Ruée aux guichets de Northern Rock

 |   |  1437  mots
Tremblement de terre dans le très libéral Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande : la banque régionale Northern Rock est nationalisée après plusieurs jours d'une panique bancaire comme le pays n'en avait pas connu depuis 1866. Récit de ces heures enfièvrées de septembre 2007, où l'on découvre avec stupeur qu'une banque peut faire faillite.

Ladies and gentlemen of the press, le gouvernement de Sa Majesté a pris la décision de nationaliser Northern Rock. » Le chancelier de l?Échiquier, Alistair Darling, ne parvient pas à maîtriser un léger tremblement dans la voix en prononçant ces paroles fatidiques. Ce dimanche 17 février 2008, les journalistes rameutés par le service de presse de Whitehall, le ministère des Finances britannique, ont face à eux un homme défait. Lors d?un ultime déjeuner avec Gordon Brown, il a une nouvelle fois passé en revue toutes les options, et une seule a semblé défendable : prendre le contrôle de la banque emblématique du nord-est de l?Angleterre. Ou plutôt de ce qui en reste après sept mois d?agonie à grand spectacle.

Le Premier ministre a envoyé au feu son ministre, mais personne n?est dupe. Northern Rock, ce n?est pas seulement la chute d?une banque importante sur le marché du crédit immobilier ; c?est aussi un coup mortel porté à la réputation de compétence du New Labour, après dix ans de succès économiques signés Gordon Brown. En répondant d?un ton mécanique aux questions des journalistes, Alistair Darling se repasse le film des derniers mois. Surtout ces images qui le hantent, les terribles journées de septembre 2007 où des files interminables de clients campaient devant les agences Northern Rock pour retirer leur argent. Ah, ces témoignages, di^usés en boucle, de gens ordinaires ravagés par la peur de perdre leur épargne ! Les actions de la banque en chute libre, les autres valeurs bancaires massacrées ! La Grande- Bretagne n?avait pas connu de panique bancaire ? « run on the bank » ? depuis 1866. Et il a fallu que le monde revoie ce spectacle d?un autre âge à Londres, la plus admirée des places financières, dans une ère de prospérité sans pareille.

Laisser Northern Rock faire faillite, il n?en était pas question. Pour Newcastle et sa région, c?est une banque « systémique ». Elle est née en 1965 de la fusion entre deux très anciennes sociétés de prêt à l?habitat, l?une de tradition ouvrière, l?autre liée à l?aristocratie du Northumberland. Sa direction reflétait d?ailleurs cette double origine : Adam Applegarth, le chef charismatique, s?était élevé depuis la base avec une audace de condottiere ; Matt Ridley, le président, ancien journaliste à « The Economist », était là par transmission dynastique, succédant à son père, le vicomte Ridley. La banque pèse à elle seule près de 2 % du PIB régional, avec ses centaines de milliers de clients, ses milliers d?employés et ses 180.000 petits porteurs. Sans parler de sa fondation, qui finance les clubs de sport, la culture, l?éducation, le social.

Alistair Darling se souvient de cette réunion convoquée à 9 heures du soir le 13 septembre 2007, à la Banque d?Angleterre. Sir Mervyn King, le gouverneur, s?était enfin décidé à mettre en oeuvre la procédure de prêteur en dernier ressort en faveur de Northern Rock. La plus vieille des armes d?une banque centrale. Il n?avait rien trouvé d?autre à proposer. Pourtant, la crise internationale de liquidité déclenchée cinq semaines plus tôt, bien involontairement, par BNP Paribas signifiait la mort pour une banque comme Northern Rock. « The Rock » avait trouvé la formule magique pour sortir du lot et rafler 20 % du marché du crédit immobilier britannique grâce à des taux imbattables : financer ses prêts non pas avec les dépôts de ses clients, une ressource chère, mais avec de l?argent emprunté à court terme sur le marché interbancaire. La recette de tous les dangers si les banques cessent de se faire confiance entre elles. Ce qui s?est produit le 9 août 2007, le jour où la crise des subprimes a débordé des frontières américaines pour devenir mondiale.

Jean-Claude Trichet a réagi vite et bien, ouvrant grand les vannes du financement : 95 milliards d?euros débloqués dans les premières 48 heures. Malheureusement pour Northern Rock, situé hors de la zone euro, les guichets de la BCE ne sont pas accessibles. Pendant six semaines, la « régulation tripartite » créée en 1997 par Gordon Brown ? Trésor, Banque d?Angleterre et Financial Services Authority ? fait assaut de lenteur, d?aveuglement et de dogmatisme. Alors que l?Allemagne a prestement sauvé trois de ses banques régionales début août, Londres tergiverse. Adam Applegarth appelle à l?aide, mais les régulateurs refusent d?engager de l?argent public pour réparer des erreurs privées. Ils ne sentent pas monter la panique publique. Ce fameux 13 septembre, la Banque d?Angleterre se prépare à agir? le lundi 17. C?est Alistair Darling qui flaire le danger et exige que le plan d?aide soit prêt le 14 au matin. Hélas, la BBC obtient l?information et la di^use le soir même. En quelques minutes, les clients de Northern Rock se précipitent sur Internet pour retirer leurs fonds. Le système sature et, dès l?aube, le « run » se déplace dans la rue, aux portes des agences. Gordon Brown mettra plusieurs jours à admettre que les déposants ont peur parce que leurs dépôts sont mal garantis par l?État (ils ne sont couverts à 100 % que jusqu?à 20.000 livres). Chacune de ces journées verra sortir 2 milliards de livres sterling des comptes de Northern Rock.

Entre la mi-septembre 2007 et la mi-février 2008, le gouvernement Brown a grillé 25 milliards de livres sterling pour essayer de stopper l?hémorragie des dépôts de Northern Rock, davantage que le budget annuel de la défense. Tout, plutôt que de nationaliser. Le New Labour a gardé la phobie des mornes années 1970, où l?État tenait à bout de bras British Steel ou British Leyland, sur fond de grèves incessantes, sans parvenir à redresser ces groupes industriels vieillissants. À l?époque, la « clause 4 » des statuts du Parti travailliste prônait la propriété publique des moyens de production. Quel soulagement quand Tony Blair avait imposé sa suppression, en 1995 ! Désormais, chaque acteur de l?économie serait responsable de son sort. L?État maintiendrait le filet de sécurité sociale en demandant des e^orts en retour et, pour le reste, créerait les conditions les plus favorables pour la croissance économique. Par exemple, une régulation financière « light ». Peu de temps avant la chute de Northern Rock, la Financial Services Authority avait organisé pour ses cadres une simulation de catastrophe où une banque engagée dans l?immobilier et financée par le marché venait à manquer de liquidités. Mais la FSA n?a pas vu le danger qui se matérialisait dans la vraie vie?

Cinq mois de perdus depuis la grande humiliation de septembre, songe Alistair Darling. Il ne sait que répondre aux journalistes qui veulent savoir combien de temps l?État détiendra The Rock. Il se contente de leur présenter le proconsul désigné par Gordon Brown pour redresser la banque, Ron Sandler : cet expatrié fiscal richissime, aux talents reconnus depuis qu?il a sauvé les Lloyd?s de la faillite, touchera 90.000 livres par mois pour défendre les intérêts publics au siège de Newcastle.

Aurait-on pu faire autrement ? On a tenté d?adosser Northern Rock à une autre banque (Citigroup), à un fonds (Olivant), voire à un groupe de services (Virgin, du très médiatique Richard Branson). Toutes les solutions ont capoté. L?État était obsédé par l?idée de récupérer au plus vite l?argent public prêté à la banque de Newcastle, et Gordon Brown voyait déjà le repreneur empocher les profits en abandonnant les dettes au contribuable. Déclarer la faillite ? C?était risquer la révolution dans le Nord. Un dépôt de bilan ? L?État serait passé derrières les autres créanciers.

Les fonds de Northern Rock auraient pu continuer à s?écouler, avec le Trésor de Sa Majesté comme seule source de refinancement, s?il n?y avait pas eu une date butoir fixée par Bruxelles. Les règles de la concurrence interdisent à un État d?aider à fonds perdus pendant plus de six mois une entreprise privée. C?est pourquoi, après un coup de fil à Richard Branson pour l?informer qu?il n?aurait pas Northern Rock, le gouvernement britannique, par la voix tremblante d?Alistair Darling, prononce en ce dimanche 17 février 2008 la formule devenue inévitable : j?achète.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :