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ÉconomieFrance

Denis Kessler : "l'Histoire hésite entre deux destins opposés."

Propos recueillis par Valérie Segond.

Publié le 28 juillet 2009 à 11:33

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Dans notre série d'été Visions de l'après-crise, "La Tribune" a interrogé Denis Kessler, le PDG du groupe de réassurance, Scor. Ce dernier appelle à une coordination des États, la suite politique de la globalisation des économies.

"Rien ne sera plus comme avant" a dit Nicolas Sarkozy. Partagez vous ce pronostic ?

En touchant tous les pays quasi instantanément, la crise a confirmé la puissance de la globalisation qui, depuis quinze ans, façonne le monde. Nous avons bel et bien changé d'espace-temps économique et partant, d'espace temps politique ! Depuis la déflagration mondiale que fut la faillite de Lehman, chacun sait que l'on ne peut plus penser le monde à partir de son propre espace national, ou même entre quelques anciennes puissances. Désormais, il doit s'organiser à plus de vingt pays, sans exclure aucune puissance montante et sans tenir compte de tous les continents. Toutes les grandes problématiques, de la finance à la santé, en passant par la préservation de la nature ou l'avenir de l'industrie, ne peuvent plus être abordées que dans une approche mondiale. Ainsi, le débat sur le développement durable qui s'impose partout confirme que l'avenir de la planète ne peut plus être que pensé globalement.

Pourtant tout indique dans la manière dont les Etats ont réagi, pour sauver leurs champions bancaires, ou pour soutenir leur activité, que les pays ont réagi nationalement, sans grande coordination. Dès lors, ne peut-on craindre que la crise mette justement un coup d'arrêt au mouvement d'intégration ?

Il est clair qu'aujourd'hui, l'histoire hésite. Et qu'à la faveur de cette crise, le monde d'après pourrait basculer vers deux destins radicalement opposés. D'un côté, on voit bien poindre un monde où l'on se replierait à nouveau derrière des frontières, tenté par le protectionnisme et le patriotisme, deux aspirations dont on sait qu'elles mènent au populisme. Quand le Président américain enjoint d'utiliser l'acier américain pour fabriquer des voitures américaines, quand chacun dit vouloir défendre avant tout ses emplois nationaux, et que chaque Etat sauve avant tout ses propres banques, tout contribue à donner une légitimité au discours de repli sur soi, qui mènera à la re-fragmentation du monde, par pays ou par grandes régions. Est-elle inévitable ? Je n'en suis pas certain. On a vu avec le risque systémique de septembre dernier, on le voit avec la menace d'une pandémie de grippe porcine que, sous la menace d'une déflagration, les Etats étaient capables de se coordonner, de se mobilier ensemble. C'est là l'autre voie coopérative possible, qui s'inscrit dans la suite politique logique du mouvement de globalisation économique. Tous les Etats ont toujours eu historiquement de grandes réticences à des abandons de souveraineté, sauf lorsque la gravité de la situation qu'ils affrontent ensemble l'exige !

Mais comment faire basculer le monde de ce côté-ci, quand des forces centrifuges poussent au retranchement?

Ce serait, j'en conviens, une révolution : jusque là les "villes monde" telles que les avaient conçues Fernand Braudel, imposaient au reste de la planète leurs règles et modes opératoires, leurs idées et leurs capitaux. C'est ainsi que depuis la fin de la seconde guerre mondiale et plus particulièrement au cours des vingt dernières années qui ont suivi la chute du mur de Berlin, la superpuissance anglo-saxonne s'était imposée presque partout, avec ses règles comptables, juridiques, prudentielles et financières. Pour les entreprises, les "business models" (règles de rentabilité, de management, de financement...) étaient fabriqués outre Manche et outre Atlantique. Cette période s'achève et je ne pense plus que la mondialisation prendra la même forme. Ce sont les marchés, dans leur dimension mondiale, et la diffusion instantanée dans l'espace des technologies et de l'information, qui sont les moteurs de cette transformation. Les marchés sont une agrégation d'agents privés prenant des risques et se déplaçant, des énergies qui créent de la richesse en utilisant toutes les informations disponibles. Les marchés sont, comme l'a montré Schumpter, à la fois créateurs et destructeurs, mais à moyen et long termes, toujours plus créateurs que destructeurs ! Depuis l'éclatement du bloc de l'Est, ils jouent un rôle considérable dans l'évolution du monde, dans sa transformation en profondeur. Les marchés nous disent ce que le politique n'a pas toujours totalement compris : le monde sera sans cesse davantage dématérialisé, car toutes les frontières traditionnelles disparaissent, emportées par les vagues économiques. Voilà pourquoi les crises ne s'arrêtent plus aux frontières. Or nos institutions sont encore très souvent nationales ! Pour penser globalement, il faut que chacun soit prêt à définir des nouvelles règles et des nouveaux modes de fonctionnement à l'échelle mondiale, quitte à abandonner une partie de sa souveraineté sur des domaines clé : les impôts, l'éducation, le domaine militaire, policier, sanitaire, financier, et prudentiel, en acceptant de se soumettre aux nouvelles règles communes. L'urgence est désormais de savoir quelles instances vont établir ces nouvelles règles globales, avec quel contrôle démocratique. Il n'y aura plus de "ville monde", car le monde est devenu une ville !

N'est-il pas hasardeux de construire un scénario qui repose sur le pari que toutes les puissances acceptent en même temps de céder une partie de leur souveraineté ?

Peut-être. Mais je pense que nous sommes face à une série de chocs d'une ampleur inédite qui peut modifier en profondeur l'attitude des dirigeants, et au delà des opinions publiques. Il y a une réelle prise de conscience de l'irréfragable interdépendance entre les citoyens du monde, entre les zones économiques, entre tous les acteurs. C'est la nécessité qui fera loi. Nous ne sommes pas encore sortis de la crise en dépit des politiques monétaires et budgétaires très actives menées par chacun des Etats. Le chômage va continuer d'augmenter. La crise économique peut toujours dégénérer en crise sociale. Et les crises qui durent sont de plus en plus difficiles à gérer. Avec des économies qui tardent à redémarrer, les deux problèmes majeurs que sont la dette publique et l'inflation peuvent devenir aigus. Nous ne sommes pas dans une crise cyclique traditionnelle, mais bel et bien dans une crise structurelle de grande ampleur. Les responsables politiques finiront par comprendre, espérons-le, que cette crise appelle des réponses politiques coordonnées, et même au-delà une nouvelle organisation politique, une nouvelle régulation du monde. On ne peut pas dire aujourd'hui si le monde sortira de cette crise par le haut ou par le bas. Mais la crise "travaille", qui réalloue les droits de propriété, revisite les politiques économiques, réinterroge sans cesse les esprits, questionne les "business models ", interpelle les cultures managériales, doute des politiques économiques anticycliques traditionnelles, ... A ce jour, rien n'est joué. Mais tout doit être mis en ?uvre pour que la crise accouche d'institutions, au sens large et noble du terme, qui permettent que la globalisation soit plus vertueuse et génère moins d'effets pervers pour les habitants de ce qui sera à la fin du XXIème siècle le "village monde" ...

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Bio express : "Je suis l'interface avec Dieu", dit en riant ce penseur des risques qui annonce depuis trente ans le choc que constitue pour nos sociétés le vieillissement continu de la population. Cet homme au parcours universitaire brillant, qui fut le bras droit de Seillière à la tête du Medef, a redressé le groupe de réassurance Scor. À 57 ans, il reste un éclaireur avisé du débat public.

Demain, suite de notre série avec l'interview de Jean-Pierre Dupuy.

Propos recueillis par Valérie Segond.

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