Un centre de données d'Amazon Web Services à New Carlisle, dans l'Indiana (États-Unis).
NB - REUTERS - Noah Berger - Noah Berger
Alimentée par des centaines de milliards de dollars d'investissements, la révolution de l'IA s'accompagne d'une explosion des risques assurantiels liés à ses centres de données géants.
L’intelligence artificielle ne bouleverse pas seulement les modèles économiques et les infrastructures énergétiques. Elle redessine aussi les contours du risque assurantiel. Dans une étude publiée fin mars, Swiss Re alerte ainsi sur l’explosion des expositions liées aux centres de données qui alimentent la révolution de l’IA. À mesure que les hyperscalers investissent des centaines de milliards de dollars dans leurs infrastructures, les assureurs se retrouvent confrontés à des actifs toujours plus coûteux, complexes, sensibles et vulnérables.
Le constat est spectaculaire. Selon Swiss Re, les dépenses d’investissement des cinq grands acteurs mondiaux du cloud devraient dépasser 600 milliards de dollars en 2026. Environ 450 milliards de dollars seront directement consacrés aux infrastructures physiques de l’IA, principalement hébergées dans des centres de données. Conséquence : les primes d’assurance associées à ce secteur devraient plus que doubler d’ici à 2030, passant de 10,6 à 24,2 milliards de dollars.
Mais cette croissance fulgurante s’accompagne d’une accumulation inédite de risques. « Les centres de données qui alimentent l’infrastructure actuelle de l’IA gagnent en taille et en complexité », souligne l’étude, ces infrastructures stockant par ailleurs des données de plus en plus sensibles pour les entreprises et les institutions. Certains projets atteignent désormais des montants colossaux. « Le coût total de construction d'un site peut dépasser 20 milliards de dollars », note Swiss Re, avant même l’installation des processeurs graphiques (GPU) et des équipements informatiques, qui peuvent encore doubler la valeur assurée du projet.
Nouvelles menaces
Pour les réassureurs, le défi est considérable. Les établissements financiers qui financent ces projets exigent des couvertures capables d’absorber la totalité du coût de construction. Or les capacités du marché restent limitées. Comme le résume Swiss Re, « l’industrie de l’assurance et de la réassurance ne peut soutenir qu’une fraction de ces montants à des tarifs compétitifs ».
Au-delà des enjeux financiers, c’est la nature même des menaces qui évolue. Les centres de données de nouvelle génération sont souvent implantés dans des régions où les terrains et l’électricité sont abondants, mais également plus exposées aux catastrophes naturelles. L’étude estime ainsi que plus d’un quart de la capacité américaine pourrait se situer dans des zones connaissant au moins trois jours de fortes chutes de grêle par an. Plus de 40 % des capacités seraient également installées dans des régions fortement exposées aux tornades. « Cette accumulation de valeur accroît l’impact des risques physiques, y compris des catastrophes naturelles », prévient le groupe.
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Feu et fuites
Les risques technologiques se multiplient également. Pour répondre aux besoins énergétiques croissants de l’IA générative, les opérateurs déploient massivement des batteries lithium-ion directement dans les salles informatiques. Ces équipements créent une nouvelle source d’incendie qui, selon l’étude, « n’existait pas auparavant » dans les centres de traitement de données. Les pertes liées au feu figurent déjà parmi les sinistres les plus coûteux du secteur. Les incendies ne représentent que 10,9 % des incidents, mais ils génèrent 42,3 % du coût total des sinistres dans les centres de données.
L’arrivée des systèmes de refroidissement liquide ouvre un autre front. Les puces spécialisées dans l’IA produisent beaucoup plus de chaleur que les serveurs traditionnels, obligeant les exploitants à faire circuler d’importants volumes de liquide au plus près des composants électroniques. Résultat : les dégâts des eaux deviennent un risque majeur. Swiss Re rappelle que les dégâts liés aux liquides représentent près de 24 % des coûts totaux de sinistres dans les centres de données. Les fuites de sprinklers à elles seules comptent pour 9,3 % des coûts de sinistres.
À cela s’ajoutent les vulnérabilités énergétiques. Les problèmes d'alimentation électrique sont responsables de 45 % des pannes affectant les centres de données selon Swiss Re. « La plus grande source de risque d’interruption d’activité est l’alimentation électrique », souligne le rapport. Les besoins de puissance explosent : alors qu’un rack informatique classique nécessitait entre 5 et 15 kilowatts, les serveurs dédiés à l’IA peuvent dépasser 100 kilowatts par rack. Face aux limites des réseaux électriques, certains développeurs construisent désormais leurs propres centrales et systèmes de stockage d’énergie sur site, ajoutant de nouvelles couches de risque industriel.
Les risques cyber
Enfin, les cybermenaces demeurent omniprésentes. Les systèmes de gestion de l’alimentation, du refroidissement ou de la sécurité sont de plus en plus connectés à Internet, créant de nouvelles surfaces d’attaque. Swiss Re estime que « la connectivité croissante des technologies opérationnelles pourrait accroître les vulnérabilités cyber » au sein des infrastructures.
Pour le secteur de l’assurance, la révolution de l’IA se traduit ainsi par un changement d’échelle. Les centres de données ne sont plus de simples bâtiments techniques mais des infrastructures critiques concentrant des milliards de dollars d’actifs et de services. Un défi d’autant plus complexe que les mégacentres actuellement en construction restent encore peu nombreux, limitant le retour d’expérience des assureurs. Dans cette course mondiale à l’IA, le risque devient lui aussi une question de taille. Un seul data center pourrait aujourd'hui générer ainsi jusqu'à 10 milliards de dollars de pertes assurées en cas de catastrophe naturelle majeure.