Le Veau d'or, miroir de notre temps

Harold James enseigne les relations internationales à la Woodrow Wilson School de l'université de Princeton, et l'histoire à l'Institut universitaire européen de Florence. Il fait le parallèle entre l'art et la finance en temps de crise.

En septembre, alors que?la City était secouée par la chute de Lehman Brothers et la ruée sur HBOS, se tenait à Sotheby?s une vente aux enchères d??uvres de Damien Hirst battant tous les records. La recette brute, 200 millions de dollars, était modeste comparée aux valeurs qui sombraient à Wall Street. Mais elle témoignait d?une remarquable confiance dans l??uvre d?un artiste.

Les bulles financières sont étroitement liées à l?art. À la Renaissance, Florence dépendait du mécénat des Médicis. Au XVIe siècle, Venise transformait la richesse du commerce des épices en toiles du Titien et du Tintoret. L?épicentre du commerce se déplaça ensuite à Amsterdam, où les riches bourgeois favorisèrent la naissance de l?âge d?or de la peinture hollandaise. Les grands financiers du XIXe et du début du XXe siècle, comme JP Morgan, Henry Frick et Andrew Mellon, consacrèrent une part de leur fortune à l?art. Pour eux, collectionner des ?uvres n?était pas seulement du mécénat ni un simple passe-temps onéreux. Leurs galeries montraient ostentatoirement et publiquement leur discernement dont dépendaient leurs entreprises financières. Car le jugement financier dépend d?anticipations sur le marché, sans savoir qui prend de bons paris et qui joue sans prudence. Aussi, une activité qui montre aux non-initiés des facultés de discernement et d?expertise est-elle utile.

La finance mondiale de ces dernières années différait de celle d?il y a un siècle. Ses manifestations culturelles semblaient elles aussi originales. Pour certains acteurs, acheter des ?uvres d?art contemporain indiquait combien la finance était devenue un processus créatif. Morgan ou Mellon collectionnaient les vieux maîtres du XVIe siècle, dont la réputation était solidement établie. Les nouveaux collectionneurs ressemblaient plutôt aux Médicis : ils encouragaient la nouvelle création. Comme pour leurs investissements, ils ne se fiaient pas uniquement à leur jugement, mais aussi à des conseillers et à des marchands experts.

Naïfs, les non-initiés trouvaient l?art contemporain déconcertant. En quoi une vache conservée dans du formol serait-elle une prouesse culturelle ? Mais cette incompréhension ne se voyait-elle pas aussi sur des produits financiers de plus en plus sophistiqués ? La nature des risques engagés n?était pas claire, pour les régulateurs comme pour les dirigeants des sociétés qui élaboraient ces produits.

Certains artistes modernes et leurs mécènes font le parallèle entre art contemporain et nouveaux produits financiers. La Deutsche Bank, première banque collectionneuse d?art en Europe, a publié un avis d?experts qui considère que les clients sont « extrêmement conservateurs, ennuyeux, manquent d?imagination et n?ont pas d?opinion propre ». Après les implosions financières (« dotcom » en 2000 ou subprimes en 2007-2008), une telle opinion est bien arrogante. Et le parallèle entre art apparemment dénué de sens et des produits financiers inintelligibles est plus accablant que rassurant.

Alors pourquoi Damien Hirst a-t-il eu un tel succès ? En partie du fait que cette ?uvre était loin d?être incompréhensible. L?objet que tous attendaient, un taureau aux cornes et aux sabots d?or, était baptisé intentionnellement : Le Veau d?or. Mais il y avait une autre motivation. Un indice : les acheteurs russes étaient les plus dépensiers, alors que le système bancaire russe s?effondrait. Au même moment, la demande de bijoux en or s?envolait. La recherche de biens non financiers est une caractéristique de toute crise financière ? ce que l?on appelait durant la période tragique d?hyperinflation dans l?Allemagne de Weimar « die Flucht in die Sachwerte », la fuite vers les biens matériels.

L?art fonctionne aussi comme une valeur refuge, à condition que l?acheteur soit convaincu de la valeur à long terme de l?objet de son désir. Les banquiers de la Renaissance italienne achetaient des ?uvres d?art parce qu?ils y voyaient des valeurs intemporelles qui transcendaient les transactions quotidiennes. Ils considéraient leurs acquisitions comme un lien avec l?éternité. Qui peut en dire autant des productions de Damien Hirst ?

Copyright : Project Syndicate. Harold James les économistes

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