Laurence Paye-Jeanneney : "les valeurs dominantes sont en passe d'être rebattues"

 |   |  462  mots
Après avoir dirigé pendant dix ans le Conservatoire national des Arts et Métiers, dont elle a réorganisé tout le réseau territorial, Laurence Paye- Jeanneney y est aujourd'hui titulaire de la chaire recherche technologique et compétitivité économique. Cette spécialiste de l'histoire slave et des relations avec les pays de l'Est est aussi intéressée par les questions industrielles : elle s'est occupée pendant dix ans de la recherche chez Renault.

Laurence Paye-Jeanneney, vous êtes titulaire de la chaire recherche technologique et compétitivité économique au CNAM*. « Le monde ne sera jamais plus comme avant », a-t-on beaucoup entendu. Partagez-vous ce diagnostic ?

Je ne sais si la crise a déclenché une vraie rupture ou si elle a donné un brutal coup d'accélérateur aux mutations qui étaient en germe. Il me semble plutôt que si la crise a eu un tel écho, c'est parce que la rupture couvait de longue date. Ce qui est sûr, c'est qu'elle fut un tremblement de terre dans les mentalités dominantes. Un sentiment de précarité a frappé tous ceux qui se croyaient protégés par leur situation, leur diplôme ou leur compétence. Toutes les certitudes quant à la solidité du système, à l'infaillibilité des raisonnements mathématiques, à la fiabilité du marché, ont été ébranlées : notre maison à tous en sort quelque peu fissurée. Si les Européens, en particulier les Français, vivent ces événements de façon moins dramatique que les Américains, en raison de l'importance de notre filet social, la crise, ou ce qu'elle révèle, pourrait bien accélérer une redistribution des cartes, en particulier dans les valeurs dominantes. D'ores et déjà, on voit apparaître chez les jeunes générations de nouveaux arbitrages, par exemple dans leurs dépenses, marqués par un certain repli sur soi, sur la famille, ou encore une plus grande aversion au risque. Ce n'est pas totalement nouveau, mais c'est plus net aujourd'hui. Cela sera-t-il durable ? Difficile à dire, mais un retour au monde d'hier me paraît à l'évidence exclu.

Vous qui avez travaillé dix ans à la recherche chez Renault et qui connaissez bien l'automobile, pensez-vous que c'est la crise qui amène aujourd'hui cette industrie à mettre enfin sur le marché les voitures électriques dont on parle depuis des années ?

Cet exemple montre bien que les évolutions viennent de très loin, et qu'elles aboutissent quand elles sont mûres. Il y a quinze ans, chez Renault, on travaillait déjà à la voiture électrique, mais socialement, les clients n'étaient pas prêts à payer pour protéger la planète, ni à limiter leur autonomie de déplacement. Il a fallu que la crise écologique éclate quasi simultanément avec la crise financière pour que la prise de conscience ait lieu, et que de possible, le projet devienne nécessaire. De même, les réflexions qui ont mené au rapport Stiglitz ne sont pas nouvelles, mais ses conclusions auraient-elles eu autant d'écho sans la crise ? On voit bien que la rupture est dans la prise de conscience de certaines réalités jusque-là méconnues.

*Conservatoire national des Arts et Métiers.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :