"La crise va marginaliser encore un peu plus le vieux monde"

 |  | 1011 mots
Lecture 5 min.
Propos recueillis par Valérie Segond
Grand témoin de l'actualité sur la vision du monde de l'après-crise, Alain Minc, banquier d'affaires et essayiste, est un conseiller très écouté de Nicolas Sarkozy.

"Le monde ne sera jamais plus comme avant", a dit Nicolas Sarkozy en référence à l'après-crise. Quels changements vous semblent être les plus certains ?

Je ne crois pas qu'un changement radical de système soit possible, ni même souhaitable: si on l'évalue dans la durée, il faut admettre que l'adoption du marché, la libre circulation des biens, des hommes et des capitaux et la révolution technologique ont porté la croissance mondiale au taux inégalé de 6% l'an pendant des années avant la crise. Si le dérapage du système nous aura coûté cher, il n'efface pas tout ce qu'il a apporté, ni ne le condamne totalement. Cela ne signifie pas que le monde repartira demain comme avant. Je décèle, en particulier, quelques changements notables: les Etats-Unis d'abord, qui furent la première locomotive de l'économie mondiale depuis la guerre, ont brutalement basculé dans le monde des vieux pays condamnés à une croissance lente. Aussi, face à la croissance toujours soutenue des nouvelles puissances que sont la Chine, l'Inde et le Brésil, la crise devrait accélérer la marginalisation du vieux monde. Autre changement notable, la présence en ombre chinoise, des Etats: sans contrôler l'économie, ils resteront, dans l'inconscient collectif, comme prêts à agir. L'empreinte de leur intervention restera forte: chacun aura retenu de cette crise que quand tout s'effondre, seule leur garantie demeure crédible. Enfin, le système bancaire lui-même portera la trace de cette crise, qui fut d'abord bancaire: l'intervention des Etats au capital des banques, au nom du soutien du crédit à l'économie nationale, a conduit à un retrait des banques étrangères qui ont concentré l'allocation de leurs ressources sur leurs pays d'origine. Après les années de mondialisation des stratégies des grandes banques, on assiste à un puissant mouvement de balkanisation des systèmes bancaires. Et cela devrait contribuer à ralentir la croissance mondiale.

Pourtant, concernant les banques, tout dans leur comportement semble indiquer qu'elles sont reparties comme avant...

C'est même bien pire ! Le jeu ambigu du gouvernement américain à leur égard, et plus particulièrement de "l'employé de Wall Street", Tim Geithner, les a renforcées comme jamais ! Après avoir été sauvées par l'Etat fédéral, avoir utilisé ces nouveaux fonds propres pour spéculer sur les marchés, puis avoir émis du capital dès qu'elles ont vu leur cours de Bourse grimper, et enfin avoir remboursé l'Etat pour se payer à nouveau des bonus record, les banques se trouvent plus fortes et arrogantes que jamais. N'oubliez pas qu'elles se trouvent dans une situation de puissant oligopole. Hier, elles ignoraient qu'elles étaient mortelles et se pensaient sans assurance vie. Aujourd'hui, elles se savent immortelles, dotées d'une assurance-vie en toutes circonstances !

Les grands Etats n'auront donc pas tiré toutes les leçons de la crise, et se retrouvent bien impuissants face à elles...

Il est clair que leur nouvelle position de force ne va pas tarder d'irriter leurs clients, et que la tension que l'on voit déjà apparaître entre les banques et leurs clients ne fera que monter en intensité. Aussi, je pense que, au nom de la concurrence, de plus en plus de voix s'élèveront pour exiger tôt ou tard leur éclatement. Mais pour ce qui est de la gestion du système financier par les banques centrales, il faut bien admettre que les leçons de la crise de 1929 ont été remarquablement apprises: dès le 7 août 2007, Jean-Claude Trichet décidait d'injecter 75 milliards d'euros dans le système bancaire, montrant par là qu'il avait parfaitement perçu les risques d'illiquidité du système.

En attendant, on ne voit guère émerger de contrepouvoir crédible à cette économie de marché toujours toute puissante... Comme si, en somme, rien ne s'était passé...

Si la perspective d'une autorité morale incontestée me paraît relever d'une douce illusion, je ne suis pas certain que les acteurs agiront en dehors de tout garde-fou. Je ne vois qu'une force susceptible de jouer ce nouveau rôle: la peur de disparaître. Il faut se souvenir qu'en octobre 2008, les chefs d'Etat et responsables des affaires économiques ont bien cru que tout allait s'arrêter. Même Ben Bernanke, le président de la Fed, a affirmé à la veille de l'Eurogroup: "si l'on ne fait rien, lundi, il n'y aura plus d'économie". A cet instant, on est passé tout prêt du gouffre. Qui peut l'oublier ? Ce souvenir devrait, à lui seul, empêcher les acteurs d'agir de manière irresponsable.

Pensez-vous que de nouveaux risques émergeront du "monde d'après" ? Par exemple, le surendettement colossal des Etats sera-t-il supportable dans un monde qui tournera au ralenti ?

On connaît les deux voies du désendettement des Etats: la hausse des prélèvements obligatoires, qui étouffe un peu plus la croissance, et le retour de l'inflation. Je vois bien deux pays, les Etats-Unis et le Royaume Uni, tenter la voie de l'inflation maîtrisée, par une politique de taux d'intérêt nominaux inférieurs à l'inflation : cette politique de taux d'intérêts réels négatifs demeure la voie la moins douloureuse du désendettement. La BCE la suivra-t-elle ? Si trop de pays de la zone euro souffrent de la force d'une monnaie unique pesant sur leurs exportations, je ne l'exclue pas. Mais en tout état de cause, le surendettement n'est pas un risque majeur dans un monde où tous les Etats le sont. C'est la démographie relative des pays qui fera la différence. Le vieillissement accéléré de l'Allemagne va générer pour notre voisin une dette additionnelle considérable. La France se trouve, sur ce point, dans une situation bien plus favorable. S'il y a un risque, qui me paraît incontrôlable, c'est celui d'un effondrement du dollar, car les banques centrales ne sauraient pas le conjurer. Mais, comme il existe encore de nombreux facteurs de soutien au dollar, cela est imprévisible.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
N' était ce pas de GRAND GUIGNOL qui parlait de la mondialisation heureuse il y a encore quelques années... LOL Quel humouritste hors pairs !
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
TOUT EST FINI
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
M. Minc raisonne comme avant. La nouvelle situation est à mon avis totalement imprévisible et les nouvelles puissances comme il dit sont en fait des leurres avec une démographie à croissance exponentielle nécessitant des besoins exponentiels pour une population sans véritable niveau de vie correct, avec une absence totale de couverture sociale qui représentent un profond déséquilibre social bien plus grave que l'atonie toute rela
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
C'est bien là l'avis d'un banquier ! Dès le début de l'interview, il exprime son soutien envers un système qui a montré qu'il courrait à sa perte. Il n'envisage pas une seconde de penser l'économie autrement même s'il juge que les banques sont désormais à l'abri puisque placées sous la garantie protectrice des Etats et qu'elles peuvent continuer à faire ce que bon leur semble !

Oui, il le dit : les Etats ont donné les moyens aux banques de mener l'économie mondiale dans le gouffre. Tôt ou tard, la dette publique ne pourra pas continuer à enfler à ce rythme exponentiel. Et c'est plus tôt qu'il ne le croit que nous allons en payer les pots cassés.

Qui a dit que la crise était derrière nous ?
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
MR Minc trop vieux, trop imbu tjs dans l'erreur. On est pas tiré d'affaires
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Outre l'inflation et la hausse de la fiscalité il y a deux autres moyens de réduire l'endettement des Etats: 1/ la hausse des recettes fiscales tirées de l'imposition des plus values avec une bourse orientée à la hausse sur une période relativement longue. Souvenons nous comment Clinton était parvenu à un budget excédentaire. Compte tenu des niveaux actuels des indices boursiers ce n'est pas à exclure. En tout cas c'est à espérer. 2/ Racheter la dette ou une partie de la dette moins cher suite à une forte hausse des taux d'intérêt. Ce serait plus douloureux pour le monde de la finance. Mais qui sait? Si le marché bruissait de rumeurs sur l'insolvabilité des Etats, le cours des emprunts d'Etat chuterait sans que pour autant une hausse des taux d'intérêt se transmette à la dette privée. Faudrait que ce soit brutal avec un rapide retour à la normale. Du fly to quality à rebours. C'est dans le domaine du faisable pour Goldmann et ses consoeurs.. Quant aux banques, il est nécessaire qu'elles gagnent de l'argent, beaucoup d'argent si l'on veut que le crédit non seulement se dégèle mais connaisse une nouvelle croissance. Un dernier point qui n'est évoqué par personne. Comment les banques américaines ont-elles retrouvé une telle capacité bénéficiaire? Le génie de leurs traders dit-on. Ah bon, avec des marchés aussi "flat", surtout au second trimestre? N'y aurait-il pas un trucage des bilans des banques US? Mais si Monsieur Minc: si vous vous en tenez à la règle de la fair value, la dette des banques US ne vaut pas tripette; aors qu'est ce qui interdit à une banque US d'ajuster sa dette à la valeur de marché? la différence crée autant de bénéfices. Fictifs évidemment.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Analyse combien pertinente mais qui ne rend pas obsolète ,la mise en garde fameuse de Jean Monnet dans son rapport général sur le 1°plan de modernisation et d'équipement de la France( novembre 1946-janvier 1947) c'est à dire voici plus de six décennies...
"Il n' y a pas de choix pour la France sinon entre une décadence graduelle et l'action immédiate". Qu'on se le dise! Il ne faut pas rester les bras croisés!!
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
En tous cas, vendre BNP me paraît plus que souhaitable.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
analyse pertinente tout comme son livre , mais je dois dire aussi que le systeme repart dans ses travers , jusqu'a la prochaine crise encore plus grave , l'impact de la crise sur l'emploi , les desordres sociaux que celà conduit , comment se passer du travail ? , comment trouver de nouveaux procedés de confiances ? , car si on a pas confiance en l'etat , on pas confiance en sa banque , si on a pas confiance en son patron , comment sort'on de la crise ? , si en plus il y'a une crise sur la monnaie un jour ou l'autre , aura t'on encore confiance en nos euros ? , la crise a revelé que la confiance a disparue , il faudra plus que de belles paroles et des taux d'interet tres bas , car pourquoi je souscrirais a un emprunt si mes taux d'interets me rapporttent rien ? , la crise des credits est donc durable avec des taux d'interets bas , il n'y a qu'a voir la decollecte du livret A ces derniers jours suite a la baisse du taux , ceci confirme celà , enfin la crise du credit est globale et mondialisée , rien ne dit qu'elle ne s'intensifira pas a la rentrée , mr Minc a t'il pensé a ce genre de chose deplorable que font les banques centrales des grandes monnaies sur l'impact physchologique des preteurs avec des taux bas en periode de crise ? , difficile de relancer la machine sans credits , si les etats se substituent aux epargnants privés alors la dette publique sera un puit sans fond ..
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Avec Minc et Sarkozy, la France a un brillant avenir !
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Alors comme cela M Minc est Essayiste maintenant, il aura c'est sur tout essayé, pauvre de nous, que ne faut il pas faire pour gagner quelques Euros, hier Banquier, aujourd'hui Essayiste, Avant hier Economiste et demain Romancier ou Astrologue ??
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Il faut soutenir le système actuel, qui nous a apporté tant d'améliorations dans nos vies quotidiennes. Seul le capitalisme et la finance sont encore capables de nous faire avancer et de créer de la richesse. Sinon, les gens sont par nature fainéants et ça serait réellement le début de la fin pour notre société.
Même si elle est critiquée, la Chine est désormais le modèle de demain pour nous tous : de la rigueur et beaucoup de travail, même le dimanche. Quand on voit les débats stériles que ce travail dominical crée en France, c'est à pleurer!
Je suis à présent retraité, mais croyez-moi, le travail à l'époque ne faisait pas peur. Il n'est malheureusement plus aujourd'hui question que d'acquis sociaux et de temps de repos. Pauvre France !
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Pourquoi parler de marginalisation des "vieux" pays occidentaux sous prétexte que leurs taux de croissance sont inférieurs à ceux de la Chine et de l'Inde ? Encore heureux que la Chine, l'Inde et le Brésil croissent plus vite: ils sont dans une phase de rattrappage intensif et ont de vastes populations à loger, nourrir, éduquer, soigner... Le défi pour nos "vieux" pays, c'est de faire en sorte que ce rattrappage ne se fasse pas au détriment de nos populations les plus fragiles, et au détriment de nos économies, c'est de continuer à croître suffisamment pour réduire les inégalités chez nous. Voilà pourquoi nous élisons nos hommes politiques, voilà ce que nous attendons de ceux que conseillent M.Minc.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
@Coralie, bien vu. Mais je pense que M. Minc n'est qu'un homme de constat, un peu comme un paltoquet qui ne peut conceptualiser un plan d'action comme le refus de l'usine du monde que l'histoire, j'en suis sûr jugera comme une phénomène calamiteux. M. Minc pense j'en suis sûr, qu' il y a de la croissance ce qui est déjà bien et chinoise de surcroît ce qui est plus que bien.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :