Berlin, Londres, Paris, Stockholm, voire Helsinki : qui est la capitale européenne des start-up ? Chaque métropole est convaincue de pouvoir prétendre à ce titre convoité, mais la ville britannique s'est déjà autoproclamée grande gagnante. En quatre ans, depuis l'impulsion donnée par David Cameron lui-même pour créer une Tech City dans l'est de Londres, le nombre de créations de jeunes pousses, d'accélérateurs et de pépinières a tout simplement explosé dans le quartier de Shoreditch (lire l'interview de Gerard Grech, page suivante).
À des années-lumière des allées paisibles et bourgeoises de Palo Alto ou Menlo Park dans la baie de San Francisco, l'est de Londres est devenu, avec ses façades bariolées de joyeuses fresques d'art urbain, le temple des hipsters, ces branchés des années 2010 souvent barbus et au style gentiment décalé, mais aussi des geeks et des jeunes entrepreneurs : tout le monde parle ici de son énergie terriblement stimulante, des « bonnes vibrations » pour la créativité et de l'émulation de cet écosystème bouillonnant.
Comme une bulle de plexiglas, Second Home est un espace de travail collaboratif atypique qui a ouvert en novembre au coeur de Shoreditch, tout en transparence et meubles vintage, avec son bar central et son jardin d'intérieur, oasis de calme interdite aux appareils électroniques. « C'est un endroit incroyable, entre la maison et le bureau, qui est ouvert 24 h/24 : c'est un peu comme une colocation. On discute avec d'autres start-up, on partage nos expériences, nos doutes », explique Félix Letellier, un Français venu implanter à Londres la société La Ruche qui dit oui. C'est d'ailleurs l'ancien conseiller au numérique de Cameron et l'architecte de la Tech City, Rohan Silva (33 ans), qui a transformé cet ex-entrepôt de meubles en lieux de bureau partagés pour start-up sélectionnées sur recommandation. Un endroit qui symbolise la façon dont les jeunes pousses sont bichonnées à Londres.
Le 10 Downing Street et la ville leur ont en effet déroulé le tapis rouge et même la famille royale s'est associée au mouvement : certains startuppers ont ainsi eu le privilège d'aller « pitcher » au palais royal Saint-James, à l'initiative du prince Andrew ! Comment, à partir d'un programme de réhabilitation d'une friche industrielle, Londres a-t-elle pu donner naissance à la start-up scene la plus en vue en Europe ? Les plus prestigieux accélérateurs s'y sont installés, notamment l'américain TechStars, dont c'est l'unique point de chute en Europe : il y anime un programme pour la banque Barclays consacré à la « Fin Tech », la technologie mariée à la finance, dont Londres est déjà la capitale. Venu d'Amiens, David Poullier, cofondateur de Vieweet, une application de réalité virtuelle pour les agents immobiliers, a eu la chance de faire partie de ce programme, qui lui a « ouvert de nombreuses portes, auprès de Tesco, d'assureurs, et un an de services et logiciels gratuits d'Amazon, IBM, Microsoft, PayPal », en échange de 6 % du capital pris par TechStars. Capitale européenne de la publicité, avec le leader mondial WPP, Londres est aussi le berceau des champions de demain des « Ad Tech » (technologies appliquées à la publicité).
La Tech City a clairement bénéficié de la proximité de la City, première place boursière et plus grand centre d'affaires d'Europe, et, partant, de la présence historique de banques et fonds d'investissement. Ce qui lui permet de battre à plates coutures les autres métropoles en matière de levées de fonds. Et Londres est perçue par les capital-risqueurs américains comme la tête de pont européenne idéale, pour des questions linguistiques et culturelles.
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En sens inverse, grâce à l'anglais, la capitale britannique apparaît aussi comme un tremplin pour une start-up européenne voulant attaquer le vaste marché américain. D'ailleurs, le gouvernement et la ville ont fait la cour aux grands groupes de technologie américains : Facebook, Twitter, Cisco se sont installés à Tech City, Google a implanté en plein Shoreditch son campus, dont il loue le sous-sol à une pépinière d'entreprises, Central Working, et où est hébergé le programme d'accélération Seedcamp. Richard Fayet et Emmanuel Nataf, jeunes diplômés d'HEC et de l'ESC Rouen, sont entrés à Seedcamp pour développer leur start-up Reedsy consacrée à l'autopublication des auteurs indépendants : « Ici, il y a un vrai marché du livre numérique, même si, idéalement, nous serions allés aux États-Unis, le plus gros marché », expliquent-ils. « Les Britanniques sont une nation d'early-adopters », pionniers dans l'adoption des technologies, souligne un membre de l'ambassade, le marché du mobile étant ainsi le premier d'Europe et le plus en avance en matière de m-commerce. Les deux jeunes Français de Reedsy ajoutent que « les développeurs sont chers en France à cause des charges. Ici, on peut donner des parts de capital aux employés. »
L'aspect fiscal n'est évidemment pas anecdotique dans l'attrait de Londres.
« Le taux d'impôt sur les sociétés sera le plus bas d'Europe, à 20 % dès 2015 », vante la brochure de UK Trade & Investment (Ukti), l'agence étatique qui aide les entreprises étrangères à s'implanter au Royaume-Uni. Cameron a aussi introduit des dispositifs d'abattement pour les business angels et le régime de la « Patent Box », qui n'impose qu'à 10 % les bénéfices tirés de l'exploitation de brevets, ainsi qu'un crédit d'impôt qui permet de déduire 2,25 livres sterling par livre sterling dépensée en R & D pour les PME. Enfin, les prestigieuses universités britanniques produisent des ingénieurs recherchés, bien que pas si bon marché, et des jeunes de toute l'Europe affluent dans la capitale.
Fidèle à sa tradition de melting-pot, Londres s'est montrée jusqu'ici très accueillante, facilitant l'obtention des visas. Mais, face à la montée du parti souverainiste Ukip, David Cameron vient de durcir le ton en promettant une réduction de l'immigration, y compris européenne. Gageons qu'il saura faire exception pour les startuppers à haut potentiel...
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