Auvergne Rhône-Alpes : les Savoies lorgnent la Suisse
Didier Bert
Didier Bert
De Chamonix-Mont-Blanc à Aurillac, comptez six heures de route, soit autant que pour se rendre à Paris ou à Trieste, à la frontière entre l'Italie et la Slovénie ! Pourtant ces deux villes feront partie de la même entité Auvergne-Rhône-Alpes, une des treize futures régions administratives, mises en place après les élections régionales de décembre.
Cette distance a contribué à susciter l'incompréhension qui avait accueilli la réforme territoriale de 2014, prévoyant le redécoupage des régions, et la fusion de l'Auvergne et de Rhône-Alpes.
La fusion des deux régions déplace mécaniquement le centre de la nouvelle région vers l'Ouest. Alors que les métropoles de Rhône-Alpes se regroupent dans un pentagone (Lyon, Saint-Étienne, Valence, Grenoble, Pays de Savoie), la future région ouvrira cette figure géométrique sur un large flanc ouest.
À la fusion s'ajoute la mise en œuvre de la loi sur la Nouvelle organisation territoriale de la République (NOTRe) au 1er janvier 2016, dont les conséquences inquiètent en Pays de Savoie.
En Pays de Savoie, les départements sont depuis longtemps aux manettes en matière d'aménagement économique. La Savoie est actionnaire majoritaire de stations de renommée mondiale, telles que Courchevel et Val-Thorens. Ce schéma ne devrait pas être remis en cause par l'application de la loi NOTRe. Par contre, que restera-t-il des possibilités d'intervention du département sur ses zones d'activité économique ?
La fusion régionale représente un danger pour les Savoies, renchérit René Nantua, président d'honneur de Thésame et ancien directeur du pôle de compétitivité Arve-Industries.
La réponse des Savoies pourrait bien se situer dans le droit prolongement de la stratégie commune mise en place depuis la création de l'Assemblée des Pays de Savoie (APS) en 2001. Aujourd'hui, cet établissement public regroupant les élus des deux départements ne dispose que d'un budget guère supérieur à 2 % de ceux des deux conseils départementaux.

Au centre, Christian Monteil et Hervé Gaymard, président du conseil départemental de la Haute-Savoie, et le second de la Savoie.
Mais l'APS mutualise déjà certaines compétences telles que la culture et le patrimoine, l'enseignement supérieur, la recherche et le développement économique, l'agriculture, la forêt et l'environnement, etc. Mais aussi le tourisme, un pilier de l'économie locale : ce secteur représente la moitié du PIB de la Savoie. Rien qu'en hiver, le chiffre d'affaires du tourisme dans les deux Savoies s'élève à plus de six milliards d'euros.
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Et c'est bien pour soutenir ce secteur vital que les deux départements ont créé une marque commune : Savoie Mont Blanc Tourisme (SMBT), une association qui regroupe les efforts de marketing, de communication et de promotion. Et qui prétend conserver ses prérogatives, malgré le transfert des compétences en tourisme à la région en vertu de la loi NOTRe... « Auvergne-Rhône-Alpes n'est pas une destination touristique comme la Bretagne ou l'Alsace », glisse Vincent Rolland, coprésident de SMBT, qui ne souhaite pas une communication touristique sous la bannière régionale. Il attend de la future région qu'elle offre de nouvelles possibilités aux destinations territoriales pour communiquer leurs offres.
L'appellation « Savoie Mont Blanc » a aussi été retenue par l'Université de Savoie, quand elle s'est renommée « Université Savoie Mont Blanc » (USMB) au début de l'année 2015. Tout comme les business angels des deux départements avaient choisi l'appellation « Savoie Mont Blanc Angels » comme nom commun lors de leur fusion.
Cc'est cette appellation qui pourrait bientôt regrouper les forces des deux Savoies en matière de développement économique.
« Savoie Mont Blanc Économie est déjà sur les rails », annonce-t-il, prévoyant une concrétisation au début de l'année 2016. Cet outil économique commun pourrait être utilisé pour gérer des compétences économiques déléguées par la région aux départements savoyards ou à un département savoyard unique.
Promoteur de la fusion des deux départements, Hervé Gaymard indique que des études seront menées en matière d'endettement, de fiscalité et d'organisation administrative, afin d'identifier le meilleur scénario entre le renforcement des compétences de l'APS et la fusion des deux départements.
Si les deux exécutifs départementaux décident de fusionner, il leur faudra l'aval de l'État. Mais la grande région Auvergne-Rhône-Alpes, elle, n'aura pas son mot à dire. Un département fusionné demeurerait au sein de la région, précise Hervé Gaymard.
Alors que les politiques savoyards réfléchissent à développer la coopération entre leurs départements, les acteurs économiques ont eux-mêmes dessiné leurs propres cartes géographiques.
Dans les nouvelles technologies, les Vallées du numérique - basée à Annecy - et Digital Savoie se concertent régulièrement avec Digital Grenoble, labellisée French Tech. En octobre, le ministère de l'Économie, de l'Industrie et du Numérique a même reconnu l'appellation commune French Tech in the Alps, qui doit permettre de fédérer les efforts déployés dans la promotion des startups des trois territoires. Hors de ce réseau tripartite, des contacts existent avec les métropoles French Tech de Lyon et de Saint-Étienne, confie Audrey Ghozael, déléguée générale des Vallées du numérique.

Le lieu totem de la French Tech Annecy.
Cette approche coopérative entre territoires de proximité est une condition nécessaire à l'efficacité de la future grande région, affirme Dominique Favario, président de Savoie Mont Blanc Angels, également président de la Coordination régionale Rhône-Alpes. Si les outils d'intervention doivent être pensés au niveau de la région, leur utilisation doit être déléguée aux zones de proximité, poursuit-il.
« Il faut disposer de relais locaux, sinon cela ne fonctionne pas », assure-t-il, fort de l'expérience des business angels qui ont appris à travailler en réseau au niveau régional.
La coordination régionale, qui regroupe 11 associations régionales de business angels, a sélectionné les bonnes pratiques, condensées dans une charte de fonctionnement. Ce document est devenu la référence de chaque structure locale, qui elle-même l'utilise pour mieux aider son territoire.
Cette coopération bénéficie désormais aussi aux investisseurs auvergnats, puisqu'Auvergne Business Angels a rejoint la coordination régionale en juin dernier. Un signe que la fusion régionale peut créer des synergies ?
Dans d'autres domaines, à la pointe de la recherche, des complémentarités pourraient aussi émerger plus facilement avec cette fusion régionale.
La distance géographique entre les confins est et ouest de la future région ne doit pas faire oublier que, par temps clair, on voit le Mont-Blanc depuis le Puy-de-Dôme, illustre l'ingénieur.

Dans l'agriculture, l'Auvergne dispose d'acteurs de la robotique importants.
L'Auvergne dispose d'acteurs de haut niveau en robotique mobile, comme les véhicules dédiés à l'agriculture, alors que Rhône-Alpes est spécialisé dans le robot fixe, utilisé dans l'industrie, détaille André Montaud. Chaque région a son propre pôle de compétitivité actif en robotique : Viaméca et Mont-Blanc Industries. La recherche n'est pas en reste avec l'université Blaise-Pascal de Clermont et l'Institut national de recherche en informatique appliquée (Inria).
Et l'Auvergne, c'est aussi Michelin, avec son potentiel de robotisation de la production, encore largement réalisée manuellement, qui pourrait ouvrir des perspectives aux acteurs régionaux de la robotique. Et lorsqu'on lui demande en quoi la fusion régionale pourrait accélérer le secteur robotique, André Montaud rappelle que les moyens à mettre en œuvre dans ce domaine sont très élevés :
Si tout reste à construire avec une Auvergne éloignée à l'ouest, la Savoie et la Haute-Savoie sont habituées depuis longtemps à collaborer avec leurs partenaires proches de l'est.
Nombreux projets sont en construction avec les voisins suisses plutôt qu'avec l'Auvergne et ce, depuis des années. Par exemple le Grand Genève rassemble 212 communes françaises et suisses (dont le syndicat mixte de l'ARC qui regroupe 120 communes françaises du Grand Genève, situées sur les départements de l'Ain et de la Haute-Savoie. Il évoluera en pôle métropolitain en 2017) - qui constitue la seconde agglomération de Rhône-Alpes, derrière Lyon, et la seconde agglomération de Suisse, derrière Zurich -, pour œuvrer à l'amélioration de la qualité de vie de cette agglomération à cheval sur deux pays.
Un autre acteur résolument tourné vers la Suisse est l'USMB, qui a engagé des discussions avec la Haute école spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO) en vue de mettre en place des plateformes thématiques, voire d'adopter un logo commun. Des actions partagées en formation continue sont aussi prévues avec l'Université de Genève.
Qu'adviendra-t-il de cette proximité alors qu'un pôle régional universitaire se tisse sur l'ensemble de la région Auvergne-Rhône-Alpes, sous la forme de l'Alliance de l'Université Rhône-Alpes (Aura), visant à renforcer le partenariat entre les établissements régionaux ?
Denis Varaschin, président de l'USMB.
Quand on lui demande de regarder plus à l'ouest, le président universitaire observe que l'USMB a « peu de relations avec les universités et les établissements clermontois... Peut-être pourrions-nous collaborer davantage avec eux sur le thème de la montagne ? », esquisse-t-il.
Sur le plan économique, la Suisse est un partenaire considérable pour les Savoie.
Comment cette réalité sera-t-elle perçue dans l'Allier et dans le Cantal, quand il faudra contribuer au financement d'infrastructures de transport en région frontalière, afin de soutenir l'activité économique dans le Genevois ? Acceptera-t-on d'investir dans un territoire riche ? Bien plus riche que d'autres zones de la grande région Auvergne-Rhône-Alpes ?
Du côté des travailleurs frontaliers, l'inquiétude est de mise. Ils sont près de 100 000 résidents de la Haute-Savoie à gagner leur vie en Suisse. Et à bien la gagner : leur salaire médian s'élève à 6 500 francs suisses - soit autant en euros. Mais l'élargissement de la région sème le scepticisme. « Nous craignons une perte de connaissance de la spécificité frontalière », explique Jean-François Besson, le secrétaire général du Groupement transfrontalier européen, qui regroupe 60 000 travailleurs frontaliers. Le responsable connaît déjà les inconvénients d'une vision éloignée de la zone frontalière.
Jean-François Besson, le secrétaire général du Groupement transfrontalier européen.
Le secrétaire général du Groupement transfrontalier européen craint également que la fusion régionale diminue encore la réactivité de la collectivité dans son intervention économique, lui qui sait que les Suisses confient la compétence économique à leurs cantons. Ces mêmes Suisses que Jean-François Besson décrit « un peu inquiets ».
Il suffit de lire l'interview de François Longchamp, président du Conseil d'État du canton de Genève, accordée au début de l'année dans une publication locale. Le responsable politique brandit la menace de ne plus verser les fonds frontaliers - 230 millions d'euros en 2014, soit le tiers du budget de la région Auvergne — qui contribuent à financer les infrastructures des communes françaises où résident les travailleurs frontaliers.
Vue sur le lac Léman.
Alourdissement en vue
Les premiers effets de la fusion régionale pourraient être plus limitants que créateurs de synergies. Ainsi, le changement de périmètre risque de compliquer la tâche de certains acteurs, le temps que la future collectivité régionale prenne ses marques.
Pour autant, il ne se montre pas inquiet quant à l'avenir.
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