« La télé immersive du futur : mieux qu'au cinéma ! » (Frédéric Rose)

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Frédéric Rose, directeur général de Technicolor: On est dans une industrie où les cycles sont désormais de moins de dix-huit mois. Croire qu'on peut avoir une stabilité dans un monde qui change à toute vitesse, c'est impensable.
Frédéric Rose, directeur général de Technicolor: "On est dans une industrie où les cycles sont désormais de moins de dix-huit mois. Croire qu'on peut avoir une stabilité dans un monde qui change à toute vitesse, c'est impensable." (Crédits : Reuters)
L'ex-Thomson, qui valait 1 euro symbolique dans les années 1990, a bien changé. C'est aujourd'hui, au terme d'une lourde restructuration, un ensemble qui, sous le nom de Technicolor, veut inventer les écrans et le son de demain. Face à la fronde de son actionnaire Vector Capital, Frédéric Rose, directeur général de Technicolor, explique sa stratégie de reconquête.

LA TRIBUNE. Technicolor se relève, après plusieurs années de restructuration. C'est l'histoire d'une résurrection, comme l'a titré un journal ?

FRÉDÉRIC ROSE. Technicolor est le fruit de la réunion de trois sociétés historiques : Thomson dans l'électronique, Technicolor dans les médias, et RCA, l'inventeur de la télévision couleur. L'histoire est importante, car elle explique d'où l'on vient, mais les technologies et les marchés bougent tellement vite que cela ne peut suffire à comprendre où l'on va. Ce n'est pas parce que nous avons inventé avec RCA la télé couleur que nous pouvons vivre sur nos acquis. Dans les marchés, aujourd'hui, il faut sans cesse démontrer que l'on peut apporter quelque chose de nouveau. Quand on dit réorganisation, on pense d'abord aux diminutions d'effectifs. Or, c'est aussi une période de grande transformation de l'entreprise, de ses outils et de ses effectifs.

On est dans une industrie où les cycles sont désormais de moins de dix-huit mois. Croire qu'on peut avoir une stabilité dans un monde qui change à toute vitesse, c'est impensable.

Où en est votre réorganisation ?

On a connu une restructuration en 2009 et 2010, pour des raisons financières. Cette étape-là est désormais derrière nous. Nous sommes dans une transformation constante. Il faut être prêt à évoluer en réponse à l'évolution de notre environnement. Cela demande une vraie flexibilité de la part de l'entreprise et de ses salariés. Par exemple, nos équipes de R & D travaillent sur des projets à dix-huit ou vingt-quatre mois en moyenne, mais nous n'hésitons pas à changer de priorité et à lancer un nouveau projet pour anticiper une rupture technologique avant nos concurrents, ou mieux servir nos clients dans un environnement en transformation. Nous devons avoir une vision, mais il faut aussi savoir s'adapter en temps réel.

Vous avez assigné votre actionnaire Vector Capital en justice pour mettre fin à l'accord de gouvernance qui vous lie. Pourquoi cette décision radicale ?

Cette décision est motivée par un désaccord profond sur la stratégie du groupe, sur le modèle de Technicolor en fait. Alors que Vector a soutenu à maintes reprises publiquement cette stratégie, ils cherchent maintenant à imposer un démantèlement de l'entreprise. Nous souhaitons clarifier la situation et permettre au management et au conseil d'administration de se concentrer sur la prochaine phase de développement. C'est en gardant ce cap que le groupe a réussi son redressement. D'ailleurs, c'est ce projet stratégique qui a été présenté à l'ensemble du marché et sur lequel les investisseurs se sont positionnés. Le management et tous les autres administrateurs ont la conviction que ce sont les technologies développées au travers de ce modèle, alliant activités opérationnelles et expertise en recherche et propriété intellectuelle, qui permettront de maximiser la valeur de nos actifs. Vector n'a pas réussi à convaincre et ne peut pas forcer un changement radical de stratégie par la voie de la déstabilisation.

Quelle est votre vision d'avenir ?

Nous voulons rester un acteur clé dans les technologies de l'image et du son. C'est-à-dire être un leader des technologies d'immersion visuelles et auditives qui vont faire la prochaine révolution audiovisuelle. On est passé de la télévision noir et blanc à la télé couleur, puis de la SD à la HD. Demain, votre écran va énormément évoluer pour atteindre l'UHD (ultra haute définition), puis le HDR. Nous allons donc vivre des cycles successifs de renouvellement très rapide des matériels. Dans l'image, le pari que nous faisons, c'est qu'en 2018, l'expérience immersive à la maison sera plus riche encore que celle que l'on peut avoir au cinéma.

Les premiers écrans 4K qui arrivent dans les magasins ne sont qu'une étape. 4K, cela veut dire quatre fois plus de pixels que la HD. La prochaine étape, c'est le HDR, le « High Dynamic Range », que l'on trouve déjà sur certains appareils photo. Le HDR augmente la luminosité et le contraste de l'image pour se rapprocher de la réalité.

Ensuite ce sera le « wide color gamut », l'extension de la gamme de couleurs. Les écrans actuels donnent 20 % des couleurs que votre cerveau sait distinguer. L'objectif est de doubler la performance à 40 % des couleurs possibles. Enfin, l'immersif arrive aussi avec les nouveaux casques à réalité virtuelle. Nous travaillons avec Samsung sur la technologie immersive d'Oculus et les résultats sont vraiment extraordinaires.

Ça va être charmant les dîners en famille... Chacun son smartphone, sa tablette et son casque virtuel...

D'ici à dix ans, les tablettes auront été remplacées par les casques et les lunettes. On parle de marchés grand public. Qu'on le veuille ou non, cela va arriver. Après, ce sera à chacun de s'approprier ces nouveaux outils et d'apprendre à vivre avec ces progrès, en famille ou en collectivité.

L'image évolue, mais le son également...

Oui, et là aussi on va vers une expérience aussi immersive, voire meilleure, qu'au cinéma, et nous consommerons sur ces nouveaux outils de nouveaux types de contenu, plus courts, avec plus d'impact. Le nouveau standard de son immersif s'appelle le Mpeg H. L'objectif, c'est de faire coïncider les deux technologies : cela ne sert à rien d'avoir une image immersive de très haute qualité si le son ne suit pas. Pour sentir la différence, il faut combiner les deux sens.

Est-ce que les contenus vont suivre ces nouveaux standards ?

Nous travaillons aussi sur les technologies de production. Nous intervenons déjà sur des films capturés en 4K mais nous savons également produire des films en HDR et convertir les contenus existants dans les nouvelles normes de qualité premium. Par exemple, nous lançons avec Samsung aux États-Unis un nouveau service de streaming vidéo 4K, avec des contenus HD convertis en 4K.

Ce marché de renouvellement va prendre du temps à s'imposer ?

Pas tant que cela. Le premier marché du 4K aujourd'hui, c'est la Chine. D'ici à trois ans, toutes les télévisions vendues en France seront 4K et on proposera déjà du HDR sur le créneau premium. Le renouvellement d'une voiture, c'est sept ans, en moyenne. Pour les télévisions, c'est plus court. Le prix va baisser. En 2014 aux États-Unis, la télévision 4K se vend autour de 2.000 dollars. En Chine, c'est déjà moins de 1.000 dollars. En France, c'est encore un peu cher, mais les prix devraient baisser rapidement sous l'effet conjugué du raccourcissement des cycles économiques et des volumes produits par les constructeurs. Les grandes compétitions sportives sont des événements moteurs en termes de renouvellement des équipements audiovisuels grand public et devraient accélérer l'adoption du 4K. La coupe du monde de cricket en Inde sera diffusée en 4K. Et puis il y aura l'Euro 2016 et les JO.

Vous ne fabriquez pas d'appareils de télévision. Comment fonctionne votre modèle économique ?

En tant que leader technologique du secteur du Media & Entertainment, notre objectif est de développer des technologies qui répondent aux grandes tendances de l'industrie pour le compte de nos clients, et qui seront par la suite utilisées par des tiers pour tous les futurs produits électroniques grand public. L'image et le son du futur, c'est de la haute technologie. Nous travaillons en amont, en R & D, sur différentes technologies audiovisuelles comme notamment la compression de l'image et du son, ce qui permet de faire passer plus d'informations dans un « tuyau » de taille constante. Nous sommes l'un des plus grands acteurs mondiaux de la compression numérique. Ce travail de recherche nous permet de détenir des brevets, qui viennent renforcer les programmes de licences que nous signons avec les fabricants. Tous les appareils grand public utilisent nos standards.

On est aussi l'un des plus grands créateurs d'effets visuels au monde : Godzilla, X-Men, les Gardiens de la galaxie ou encore Exodus, qui sera sur les écrans français le jour de Noël, ont des effets visuels produits par Technicolor. En travaillant sur la production du contenu, nous favorisons ainsi l'adoption en amont de certaines de nos technologies. Nous collaborons avec des professionnels comme Samsung aux États-Unis, dans le streaming en 4K, mais aussi en aval, en faisant payer des redevances à tous les fabricants de télévisions, de smartphones ou de tablettes, lorsqu'ils utilisent nos brevets, ce qui est le cas pour la quasi-totalité des produits. Au total, sur un chiffre d'affaires de 3,4 milliards d'euros, nous en réalisons 1,6 milliard dans l'entertainment et 1,3 milliard dans la maison connectée.

Et sur le marché français ?

On s'est refait une santé sur les marchés étrangers et on prépare notre retour, notamment dans la maison connectée, avec des contrats qui seront annoncés une fois le produit sur le marché. On se focalise sur la différenciation, pour nos clients qui veulent faire des choses différentes des autres. L'arrivée de l'OTT (over-the-top) va changer les choses. Les opérateurs essaient de créer une muraille de Chine pour avoir des clients captifs : des box, plus des services de contenus. Mais ce n'est pas le sens de l'histoire. Aux États-Unis, on voit arriver de nouveaux services qui ne passent pas par les opérateurs : ce sont les OTT. Par exemple, Roku, une boîte connectée, qui utilise notre plate-forme vidéo, donne accès à 1.500 chaînes, à de la VOD et à des jeux vidéo... C'est une révolution.

Que pensez-vous de l'arrivée de Netflix en France, et, plus généralement, de l'état de notre production audiovisuelle ?

La stratégie de Netflix pour conserver ses abonnés, c'est de créer ses propres contenus. L'arrivée de Netflix est une bonne nouvelle pour la production audiovisuelle et le cinéma. La réglementation française, avec sa chronologie des médias, est désuète et anticoncurrentielle. On a créé un système sans risques qui enrichit les riches et n'attire pas la production étrangère dont on ne peut plus se passer économiquement. On forme très bien les talents, comme on le voit dans l'animation ou les jeux vidéo, mais on ne les incite pas à rester en France. Cela dit, la prise de conscience est là. Les récentes décisions concrétisées par la représentation nationale en matière d'amélioration des crédits d'impôt pour le cinéma et l'animation, afin d'augmenter l'attractivité et la compétitivité internationale française, vont dans le bon sens. Ces décisions sont une très bonne chose et une étape importante. Elles devraient contribuer à repositionner la France dans cette compétition à l'échelle mondiale, alors qu'elle a tous les atouts de créativité et de talents en main.

Qu'en est-il de votre retour dans la maison connectée ?

Nous avons effectué un redressement spectaculaire de l'activité maison connectée qui offre des solutions aux opérateurs de TV payante et aux opérateurs de réseau pour transmettre des contenus de vidéo numériques, de voix, de données et de services domestiques intelligents (décodeurs, box, tablettes sans fil). Nous sommes passés de pertes de 40 millions d'euros en 2011 à une marge de 5 % au 1er semestre 2014, et recommençons à générer de la trésorerie depuis l'année dernière. Aujourd'hui, nous sommes surtout présents en Amérique latine, en Amérique du Nord, au Moyen Orient, en Europe du Sud, et dans les pays scandinaves. Nous avons recommencé à gagner des parts de marché en Amérique du Nord en 2013 et nous avons gagné plusieurs contrats en Europe, qui vont se matérialiser dans nos chiffres dès l'année prochaine. Nous avons maintenu nos efforts de recherche et développement sur les dernières années. Cela nous confère une avance technologique qui devrait soutenir notre politique de montée en gamme. Enfin, c'est une activité qui génère beaucoup d'innovations et de brevets. Nous sommes aujourd'hui bien positionnés pour bénéficier du prochain cycle de renouvellement. Nous sommes toujours intéressés de participer à une opération de consolidation, mais une telle opération ne peut se faire qu'avec un accord technologique solide, et si elle est créatrice de valeur.

La France est-elle un pays innovant ?

Thomson a lancé le Lyra avant l'iPod, avec des fonctionnalités très similaires, mais c'est Apple qui l'a vraiment développé en lançant iTunes. Ce n'est pas facile d'être un disrupteur. En France, on parle beaucoup, mais le pays est dans l'immobilisme. Il y a de nombreux atouts, au premier rang desquels l'inventivité de ses chercheurs et le crédit d'impôt recherche. D'ailleurs, notre principal centre de recherche est en France, et c'est le principal générateur de brevets parmi nos différents centres de recherche. Malheureusement, la vision de la France est peu flatteuse à l'étranger. La réalité c'est que le plus grand blocage de notre pays est la réglementation du travail et sa rigidité, qui rendent la vie impossible aux dirigeants d'entreprise, dans un monde qui bouge sans arrêt.

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Commentaires
a écrit le 11/11/2015 à 15:14 :
La 4K n'est pas un système immersif. On parle d'immersion pour l'Imax, les casques type Occulus ou la 3D-relief. La 4K n'est qu'un épiphénomène, une simple amélioration de la qualité de l'image. Elle ne suffit pas à elle seule à créer un effet d'immersion.
Parlez de 4K3D et là vous pourrez parler d'immersion...
a écrit le 28/12/2014 à 0:56 :
Encore faut-il que les clients aient envie et puissent payer, chose moins évidente maintenant qu'hier.
a écrit le 26/12/2014 à 23:49 :
10 ans après la TV n'est toujours pas en Full HD alors la 4K mais bons amis peu de gens sont dupes
Réponse de le 27/12/2014 à 10:26 :
La pluspart des films ou émissions sont maintenant filmés et diffusés en HD. Les retransmissions sportives également, sans parler des documentaires animaliers. Donc je ne comprend pa votre commentaire.
Réponse de le 03/01/2015 à 19:40 :
Seulement 30% des programmes des chaines HD sont aujourd'hui produits réellement en HD. 70 % sont de la SD convertie (grossie).
Et combien de téléspectateurs ont aujourd'hui placé leur canapé à la bonne distance de visionnement de leur écran HD ?
a écrit le 26/12/2014 à 16:41 :
"Par exemple, nous lançons avec Samsung aux États-Unis un nouveau service de streaming vidéo 4K, avec des contenus HD convertis en 4K."

Encore une belle escroquerie commerciale qui vise à vendre plus cher le même produit sous un faux label de qualité de la même manière qu'à la sortie de la "HD" (qui n'a rien à voir avec de la véritable haute définition en lien avec la densité de pixels affichés). C'est comme si on vous vendait une K7 VHS transférée sur un DVD. Vous n'obtiendrez au mieux qu'une qualité VHS sur un support numérique.
Réponse de le 27/12/2014 à 10:23 :
Vous n'y connaissez, visiblement, rien au sujet...
Réponse de le 29/12/2014 à 15:42 :
@Chich

Si vous le dites, sauf qu'extrapoler de la HD pour produire de la 4K n'apporte aucune information supplémentaire pertinente sinon multiplier artificiellement les pixels de la source HD. Le piqué n'aura alors rien de comparable à une source 4K issue de camescope 4K à condition de définir précisément ce qu'est la 4K mis à part un argument marketing (4096x3072 ou 3840x2160?).
a écrit le 26/12/2014 à 11:44 :
technologie immersive ? késako ?
le ticket magique du film "Last Action hero" ?
Fred Rose, le cousin d'Axl Rose. mais lui, il joue du pipeau.
a écrit le 26/12/2014 à 10:27 :
Entretien intéressant, mais sa conclusion me laisse dubitatif ""La réalité c'est que le plus grand blocage de notre pays est la réglementation du travail et sa rigidité, qui rendent la vie impossible aux dirigeants d'entreprise, dans un monde qui bouge sans arrêt.""
Ce dirigeant souhaite ils pour les salariés le modèle productif des salariés chinois produisant les produits d'Apple ? Le documentaire de la BBC sur ce sujet était diablement instructif, il devrait le regarder
Réponse de le 26/12/2014 à 12:46 :
Du travail avec des contrats à l'heure pour faire des contenus de merde à vomir...
Tout ce qui a dans la petite tête de ce petit valet de son patron: Servir l’actionnaire en priorité quitte à écraser tout a son passage!
Réponse de le 26/12/2014 à 13:37 :
j'ai une entreprise dans le loisirs donc avec une forte saisonnalité: je n'ai pas le droit d'annualiser les heures de mon salarié. Je suis donc contraint de faire des CDD car je ne peux le payer dans les périodes creuses. Et je n'ai rien à voir avec Disney!!!! Tout ce qui est fait n'est pas forcément dans l'intérêt du salarié. Encore moins l'immobilisme
Réponse de le 28/12/2014 à 11:43 :
Le PDG qui ne crée rien, n'invente rien, mais critique les scientifiques et ingénieurs qui eux, créent les brevets. On n'invente rien( sauf de la daube) quand on est sous pression avec risque de se faire virer à chaque moment.
a écrit le 26/12/2014 à 10:09 :
La qualité des écran augmente à l'inverse des programmes !
Réponse de le 26/12/2014 à 10:15 :
"s"
a écrit le 25/12/2014 à 17:33 :
une bonne politique d entreprise à saluer
Réponse de le 26/12/2014 à 23:55 :
si les clients ne suivent pas ce sera un n-ième four; quelle belle politique d'entreprise, tout le monde n'est pas samsung ou lg and co
qui se fera encore avoir? souvenons nous de la 3D, de la tv connecté, maintenant la 4K et les tv incurvés; et tout le mnde s'en fout complétement de ces techno
le fait que les gens n'en ont pas besoin et ne changeront pas pour ça sauf à avoir une tv en panne;
quant aux autres ils posent la question nous leur répondons que c'est de la daube commerciale en leur expliquant pourquoi; et croyez moi ils n'achèteront pas non plus même si le chômage était à 5%.
certes les riches feront quand même du profit; mais surement plus les mêmes et leurs marges sont dorénavant connus de tous

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