Hubert Védrine : « La France doit rompre avec le déni pour avancer »

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Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères. / La Tribune - Live média
Dans « La France au défi » (Fayard, 2014), Hubert Védrine explique que les verrouillages français relèvent certes de facteurs économiques, mais surtout psychologiques. Derrière la critique d’une nation en déclin, l’ancien ministre des affaires étrangères sous Jospin appelle les responsables politiques à une « coalition » temporaire sur un bloc de réformes clefs pour réformer le pays en profondeur.

Et si le principal frein de la France était son manque de compétitivité… psychologique ? C'est la thèse soutenue par Hubert Védrine dans son dernier ouvrage, « La France au défi » (Fayard, 2014, 174 pages).

Invité ce mercredi 14 mai des « Matinales de Travaux publics » organisées par La Tribune et la Fédération nationale des Travaux Publics, l'ancien ministre des Affaires Etrangères de Lionel Jospin (1997-2002), qui travailla pour François Mitterrand de 1981 à 1995 (comme conseiller diplomatique puis comme secrétaire général de la Présidence) a partagé sa vision de la France, « un pays qui ne sait pas mettre en place les réformes de fond dont il a besoin ».

Comme la plupart des intellectuels et des économistes, l'ancien ministre dresse un diagnostic sans concession de la situation économique de la cinquième puissance mondiale. En cause : une dette abyssale (près de 95% du PIB), un déficit public trop élevé, le poids de l'Etat providence (les dépenses sociales représentent 33% du PIB contre 25% dans la zone euro), et une compétitivité en berne. A titre d'exemple, le commerce extérieur, excédentaire en 2002 de 3 milliards d'euros, est devenu déficitaire de 70 milliards d'euros dix ans plus tard…

« Pointer du doigt les faiblesses économiques de la France n'a rien de nouveau. C'est pourquoi j'ai choisi de m'interroger sur la nature des blocages qui empêchent les réformes », précise-t-il.

« La société est bloquée par ses propres freins psychologiques »

Telle est la principale originalité de « La France au défi ». Embrassant économie, géopolitique et psychologie, Hubert Védrine cherche à comprendre le « cercle vicieux du pessimisme et du déni » dans lequel la France s'embourbe. Un pessimisme qui résulterait certes de la mauvaise situation économique, mais qui aurait pour conséquence d'empêcher toute vraie réforme de fond.

« La société est bloquée par ses propres freins psychologiques. Les Français sont le peuple le plus pessimiste au monde, devant les Afghans ! Certes, ils ont peur du chômage, du déclassement, les entreprises sont découragées par les charges et la bureaucratie. Mais il y a des causes plus profondes », explique Hubert Védrine.

La vexation dont souffrent les élites, tout d'abord. Selon l'ancien conseiller diplomatique de François Mitterrand, les élites françaises seraient "prétentieuses". Et donc complexées de réaliser que le pays ne rayonne plus comme avant.

« La "fille aînée de l'Eglise", patrie des droits de l'homme et de la Révolution, donne des leçons de démocratie à tout le monde mais est incapable d'en recevoir et de s'inspirer de ce qui marche ailleurs, y compris dans le domaine économique », tranche Hubert Védrine.

Coincées dans une vision idéalisée de l'image de la France, elles sont incapables de remettre en question le fonctionnement du pays.

« La France a besoin de laisser tomber les querelles d'appareils »

En dépit des apparences, le livre d'Hubert Védrine se veut plutôt optimiste sur les atouts de la France qui en a vu d'autres dans sa longue histoire. Il propose des solutions pragmatiques pour sortir le pays de l'ornière. Premier impératif : arrêter de vivre dans le déni.

« L'idée qu'il suffit de dépenser l'argent public pour relancer l'économie est ancrée depuis longtemps mais ne fonctionne plus dans l'état actuel des finances publiques », déplore Hubert Védrine, qui cite en exemple les divisions à gauche sur la ligne politique impulsée par le couple Hollande-Valls.

Autre préconisation : arrêter d'espérer un « scénario européen magique qui nous dispenserait de faire les réformes nécessaires ». Dernière recommandation, la plus importante : une fois ce travail psychologique réalisé, mettre en route les profondes réformes que ni la droite ni la gauche n'ont réussi à imposer.

Sa solution ? Un accord entre majorité et opposition, limité dans le temps, autour de quelques grandes réformes : le millefeuille territorial, la santé, l'immigration et l'écologisation de la société.

« Je ne parle pas d'une union nationale comme en 1917, ni d'une coalition à l'allemande car il ne s'agit pas de notre culture politique. Et encore moins d'une cohabitation à la française. Mais la France a besoin de laisser tomber les querelles d'appareils et de trouver des consensus forts si elle veut se relever » plaide Hubert Védrine.

Une idée pleine de bons sens, mais difficile à mettre en œuvre. Hubert Védrine ne se leurre pas sur le côté utopique de sa démarche. Un vrai défi, assurément.

 

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Commentaires
a écrit le 22/05/2014 à 8:30 :
Le rayonnement, ce n'est pas de faire des feux d'artifice à Paris. C'est un système cohérent qui encourage l'initiative et la responsabilité de ses leaders. Tous le contraire actuellement.
a écrit le 22/05/2014 à 8:25 :
Les bobos parlent aux bobos ! Une socièté où les valeurs de base sont remises en cause démobilise ses citoyens. Nous sommes comme en 1936 où l'on accordait en France des congés payés alors qu'un certain Adolf , de l'autre coté du Rhin fabriquait des centaines de Panzers, U-boots ...
a écrit le 15/05/2014 à 18:06 :
a voir l'intelligence qui règne dans toute la classe politique...ça va pas être facile de rompre avec le déni pour avancer.
a écrit le 15/05/2014 à 15:26 :
Les socialistes ne veulent pas d'opposition?
Amusant quand on a vu le comportement systématiquement négatif et nuisible du PS avec sarko, allant même à défaire les avancées pour se rendre compte 2 ans après que c'était une bêtise et proposer des actions beaucoup plus brutales et abusives(cf réforme territoriale)
a écrit le 15/05/2014 à 15:09 :
Impossible à réformer sauf à renverser la table car notre classe dirigeante( hauts fonctionnaires, politiques et monde des affaires) vit en vase clos .Tous formés dans le même moule hec,ena,X même parcours ,ministère des ifniances, cab. ministériels et grandes entreprises .
Ils ne veulent pas scier la branche sur laquelle ils sont assis.
a écrit le 15/05/2014 à 13:09 :
Faire des réformes simplement pour réformer en copiant les solutions chez ses voisins, c'est se retrouvé dans peu de temps dans une situation bloqué! Les échanges ne peuvent avoir lieu que si chaque protagoniste est différent! Notre richesse, comme la leur, est la "différence" et non "l'uniformisation" recherché pour cause de rentabilité!
Réponse de le 15/05/2014 à 14:55 :
Il s’agit ici d'uniformiser la règle du jeu, pas les talents !
Réponse de le 15/05/2014 à 16:02 :
Les règles du jeu font parti de la "différence", chaque pays joue avec ses règles, cela fait parti de la concurrence. L'UE n'est pas un pays, la zone euro non plus...

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