Roger-Pol Droit : " Il faut faire confiance aux ressources de l'humanité"
Propos recueillis par Denis Lafay
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Photo d'illustration
Hannah Assouline
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Comment la discipline de la philosophie - dans l'histoire de sa pratique - et le philosophe que vous êtes abordent-ils et traitent-ils l'engagement ? Le philosophe lui-même a-t-il pour responsabilité de « s'engager » ?
Avant toute chose, il faut souligner combien ce terme d'engagement est récent, puisqu'il apparaît seulement, dans son sens politique, au milieu du XXe siècle, et combien ce qu'il désigne est très ancien, puisque c'est chez Platon, dans La République, que se trouve sa toute première justification. Le philosophe, l'ex-prisonnier qui est sorti de la Caverne, qui a quitté le monde de l'illusion pour celui de la contemplation des Idées éternelles, explique Platon, ne doit pas rester dans le Ciel des Idées. Au lieu de vivre dans sa tour d'ivoire, il lui faut obligatoirement redescendre, retourner dans la Caverne afin d'y mettre de l'ordre, de la justice. Le philosophe doit gouverner, au nom du Vrai, du Bon et du Beau. Ainsi est née l'une des conceptions les plus tenaces et durables de l'histoire occidentale : un savoir vrai doit présider à la direction de la Cité. Cette conception prendra des visages très divers, celui du « despotisme éclairé » avec Voltaire et Diderot, philosophes conseillers des princes, celui de l'intellectuel s'engageant dans le combat public contre l'injustice, Voltaire et l'Affaire Calas, Zola et l'Affaire Dreyfus, sans oublier celui du léninisme. Quand Lénine écrit « La théorie de Marx est toute-puissante parce qu'elle est vraie », c'est un énoncé purement platonicien...
Avec Sartre, Merleau-Ponty, Camus, c'est une autre face de la même histoire qui s'est enclenchée. L'engagement, pour eux, concerne d'abord l'entrée au parti communiste, ou le fait d'être compagnon de route sans prendre sa carte. Parce que le philosophe est l'homme de l'universel, il doit être solidaire des luttes pour l'émancipation, participer aux combats des plus démunis, se tenir au côté des opprimés. La question se complique, évidemment, quand la défense des opprimés se mue en dictature, le communisme en totalitarisme, la révolution en Goulag. C'est pourquoi il a fallu, dans les dernières décennies du xxe siècle, revenir sur ces perspectives, remettre en cause les pseudo-évidences de l'universalisme, et finalement privilégier, comme le fit Michel Foucault, des luttes spécifiques, au cas par cas, plutôt que des engagements globaux.
Propos recueillis par Denis Lafay