe comme Eiffage pour la construction d'une piscine ou d'un stade ne me choque pas du tout. Lorsque j'étais à la tête du groupe HP en Afrique, je n'aurais eu aucune difficulté à procurer des ordinateurs pour équiper des salles informatiques dans les écoles. Ce type d'initiatives baisserait d'autant le coût de la scolarité. Certains partis de l'opposition proposent la gratuité, mais cela est totalement démagogique...

La scolarité est gratuite dans l'Hexagone. Pourquoi n'en serait-il pas de même pour les Français de l'étranger ?

Les Français de l'étranger ne payent pas leurs impôts en France, contrairement aux Français qui vivent dans l'Hexagone. Pour autant, l'Etat contribue à hauteur de 30 % aux frais de scolarité, mais ce n'est pas suffisant pour certaines familles. C'est la raison pour laquelle j'irais chercher des financements innovants et je développerais des PPP. J'ai déjà approché des entreprises qui se disent prêtes à s'engager dans cette voie. Je souligne par ailleurs que ces partenariats n'auront aucune répercussion sur les programmes dispensés (...) Il faut trouver des solutions. NUPES veut mettre en place un impôt universel, partant du principe que tous les Français établis à l'étranger sont des exilés fiscaux, alors qu'un grand nombre d'entre eux sont des retraités ou des familles modestes. Leur imposer une double imposition serait inconsidéré !

Quelles sont vos priorités en matière de santé pour ces Français de l'étranger ?

La pandémie de Covid-19 a remis la santé au cœur des priorités des Français. Nous avons observé que beaucoup de Français établis à l'étranger n'arrivaient pas à avoir accès à la caisse des Français de l'étranger (équivalent de la sécurité sociale française, NDLR), car elle coûte très cher. Par ailleurs, elle ne couvre pas toutes les difficultés des expatriés. Dans l'Hexagone, plusieurs mesures fortes ont été prises en matière dentaire, oculaire ou auditive par exemple, mais elles ne sont pas arrivées chez les Français de l'étranger. Il faut réformer cette caisse des Français de l'étranger pour qu'elle devienne accessible à tous et qu'elle élargisse son champ de couverture.

Nombre de Français résident dans cette circonscription pour des raisons professionnelles. Quelles sont les mesures économiques que vous prioriseriez en cas de victoire électorale ?

Une sorte de discrimination s'applique à ces entreprises basées à l'étranger, car elles tombent sous le coup de la loi nationale et ne bénéficient pas des aides de Bercy. Récemment, je me suis rendue dans une entreprise de ciment basée au Sénégal, qui a créé plus de 50.000 emplois. Cette action sert le Sénégal, mais aussi la France. Il faut absolument les accompagner davantage. Cela s'applique aussi aux membres de la diaspora qui portent un projet de création d'entreprise dans le pays de leurs parents. Je pense qu'il faut créer un fonds qui les aidera à investir dans ces pays.

Pendant son premier mandat, Emmanuel Macron a insisté sur la refondation des relations entre l'Afrique et la France, mais la situation in fine, n'a jamais été aussi critique. Comment inverser la tendance ?

Dans certains pays, nos relations sont effectivement tendues. Cela étant, il n'y a pas eu un chef d'Etat sous la 5e République qui ait fait autant que le président Macron pour apaiser les relations entre la France et l'Afrique. Au niveau sanitaire, il a porté l'initiative COVAX au sein de l'Union européenne ; au niveau monétaire, il a mis fin au franc CFA. Il a également restitué les œuvres d'art au Bénin et au Sénégal et a entamé un travail de mémoire avec le Rwanda. A Montpellier, il a répondu à 4 500 Africains sur leurs préoccupations du moment. Cette volonté de renouvellement se traduit par des actes forts, mais certaines personnes à l'intérieur comme à l'extérieur, qui ne nous veulent pas du bien, cherchent à fausser nos relations.

Imputez-vous à la Fédération de Russie la dégradation de la relation franco-africaine ?

Ce qui s'est passé au Mali est d'une tristesse profonde. On oublie que c'est le Mali qui a demandé l'aide de la France. A la base, l'aide française était destinée à la lutte contre le terrorisme qui est un problème mondial. Elle était aussi destinée à la formation des militaires locaux. Aider un pays ami à se défaire du terrorisme, ça n'est pas délirant. Pourtant, d'aucuns cherchent à dénaturer cette intervention, comme la Russie et c'est très dommage.

Que retenez-vous de vos deux années comme ministre déléguée chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité et de l'Égalité des chances dans le gouvernement Castex ?

Cela a été une expérience extraordinaire au sens premier du terme. Jamais, je n'avais eu à traiter de sujets aussi profondément humains et vitaux. J'ai mesuré la situation des femmes dans notre pays. Qu'il s'agisse de violences physiques, administratives, économiques, j'ai beaucoup œuvré en matière d'égalité, mais aussi au niveau de la lutte contre les discriminations. Donner la chance à chacun de réussir, quelle que soit son origine, est la plus grande mission que j'ai eu la chance de mener dans ma vie.

On vous a davantage entendu sur les questions relatives à l'égalité femmes-hommes que sur les questions de diversité. Comment l'expliquez-vous ?

Les femmes représentent 52 % de la population, ce qui explique en partie la place qui a été consacrée aux femmes. Tous les deux ou trois jours, une femme meurt sous les coups de son conjoint. Des vies d'enfants sont brisées. Par ailleurs, c'est la grande cause de la présidence d'Emmanuel Macron. Nous avons fait voter deux lois sur l'émancipation économique et professionnelle (...) Sur les questions de diversité, j'ai mis en place la plateforme de lutte contre les discriminations portée par le Défenseur des droits et l'Index de la diversité et de l'inclusion dans les entreprises afin qu'elles prennent conscience de leur faible diversité. Ces initiatives n'ont pas été suffisamment relayées par les médias qui se sont surtout intéressés aux assassinats de femmes. Cela doit nous interroger (...) N'oublions pas que je me suis immédiatement prononcée lorsque Michel Zecler a été victime de violences policières. Je me suis aussi exprimée sur le port du voile, ce qui m'a valu des attaques violentes et honteuses sur les réseaux sociaux.

Le 5 juin, vous êtes arrivée en seconde position avec 28,05% des voix, derrière Karim Ben Cheikh qui a obtenu 39,99% des suffrages. Comment allez-vous convaincre les Français de l'étranger ?

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Nous sommes dans une période complexe avec des enjeux nationaux et internationaux majeurs. Des décisions importantes sont à prendre et je n'ai pas de doute sur le fait que le président de la République obtiendra une majorité (...) Je suis Française et Africaine, originaire de cette circonscription. Je connais leurs problématiques et j'ai des solutions à proposer, car je suis passée par toutes les situations que vivent les Français de l'étranger, sans jamais être enfermée dans une alcôve de diplomate.

Marie-France Réveillard

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